CultureSanté

Par Marie Le Marois, le 5 décembre 2025

Journaliste

Comment les musées s’adaptent aux troubles DYS et autisme

Une visite au musée peut vite tourner au cauchemar pour les personnes présentant des troubles du neurodéveloppement (autisme, DYS, etc.) – au point que beaucoup y renoncent. Face à ce constat, des institutions comme le Louvre proposent des solutions adaptées à ces publics, dont les handicaps, bien qu’invisibles, sont importants. Pour prolonger cette dynamique au niveau national, le ministère de la Culture a édité en mai 2025 un guide de bonnes pratiques à destination des professionnels de la culture.

Julien est autiste non verbal. L’adolescent de 15 ans comprend, mais peine à s’exprimer. Il est hypersensible aux stimuli sensoriels. Une lumière peut le conduire à une crise d’épilepsie et un dénivelé trop important, à un vertige qui l’oblige à se mettre au sol. L’inconnu l’effraie. « Quand il était petit, les sorties culturelles étaient compliquées, on avait du mal à faire une expo. Donc souvent, on demandait à sa psychologue de nous accompagner. Malgré cela, les adaptations manquaient parfois. La file d’attente, par exemple. Mon fils ne doit pas faire la queue trop longtemps, car c’est pénible émotionnellement », confie sa maman, Stéphanie, aidante à plein temps (lire bonus).

Un parcours du combattant pour les personnes autistes

Julien a besoin de ses Scoubidous pour se sentir en paix @Lina A

Pour Julien et ses pairs, les lieux culturels sont source de stress. Une luminosité trop intense dans certaines scénographies. Un bruit strident – quand on passe la ligne de sécurité devant une œuvre, par exemple. Une foule compacte dans une salle d’exposition. Ces éléments peuvent être vécus comme des agressions, tout comme la fouille au corps ou l’obligation d’ouvrir son sac. « L’autisme est un handicap invisible, ce qui génère souvent de l’incompréhension », regrette Rebecca Marchesseau, chargée de projets sport, loisir et culture au Centre de Ressources Autisme Île-de-France (CRAIF), depuis son bureau à Aubervilliers.

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Les troubles du neurodéveloppement : autisme, Dys, TDAH, TDI @Déléguation interministérielle à la stratégie nationale pour les troubles du neurodéveloppement.

Ou Dys

Pour les personnes atteintes de troubles DYS (bonus), l’accès à la culture est également semé d’embûches. À commencer par l’information. « Tout est freiné, car tout passe par le langage écrit », déplore par téléphone Laetitia Branciard, vice-présidente de la Fédération Française des Dys (FFDys). La signalétique est souvent complexe ou peu claire, comme cette exposition à Toulouse en 2023. « Les murs gris et les écriteaux blancs, bien qu’esthétiques, se sont révélés illisibles pour les personnes dyslexiques », cite cette maman d’un multidys.

La dyspraxie, trouble de la coordination des mouvements, complique la participation à des ateliers manuels. Quant aux dysphasiques, la compréhension et l’expression orale posent problème, surtout dans des environnements bruyants ou en groupe. « Il faut parler lentement, avec précision, et ne pas interrompre les participants Dys, car cela perturbe leur capacité à retrouver le sens de leurs propos ».

Le Louvre, un précurseur

Le Musée du Louvre est précurseur dans l’accueil des visiteurs TND @DR

Depuis de nombreuses années, les institutions culturelles tentent de faciliter l’expérience visiteur des personnes non ou malvoyantes, ou bien souffrant d’un handicap moteur. Certaines mettent désormais l’accent sur l’accueil des personnes présentant des TND (autisme, Dys, TDAH, etc.). « On a constaté les premières initiatives à partir de 2018 avec le Louvre et la Cité des Sciences venus nous voir, mais le premier coup d’accélérateur est en 2022– l’effet JO sans doute », souligne Rebecca Marchesseau du CRAIF. « Dans le cadre de notre programme ‘’Rencontre du handicap’’, nous nous sommes rendu compte que les personnes avec un TSA (Trouble du spectre autistique NDLR) avaient à la fois l’envie de la difficulté de venir au Louvre. Ce qui est souvent angoissant pour elles, c’est le lieu inconnu, où il y a du monde », raconte Michel Lo Monaco, chargé de la programmation « handicap » du musée du Louvre.

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Des kits sensoriels

Le musée du Quai Branly propose, comme de nombreux musées, des kits sensoriels Sensoring bag pour aider son public autiste à bien vivre la visite @Marcelle

La direction a alors créé un programme adapté de sensibilisation et d’accompagnement qui débute en amont. Elle propose le kit pédagogique “Louvre hors les murs” pour les structures spécialisées, avec maquette du musée, parfums évoquant l’Égypte, etc.

