ÉducationSolidarité

Par Marie Le Marois, le 2 octobre 2025

Journaliste

Colocation étudiante, version solidaire 

Koloc' à projets solidaires @DR

Depuis 2011, l’Afev propose à des étudiants d’allier engagement solidaire et loyer modéré, au sein de colocations situées dans des quartiers populaires. Ce programme baptisé Kaps contribue à la socialisation de ces jeunes, souvent venus d’ailleurs. Et mobilise les habitants via des projets élaborés avec et pour eux. Lancé à Paris, il se déploie dans plus de 45 villes, avec 1350 colocsolidaires.

Mohamed-Nadhoim et Syldra ont de nombreux points communs. Ils sont tous les deux en master à Marseille, dans la même coloc et fans des soirées film-poulet au lait de coco. Surtout, ils font partie des 50 ‘’kapseurs’’ de Marseille, nom donné par lAfev (Association de la fondation étudiante pour la Ville) à ces étudiants Kaps (Koloc’ à projets solidaires). Ces deux jeunes vivent au cœur du quartier populaire Saint-Lazare et mènent chaque semaine des actions à proximité. Mohamed-Nadhoim, kapseur depuis 2022, sest engagé les deux premières années dans deux résidences sociales, lune accueillant des personnes âgées, lautre des personnes en situation de précarité. « J’ai fait des ateliers jardinage, des temps de convivialité avec des jeux de société, des tournois de sport. Je leur ai donné aussi la possibilité de proposer des activités. J’ai découvert ainsi les dominos algériens et une sorte de base-ball afghan, avec un bâton », explique ce jeune homme jovial, dans le local de lAfev, au rez-de-chaussée de la résidence gérée par le CROUS. L’année dernière, il s’est investi au centre social Kléber où il a aidé les collégiens pour leurs devoirs.

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Trois heures dactions solidaires par semaine

Mohamed-Nadhoim, étudiant Kapseur depuis trois ans, et Chloé Massot, coordinatrice du programme Kaps @Marcelle

Cet étudiant en master ‘’Manager QHSE’’ (qualité, hygiène, sécurité, environnement), en alternance à la SNCF, passe souvent au local « après le boulot ». Pour faire un petit coucou à la coordinatrice Kaps, lui piquer un gâteau et parfois emprunter des jeux. Ses journées sont chargées, mais il ne sen plaint pas, au contraire. « Je suis très engagé dans la vie associative depuis le collège. LAfev me permet de continuer le bénévolat, en plus davoir un appartement. Sachant quen tant qu’étudiant étranger, il est difficile de trouver un logement », étaye ce Comorien. Syldra, sa coloc, a choisi ce programme pour les mêmes raisons lorsquelle est arrivée de l’Essonne, il y a deux ans.

♦ (re)lire Des chambres d’étudiant en Ehpad ? Et pourquoi pas !

Faire avec et pour les habitants

Syldra, Kapseuse depuis deux ans, au pied de sa résidence @Marcelle

Cette étudiante en master Intervention et développement social sest engagée jusqu’à présent dans la vie de quartier. « Chaque samedi, avec des Thermos de café et thé, nous allions discuter avec des familles dans le parc, notamment de leurs parcours de vie. De ces récits, nous en avons fait une expo dans le quartier », relate-t-elle, encore enchantée. Avec ses pairs, elle a également recueilli les envies et besoins de ces habitants. « Ils nous ont juste demandé de discuter avec eux autour dun café. Car ils aiment le quartier, ils cherchent juste du lien ». Parallèlement, elle a aidé certains parents, notamment ceux confrontés au handicap. « Pour monter par exemple un dossier MDPH », explique cette expérimentée. Elle a en effet été accompagnante AESH trois ans, lorsquelle suivait des cours du soir pour obtenir son bac et reprendre ses études.

♦ À écouter : le podcast Podkaps

Deux heures de mentorat auprès d’élèves du quartier

Deux heures de mentorat par semaine auprès d’enfants en difficulté de 5 à 18 ans @DR

En plus de leurs actions solidaires, kapseurs et kapseuses s’engagent dans deux heures de mentorat par semaine avec des enfants en difficulté. Mohamed-Nadhoim sest occupé de Ted, 8 ans, qui a intégré le projet théâtre de lAfev. « On essaie de croiser les projets Kaps », pointe Chloé Massot, la coordinatrice et seule salariée de l’antenne Marseille. Elle précise que nombreuses sont les familles demandeuses de mentorat, « qui nest pas de laide aux devoirs mais de la création de liens ».

Syldra, elle, a suivi ces deux dernières années une jeune Inès, 8 ans également. « Je lai emmenée essentiellement à la bibliothèque – c’était son rêve. Et découvrir Marseille. Car même si elle est née ici, elle ne connaissait pas sa ville ». Il y a eu aussi les musées, le cinéma et la patinoire avec dautres kapseurs et leurs mentorés. « De super moments », se souvient cette jeune femme lumineuse. Elle souhaiterait suivre cette année un jeune du collège ou lycée, « pour laider dans son orientation ».  

Une vie de coloc pas toujours évidente

Syldra, lors d’une action solidaire @DR

Mohamed-Nadhoim, qui entame sa quatrième année de kapseur, est toujours aussi heureux. Bien sûr, « il y a eu des jours moins glorieux », surtout la première année. La cohabitation fut d’abord difficile avec les douaniers, dont cest la résidence depuis 1930 – elle sappelle d’ailleurs la cité des douanes. Aujourdhui, ils sont les premiers à participer aux tournois de pétanque organisés par des kapseurs chargés de lanimation de la résidence étudiante – 150 jeunes en tout. « Sortie voile, soirée jeux, théâtre, etc. », détaille ce grand gaillard, désireux de sen charger pour lannée scolaire.

