Société

Par Paul Molga, le 23 mai 2024

Journaliste

C’est quand le bonheur ?

Manque l’essentiel à beaucoup de pays, dont la France : le sentiment de justice sociale. © Pixabay
Une société heureuse n’est pas une société riche. D’autres critères que le PIB mesurent en effet la propension au bonheur des populations. Si le contact avec la nature reste primordial, c’est la confiance (et son corollaire la sérénité) qui truste la première place. Et en la matière, ce sont les Finlandais les plus forts !

Où placer au mieux le curseur du bonheur dans notre société ? Dans le pouvoir d’achat ou dans celui de la sérénité ? Les philosophes japonais ont tranché depuis longtemps en érigeant l’ikigaï en principe de vie. « Avoir le sentiment d’être à sa place dans le monde compte plus pour le développement personnel que la course aux possessions », résument-ils. L’ikigaï – de « iki », vie, et « gaï », valeur – est un sentiment intime qui nourrit la joie de vivre. « C’est notre raison d’être, de mission et de motivation qui donne envie de se lever le matin avec enthousiasme », résume la psychothérapeute Audrey Akoun.

C'est quand le bonheur ?
Source : Daily Geek Show

Ainsi, l’ikigaï se place à l’intersection de plusieurs objectifs de satisfaction personnelle que ne pose pas le pouvoir d’achat : ce que j’aime faire, ce pourquoi je suis doué, ce dont le monde a besoin, ce pourquoi je suis rétribué. Sans l’équilibre de ces questions, le doute s’immisce en effet : on peut être satisfait de son métier, mais se sentir inutile. Avoir une vie confortable, mais un sentiment de vide. Ou vivre sa vocation dans l’incertitude du lendemain !

De nombreux Français résignés

C’est ce sentiment d’inaccomplissement que constate une récente étude de la Fondation Jean Jaurès intitulée « Classes moyennes en tension ». « De nombreux Français sont résignés face à l’inégalité et au déclassement », y analyse Jérôme Fourquet, directeur du département opinion et stratégies d’entreprises à l’IFOP. Entre 9% et 34% des Français dans cette catégorie, selon qu’ils se rangent dans la classe moyenne supérieure ou inférieure, se disent insatisfaits de la position sociale qu’ils occupent. Et ce sentiment augmente dans les classes moyennes « véritables », passé de 22% de mécontents en 2010 à 28% aujourd’hui.

La plupart des économistes attribuent cette dégradation à celle du pouvoir d’achat. Ils mettent en avant ce que les auteurs de l’étude Jean Jaurès ont baptisé shrink-consommation (shrink signifiant diminution -NDLR) : « Pour une partie de la population, la liste des restrictions s’allonge au fil des mois et dessine des vies qui se rétrécissent », analysent-ils. Ces Français continuent de consommer de tout, mais en portion réduite. Des vacances plus courtes, moins de sorties, un caddie plus léger… alimentant le sentiment « d’une vie au rabais ».

Le pouvoir d’achat n’est pas le sésame, la preuve avec la Finlande

Agir sur le pouvoir d’achat des ménages pourra-t-il délivrer la France de cette frustration comme l’espère le président Emmanuel Macron ? Non constate chaque année depuis douze ans le World Happiness Report, créé par l’ONU pour mesurer l’aptitude au bonheur de 150 Nations. Pour établir ce classement, l’institut Gallup, mandaté par l’organisation, sonde la manière dont les peuples de la planète notent leur propre niveau de bonheur, en fonction d’indicateurs objectifs jalonnant leur quotidien. La richesse est un des critères, mais il s’accompagne d’autres paramètres : l’espérance de vie en bonne santé, la solidarité, le respect des libertés individuelles, la générosité ambiante et la confiance envers les institutions.

L’an passé, les Finlandais s’étaient classés en haut du podium pour la sixième fois consécutive. Dans leur sillage se trouvaient tous les pays scandinaves. Avec des scores de plus de 7,5 sur 10 sur l’ensemble de ces critères.

Les psychologues se sont penchés sur cette capacité hors norme qu’ont les populations de ces nations à affronter les mois de nuit polaire et de froid sans perdre le sourire.

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« Pour une partie de la population, la liste des restrictions s’allonge au fil des mois et dessine des vies qui se rétrécissent »,

La nature et la confiance, premières sources de bonheur

Le chercheur Frank Martela, originaire du pays, évoque trois raisons. D’abord un moindre souci de l’apparence. « Les Finlandais ne se comparent pas aux autres. Ils fixent leurs propres normes en se concentrant sur ce qui leur apporte de la joie », explique-t-il. La nature est leur première source de bonheur. En effet, 87% estiment qu’elle leur prodigue de l’énergie, une détente salutaire et une tranquillité d’esprit.

L’essentiel de leur sérénité réside cependant dans la confiance communautaire. Une expérience sociale a été menée en 2022 par le Reader’s Digest pour tester l’honnêteté des citoyens dans 16 villes du monde, dont Helsinki : douze portefeuilles contenant un numéro de téléphone portable, une photo de famille et 50 dollars, furent abandonnés dans chacune d’elles. Onze ont été restitués à leur propriétaire dans la capitale finlandaise. Le dernier, à Lisbonne, a été récupéré par des touristes hollandais.

Injustice sociale et frustrations

La France ne figure pas parmi les villes testées. Mais on sait depuis le rapport de l’ONU que la sérénité plus que l’accès aux possessions de biens est l’apanage des populations heureuses. « Les pays les plus riches ne sont pas les mieux servis par le bonheur », expliquent leurs auteurs.

Même si l’Amérique a doublé son revenu par personne au cours des 40 dernières années, le bien-être subjectif de sa population a pourtant glissé à la 18e place ; soit cinq échelons de moins qu’en 2016. La Grande-Bretagne arrive à la 19e position. Et la France rate de peu le Top 20. Manque l’essentiel à ces pays, selon les chercheurs : le sentiment de justice sociale. À l’autre bout de la chaîne, 80% des Finlandais disent être satisfaits des politiques publiques conduites leur gouvernement et de la place qu’ils occupent dans la société. L’ikigaï comme principe politique ? ♦