Sur son site, dans un onglet spécial accessibilité pour les familles, elle détaille l’itinéraire, fournit une cartographie du musée relative à la fréquentation et la luminosité des salles. « Cette préparation est importante pour organiser sa visite, du trajet en métro à l’entrée dans le musée. Sans informations claires, l’expérience s’arrête avant même de commencer. Si la personne autiste a l’info qu’une salle est lumineuse, par exemple, elle va amener ses lunettes de soleil, ou si trop sonore, un casque antibruit », détaille Rebecca Marchesseau. Elle indique par ailleurs que de nombreux lieux, comme le Louvre, mettent à disposition des kits sensoriels – casque, bandeau pour les yeux et accessoires apaisants (balle antistress, bâton magique, etc.).

Sensibiliser les agents

Contributeur de ce guide, Fabrice Pastor, neuropsychologue @ministère de la Culture

Le Louvre met également l’accent sur la sensibilisation de ses 1200 agents dédiés au public à ce handicap. « C’est bien d’avoir des outils, mais il faut que les gens se sentent pleinement accueillis », insiste Michel Lo Monaco. Si un enfant se met tout à coup à crier, l’agent ne doit pas aborder les parents en les sermonnant d’un ‘’tenez votre enfant ! ’’ Mais leur demander s’il y a un souci et aménager un périmètre de sécurité le cas échéant, pour permettre à l’enfant de se calmer. Le Louvre offrant la gratuité pour les personnes autistes manque d’éléments chiffrés pour savoir si sa politique est un argument porteur pour ce public. « Ce qu’on observe, en revanche, c’est que nous n’avons plus jamais de plaintes comme nous avons pu en avoir autrefois. Sur le comportement d‘un agent, par exemple », poursuit le chargé de programmation qui indique l’étape suivante : l’accessibilité des personnes Dys.

Fiches adaptées pour les Dys

Dans chaque salle de l’exposition temporaire Amazonia, le musée du Quai Branly facilite l’expérience visiteur en situation de handicap @Marcelle

Le musée du quai Branly s’implique depuis 2024 pour ce public encore méconnu sous l’impulsion de la FFDys. Ainsi, pour son exposition temporaire Amazonia, un parcours est mis en place dans chaque salle avec des fiches faciles à lire et à comprendre (Falc) : phrases simplifiées, pictogrammes et colorisation des syllabes. Les lumières sont toujours tamisées, des visites sont adaptées le lundi, jour de fermeture et des sacs sensoriels proposés. « Ces initiatives montrent que l’accessibilité est possible, même avec des moyens limités », se réjouit Laetitia Branciard de la FFDys, qui collabore avec tous les champs culturels, y compris les médiathèques comme José Cabanis, à Toulouse. « Nous travaillons avec eux depuis quinze ans pour offrir des livres adaptés et des espaces accessibles ».

Solutions concrètes pour une culture inclusive

Le parrain du guide est Sylvain Groud, danseur, chorégraphe et directeur du CCN de Roubaix

Nombreux sont les lieux culturels qui souhaitent accueillir le public TND sans savoir comment s’y prendre. Pour soutenir ces intentions et inciter d’autres structures dans cette voie, le ministère de la Culture a édité un guide ‘’Pour une culture accessible à toutes et tous’’.

Ce document en ligne, riche en conseils simples et pratiques, est le fruit d’une stratégie interministérielle et de nombreux contributeurs (bonus). L’objectif était de « croiser les regards pour proposer des solutions concrètes », pointe Magaly David, chargée de mission Culture/Santé au ministère de la Culture qui a piloté le projet dès 2023.

Adapter le parcours visiteur

Le guide propose des réponses pratiques pour le parcours visiteurs. Comme « installer une salle calme pour que la personne qui se sent agressée puisse se poser, calmement. Ou proposer un ticket lui permettant de sortir et rentrer. Débrancher toutes les alarmes ou baisser la lumière deux fois par mois, et l’indiquer dans la communication », expose cette femme engagée lors de la présentation du guide au Mucem, à Marseille, le 22 octobre 2025.

Cet ouvrage s’adresse aussi aux agents au guichet, à la sécurité ou à la médiation. « Pour qu’ils sachent comment fonctionne les personnes TND et comment s’y adapter. Par exemple dire “On marche”, plutôt que “Ne courez pas”. Les formulations positives sont mieux comprises ». Le guide compte enfin des fiches spécifiques selon les champs disciplinaires – cinéma, spectacle vivant, lecture publique, musées, monuments. (bonus).

Un guide évolutif

« Les associations et les établissements culturels ont accueilli le guide très positivement. Les premiers retours montrent qu’il répond à un vrai besoin », se réjouit Magaly David, qui aimerait toutefois dépasser les 8000 vues sur la page du ministère de la Culture. Le guide, participatif et évolutif, « donnera lieu à une version 2 enrichie en 2026 », précise-t-elle. Avant de conclure : « L’accessibilité culturelle n’est pas un luxe, c’est un droit. Et chaque petit pas compte ».

