CultureÉducation

Par Marie Le Marois, le 6 novembre 2024

Journaliste

Contre le décrochage scolaire, des micro-écoles dans les musées

Depuis 2020, la Collection Lambert, musée d’art contemporain au cœur d’Avignon, accueille en son sein la micro-école Inspire destinée à des CM1-CM2 en décrochage scolaire. Dix élèves y retrouvent le goût d’apprendre par une immersion au milieu des œuvres et la rencontre d’artistes aux parcours singuliers. Ce format unique, créé main dans la main avec l’Éducation nationale, fait des émules : le Mucem, à Marseille, accueille cette année son premier micro-collège.  

Derrière un porche en pierres de taille se dresse l’hôtel particulier de Caumont, aujourd’hui centre d’art contemporain. Il abrite la collection privée dYvon Lambert et, plus inattendu, héberge dans une de ses salles la micro-école Inspire. Elle ressemble à une classe traditionnelle, si ce n’est le magnifique mobilier en bois conçu par l’artiste Fabienne Guilbert Burgoa, son tableau tactile et son public singulier. Les élèves sont ce qu’on appelle communément des décrocheurs. Jérémie, Célya, Yazid, Lucien, Maylïs et leurs camarades y ont été envoyés par une commission éducative qui s’est appuyée sur leur absentéisme perlé ou récurrent. « Richard, par exemple, a été absent durant quatre mois », signale Tiphaine Colleter, tout en surveillant la récré dans la cour du musée. Elle est lenseignante de cette classe depuis sa création en janvier 2020.

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Des élèves incasables

La cour de récréation est la cour de l’Hôtel de Caumont @Marcelle

D’autres indicateurs sont pris en compte, comme la chute brutale des résultats et les difficultés familiales – bien souvent liées. Si ces élèves ont des profils socioculturels différents, ils ont un dénominateur commun : « L’Éducation nationale ne sait pas où les mettre », développe cette femme solaire de 51 ans. En effet, ils présentent des difficultés sur le plan cognitif et/ou comportemental qui perdurent malgré les différentes prises en charge (RASED, PRE, CMPP, etc.). Autres similitudes : les lacunes accumulées et leur sentiment d’infériorité. « Ils se sentent nuls. Et, par peur de l’échec, n’essayent même pas de réussir ». Ils sont ainsi scolarisés dans le centre d’art durant un ou deux ans. Pour inspirer à pleins poumons. Souffler après une scolarité éprouvante. Faire un pas de côté pour raccrocher.

Dialogue avec la Collection Lambert 

Les élèves jouent au Kapla et aux Legos lors des pauses @Marcelle

Cette micro-école est une Structure de Retour à lÉcole (SRE), dispositif de l’Éducation nationale (bonus). Il offre à des élèves aux itinéraires complexes la chance dune nouvelle scolarité, différente de celle quils ont connue. La particularité d’Inspire est de se dérouler en primaire et non dans le secondaire comme les autres SRE. Car « le processus de décrochage prend le plus souvent racine dès le primaire », fait remarquer Tiphaine Colleter. L’autre singularité est bien sûr son immersion totale dans un musée. Les élèves ont école toute la semaine, toute la journée, comme les enfants de leur âge. Mais les œuvres d’art ont supplanté les manuels scolaires. La professeure des écoles se saisit des expositions de la Collection Lambert, dans un dialogue permanent, pour aborder des notions d’histoire, de français, de géographie ou d’éducation civique.

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De l’œuvre aux savoirs fondamentaux

Derrière les élèves se distingue la fresque de Sol LeWitt @Marcelle

Ainsi, à travers les œuvres de Cy Twombly, figure marquante de la collection, les élèves ont abordé la mythologie, puis Antigone dont ils ont lu une version jeune public. Comme une pelote de fil qui se déroule, ils parleront ensuite du rapport à la loi, du dialogue de Socrate. Enfin, ils effectueront une production de mots, à l’oral puis à l’écrit. Lors dune autre séance, Tiphaine Colleter est partie des cubes de Sol LeWitt pour enseigner les solides – figures géométriques en trois dimensions. Plus tard, elle réalisera avec eux un jeu des sept familles avec leurs différentes formes. Articuler les cours de cette manière donne du sens aux apprentissages et remobilise sur les savoirs fondamentaux.