Il ajoute que la coloc à quatre nest pas toujours évidente. « En trois ans, jai tout vu, mais ce qui ma parfois posé problème, cest le ménage ». Même son de cloche du côté de Syldra : « Ce nest pas facile tous les jours, il faut saccorder avec le mode de vie de chacun ». Il arrive d’ailleurs que des kapseurs quittent le dispositif. « Parce qu’ils se rendent compte que la coloc n’est pas faite pour eux, parce qu’ils ne respectent pas le logement. Ou bien encore parce que leur emploi du temps n’est plus compatible avec les actions », détaille Chloé Massot, qui a le même âge que Mohamed et Syldra, respectivement 30 et 29 ans. « La moyenne d’âge à Marseille est de 23 ans. Beaucoup sont en master », précise cette originaire du Mans. Généralement, un kapseur reste deux ans. Ainsi, « sur 50 places, 25 se libèrent chaque année ».

♦ Les étudiants Kaps Marseille mènent quinze projets en autonomie ou en partenariat avec neuf structures (centres sociaux, bailleurs sociaux, collectivités, jardin de l’Hydre, associations de quartier ou de parents d’élèves, et écoles).

Expérience de socialisation et création d’une communauté

Les Kapseurs partagent tout, l’expérience de l’engagement solidaire et de la vie commune @DR

Ce dispositif original attire de nombreux étudiants. « Jai près de 200 candidats pour 25 places », corrobore Chloé Massot (voir sélection dans bonus). Elle fait observer la valorisation du Kaps sur un CV et le bonus de 0,5 point sur la moyenne générale semestrielle dans certaines filières de luniversité Aix-Marseille. Mohamed-Nadhoim, lui, met en avant les 50 euros d’économie sur le loyer par rapport aux autres étudiants et lexpérience positive. « On a beaucoup de chance de vivre autant dengagements ».

Au-delà de cet aspect, cest la richesse des liens parmi les kapseurs qui prédomine. « Cest une expérience si enrichissante de connaître des personnes différentes », abonde Mohamed-Nadhoim, tout en nommant les neuf colocataires passés et présents : « Julie, Tinko, Vlad’… ». Des rencontres qui se transforment en communauté. « Il y a même des kapseurs qui, une fois partis, emménagent en coloc », relève Chloé Massot.

Impact dans le quartier

Mohamed-Nadhoim et Syldra s’apprêtent à passer la soirée ensemble autour d’un poisson sauce épinards @Marcelle

Syldra, qui a grandi en Martinique avant de vivre dans lEssonne pour ses études, est tout aussi enthousiaste : « Jamais je ne me serais adaptée à Marseille et à cette nouvelle vie toute seule. Je rencontre des gens extraordinaires ». Cette future directrice dune structure médico-sociale – « pour les personnes vieillissantes ou en situation de handicap » – loue aussi lentraide entre Kapseurs, « on se relit nos mémoires, on révise ensemble, etc. » Enfin, limpact est positif pour le quartier qui profite de 1500 heures d’engagements chaque année, sans compter les deux heures de mentorat. 

Alors que Mohamed-Nadhoim est parti faire les courses pour le dîner, Syldra confie combien son amitié est précieuse. « Cest la positivité en personne. Il est toujours là pour remonter le moral, faire à manger, il est aux petits soins pour tout le monde. Il est identifié dans le quartier pour ça ! » Ce soir, au menu, pas de poulet mais du poisson sauce épinards. Et, bien sûr, un film. ♦

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Bonus

# Pour devenir Kapseur : être étudiant ou en service civique (seulement étudiant à Marseille), âgé entre 18 et 30 ans, motivé et avoir un emploi du temps compatible. La reconduction l’année suivante est possible, « si le kapseur sest engagé toute lannée, s’il est toujours étudiant, certificat de socialité à lappui, s’il a respecté le logement », précise Chloé Massot. Les actions démarrent après les vacances de la Toussaint et se terminent fin juin. « Il ny en a pas pendant les vacances scolaires, ni les périodes dexamen ».

#Financement : État, instituons, financements privés. À Marseille, ville, département, CAF.

♦ (re)lire Délivr’aide : des étudiants aident des étudiants

# Le bien-être étudiant. Pour sassurer du bien-être des kapseurs, notamment de la bonne entente, l’Afev organise une journée d’intégration, en septembre, avec des moments d’échange autour du ‘’pack des locataires’’. « Ils discutent des règles de vie commune et de ce qui est important pour chacun », retrace Chloé Massot. Et si le lien est rompu, elle propose une médiation – ce qui se produit « plusieurs fois par an ».

#Le bon déroulement de l’engagement solidaire. Avec les trois services civiques kaps, elle veille également à l’intégration des kapseurs dans le quartier, dans la ville, mais aussi dans les actions solidaires. « Nous les aidons dans la création et la gestion de leur projet. Et venons avec eux chez nos partenaires pour nous assurer que les étudiants y sont bien insérés et proactifs. Dans le cas contraire, on repositionne », souligne la coordinatrice.

# La moyenne nationale du loyer des Kapseurs est de 270 euros charges comprises (275 euros à Marseille). Toutes les colocs sont soumises APL.

# L’Afev propose cinq programmes d’action depuis sa création en 1992 : Mentorat, Kolocations à projets solidaires, Apprentis Solidaires, Volontaires en résidence, Démo’Campus et Tiers-lieux.