Rebecca Marchesseau, du Centre de Ressources Autisme Île-de-France (CRAIF), qui travaille avec des lieux aussi variés que le musée de la Marine, l’Institut du Monde Arabe ou la Maison des Métallos, se félicite de ce guide. « C’est un formidable coup d’accélérateur qui sert finalement à tout le monde. À n’importe quelle personne en situation de handicap, souffrant d’Alzheimer ou même aux familles avec enfants en bas âge ». Pour la maman de Julien, aidante à plein temps et fan d’expos de peinture, c’est un précieux cadeau.♦

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Bonus

#Quels sont les TND ? Trouble du Spectre de l’Autisme (TSA), Trouble Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité (TDAH), Trouble du Développement Intellectuel (TDI), Troubles DYS (Dyslexie, Dysorthographie, Dyscalculie, Dysphasies, Dyspraxie et Dysgraphie).

#Le guide ‘’Pour une culture accessible à toutes et tous’’, une collaboration inédite. Ministère de la Culture. Délégation interministérielle à la stratégie nationale pour les troubles du neurodéveloppement (autisme, DYS, TDAH, TDI). Personnes concernées (Fédération Française des Dys, Centre de Ressources Autisme Île-de-France, etc.), établissements culturels (Louvre, Philharmonie, etc.), DRAC et neuropsychologue spécialisé dans les TND et leur détection.

#Fiches spécifiques selon les champs disciplinaires. Séances “culture relax” avec lumière tamisée et liberté de mouvement pour le cinéma. Places réservées près des sorties et signalétique claire pour le spectacle vivant. Espaces dédiés avec des livres en police dyslexique dans les bibliothèques. Parcours simplifiés avec moins d’œuvres dans les musées. “Heures calmes” avec lumière tamisée et environnement apaisant dans les salles de concert comme la Philharmonie de Paris.

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Les Centres de Ressources Autisme. 26 Centres de Ressources Autisme (CRA) couvrent l’ensemble du territoire, y compris les DOM-TOM comme la Martinique et La Réunion. « Chaque région dispose d’au moins un CRA, et les grandes régions comme la Nouvelle-Aquitaine en comptent deux, en raison de l’héritage des anciennes régions », explique Rebecca Marchesseau du CRA d’Île-de-France. Ces centres, créés par un décret de 2004, ont pour mission d’informer, orienter et accompagner les personnes autistes, leurs familles et les professionnels. « Nous intervenons à tous les âges de la vie : petite enfance, adolescence, études, emploi, vieillissement, accès aux loisirs, à la culture, aux soins, et même au permis de conduire », précise-t-elle. Le spectre de l’autisme étant très large, les besoins sont variés et évolutifs.

#2026, vers une inclusion renforcée. Le CRAIF a entre 50 et 60 projets en cours, dont plusieurs prioritaires, comme la formation des forces de l’ordre pour mieux gérer les disparitions de personnes autistes, souvent liées à des situations de stress ou de surcharge sensorielle. La prévention des noyades, un enjeu crucial après plusieurs drames cet été. L’accès au sport et aux loisirs : en partenariat avec la Fédération Française de Rugby, des salles sensorielles sont développées pour les matchs.

« Chaque personne autiste est unique. Il n’y a pas “un” autisme, mais des autismes, rappelle Rebecca Marchesseau. L’inclusion passe par la compréhension et l’acceptation de ces différences ». Pourquoi l’inclusion et pas l’intégration ? « L’inclusion, ce n’est pas forcer les personnes autistes à s’adapter à notre monde. C’est adapter notre monde pour qu’il soit accessible à tous ».

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#Interview de Stéphanie maman d’un adolescent autiste, par Lina Abdeddaim

Un souvenir marquant ? « La visite de la reconstitution de la grotte Chauvet. Les consignes étaient claires : rester dans son groupe et ne pas devancer les autres, car les entrées se faisaient par petits groupes, espacés d’environ dix minutes. Notre fils, cependant, avait du mal à supporter cette attente prolongée. Avec son père, ils ont donc commencé à avancer un peu plus vite que le reste du groupe. Les vigiles et les guides, ne comprenant pas la situation, leur ont demandé de quitter les lieux ».

Une amélioration ? « Quand on visite un musée ou un site culturel, il faudrait trouver un moyen pour pouvoir passer un peu plus rapidement, sans devoir subir de longues files d’attente. Ce serait aussi idéal d’être un peu plus libre de nos mouvements. Pouvoir sortir et rentrer d’une pièce comme on le souhaite, sans être limité par des règles strictes. Pourquoi ? Parce que par moments, l’enfant a besoin d’aller se calmer et s’isoler, sans que tout le monde le remarque ou le juge. Aujourd’hui, c’est presque impossible. Dans notre cas, il y a un autre enjeu : mon fils est également épileptique. Prévenir en amont la présence de fortes lumières serait une aide énorme ».