Artistes d’institutions partenaires

Dix élèves maximum sont accueillis à Inspire @Marcelle

Tiphaine Colleter s’appuie également sur les interventions des artistes d’institutions partenaires (bonus), selon un programme pédagogique élaboré avec la Collection Lambert. Le matin de notre venue, les élèves ont suivi un atelier danse dans le musée. L’occasion pour l’enseignante d’aborder périmètre, diagonale, espace ouvert et clos, segment entre deux points. « Tout est bon à prendre », philosophe celle qui a travaillé de nombreuses années en REP+  et en classe Ulis.  Avec le danseur, ces enfants « qui fonctionnent à cent à l’heure » sont obligés de ralentir pour la précision du geste. Une contrainte qui les a amenés à se recentrer. « Ils ont terminé la dernière séance en disant ‘’je me suis bien senti’’ », rapporte-t-elle. Toute l’année interviennent une dizaine d’artistes, dont quatre en arts visuels, une chanteuse lyrique et une marionnettiste (bonus). Dans cet espace, les élèves découvrent dautres moyens dexister, de saffirmer et de grandir.

Impliquer les parents

Les enfants peuvent faire une pause lecture, sans que cela dérange l’enseignante @Marcelle

D’une patience infinie, l’enseignante éducatrice ne lâche jamais ses élèves tant qu’ils n’ont pas intégré les savoirs fondamentaux. « Je ne baisse jamais mes exigences, je passe juste par des chemins différents », insiste celle qui manie avec dextérité fermeté et bienveillance. Elle est également exigeante avec les parents. « Je leur demande de s’investir, mais tisse d’abord avec eux un lien de confiance ». Car, bien souvent, ce lien avec l’école est dégradé. L’idée est que, en devenant acteurs, ils en retrouvent une image positive.

Ainsi, elle rencontre chaque parent en début d’année pour expliquer les enjeux du dispositif. Fait un point mensuel sur les progrès et les difficultés rencontrées de leur enfant. Enfin les invite à des ateliers artistiques. « La dernière fois, les enfants ont conçu avec eux un tote bag en s’inspirant de Sol LeWitt. Puis spontanément, leur ont montré les œuvres ». Un rôle de médiateur qu’ils ont également endossé pour le grand public lors de la précédente Nuit européenne des musées.

Revenir en milieu ordinaire

Toute l’année interviennent une dizaine d’artistes, dont un danseur @Collection Lambert

Loin de vouloir faire grandir les élèves dans un écrin coupé du monde, la micro-école Inspire ambitionne de leur faire regagner le système scolaire ordinaire. Ils ont ainsi une école de rattachement – l’école primaire Mistral située à cinq minutes à pied, où ils déjeunent et participent aux cours de sport. Ils sont également impliqués dans les grands projets scolaires de la Collection Lambert, comme ‘’Le Banquet’’ avec des élèves primo-arrivants. Enfin, « ils sont en contact permanent avec le musée : régie, sécurité, équipe artistique… Micro-école Inspire est une école dans un musée, et non une entité isolée », précise dans son bureau Tiphanie Romain, responsable des publics et des éditions d’artistes. 

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Pas une solution à tout

Les enfants partagent leur humeur tous les matins sur la ”Météo intérieure” @Marcelle

La difficulté pour l’enseignante est de s’adapter à chacun de ses élèves, avec des problématiques et des niveaux scolaires très épars. Mais elle semble y parvenir sans peine, sans pour autant se positionner comme sauveuse : « La micro-école n’est pas une solution à tout », tempère cette femme engagée. C’est un espace de résilience, où les enfants retrouvent confiance dans leurs capacités d’apprendre et dans l’école. Ils entrent ainsi au collège de manière plus sereine. Certains en sixième, d’autres en Segpa (Section d’enseignement général et professionnel adapté). La journée se termine par un jeu de cartes à travers lequel ils apprennent, tout en jouant, à additionner, soustraire et multiplier. Au fil du jeu, Maÿlis, qui a sans doute le plus de lacunes, comprend lintérêt de maîtriser ces notions.

Construire une boîte à outils

Tout est source d’apprentissage, même l’électricien (à gauche sur la photo) qui effectue une réparation devant le porche @Marcelle

Cette élève de 9 ans tient à montrer son cahier d’écriture et à réciter une poésie, avant de dessiner des cœurs au tableau sur la ‘’météo interne du matin’’. Un exercice qui permet d’apprendre à réguler ses émotions, comme il en existe d’autres pour les compétences sociales, la capacité à résoudre des problèmes, etc. « Ils construisent une boîte à outils pour faire face chaque fois que le risque de décrochage se présente », développe Tiphaine Colleter. Deux mois après la rentrée, Maÿlis, qui avait tendance à s’effacer dans le groupe, s’ouvre petit à petit. Ce soir, elle est une petite fille comme les autres. Et passe le porche du musée confiante et volubile.

Bonus

# Genèse du projet. Deux bénévoles de la fédération des PEP84 ont construit un projet autour de la prise en charge des enfants en décrochage. « Leur idée était que les élèvent restent dans leur école le matin. Et fasse une respiration l’après-midi avec de l’art plastique, par exemple », explique Tiphaine Colleter. Les bénévoles ont sollicité la Collection Lambert, qui a aussitôt proposé de les accueillir de manière permanente. « Le directeur de l’époque, sceptique au début, a rapidement été conquis par ce projet ». 

# 95 Structures de Retour à lÉcole en France. Nées en 2000, les SRE proposent des formes pédagogiques originales et modifient les cadres habituels du fonctionnement scolaire. Leurs projets sont réinterrogés en permanence en fonction de la situation de chacun et des évolutions du contexte. Plus de détails ici.

# La micro-école Inspire repose sur l’art. Dans le projet sont engagées quatre autres institutions culturelles avignonnaises renommées – le théâtre des Halles, le Totem, lOrchestre National Avignon Provence et les Hivernales. Au total, dix artistes en résidence viennent rencontrer les élèves durant l’année scolaire. Prochainement, les enfants fabriqueront des marionnettes ‘’portées’’, avec des résidents de l’Ehpad voisin, La Maison Paisible. Cet atelier donnera prétexte à un dialogue intergénérationnel : « Un enfant et un résident manipuleront la marionnette ensemble, par exemple. Ou l’enfant racontera à travers la marionnette les œuvres vues à la Collection Lambert », imagine Tiphaine Colleter, jamais à court d’idées. En effet, elle projette de lancer une webradio.

Et sur les sciences. Grâce à des rencontres programmées auprès dassociations avignonnaises (Semailles, Les Petits Débrouillards), les élèves de la micro-école peuvent étudier la faune et la flore de leur territoire. Mais aussi aborder des questions primordiales liées à l’écologie et au vivant, sujets développés par les artistes. Au total, cinq intervenants scientifiques rencontrent à tour de rôle les élèves chaque semaine. 

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© Maxime Verret – Mucem

# Un micro-collège au Mucem depuis le 7 octobre 2024 pour des ados en parcours de soins. Le musée national accueille dans ses murs, tout au long de lannée scolaire, une salle de classe dune douzaine d’élèves. Et sengage pour permettre à des adolescents déscolarisés, en situation de refus scolaire anxieux, de retrouver goût aux apprentissages. C’est une parenthèse, un « pas de côté », susceptible de les rassurer, de leur redonner confiance en leur avenir. Et de favoriser un progressif retour à une scolarité sereine. Douze adolescents suivis par la Clinique des Trois Cyprès suivent les cours de leur enseignante coordonnatrice, mise à disposition par le Rectorat dAix-Marseille, selon une pédagogique en lien étroit avec la vie et les acteurs du musée. 

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Leur salle de classe, située au fort Saint-Jean, dispose dune cour de récréation environnée dun jardin méditerranéen dominant la mer. Ils peuvent parcourir les expositions et rencontrer artistes, chercheurs et commissaires pour nourrir leurs exposés. Et construire des projets dans toutes les disciplines. Arts plastiques, sciences humaines, mais aussi sciences de la vie et de la terre. Appuyée par un assistant d’éducation, lenseignante coordonnatrice gère la microstructure, construit et conduit les projets en lien avec les équipes du musée. Et accompagne individuellement les élèves dans leurs parcours. Un infirmier, recruté par la Clinique des Trois Cyprès, accompagne le groupe dans la reprise dun rythme scolaire, en lien étroit avec le parcours de soins. Enfin, la clinique assure lacheminement des élèves dans leurs déplacements entre lentrée du musée et leur domicile.