Le métier de coordinatrice d’intimité se démocratise désormais sur les plateaux de tournage en France. Exercé à ce jour uniquement par des femmes, leur rôle n’est pas de censurer les scènes intimes, mais de s’assurer qu’elles se jouent dans le respect du consentement des comédiens et comédiennes, tout en garantissant l’intention souhaitée par le réalisateur. Un juste équilibre qui repose en grande partie sur une bonne communication.
C’est un métier qui n’existait pas en France il y a encore dix ans : coordinateur d’intimité. Depuis le mouvement #MeToo et la prise en considération des questions de consentement et de sécurité dans le monde du cinéma, il est apparu sur les plateaux de tournage. D’abord aux États-Unis avant d’essaimer dans le reste du monde, notamment dans l’Hexagone (lire bonus). Avec pour objectif de superviser les scènes d’intimité, de nudité ou de violences sexuelles. « Mon rôle n’est pas de censurer ou de juger, pose Julie de Bohan, seule coordinatrice d’intimité dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Je suis là pour comprendre les intentions du réalisateur/de la réalisatrice, savoir jusqu’où les comédiens et comédiennes sont prêts à aller et assurer que tout ça soit respecté lors du tournage ».
Depuis un an qu’elle exerce, après vingt ans passés dans le conseil, l’agenda de Julie de Bohan ne désemplit pas. Pour le seul mois de janvier, elle a enchaîné une demi-douzaine de tournages. Il faut dire que la France ne compte qu’une dizaine de coordinatrices d’intimité – un féminin de rigueur puisqu’elles ne sont que des femmes actuellement.
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Lever le flou

Le travail des coordinatrices d’intimité commence bien en amont des prises de vue. Pour sa part, Julie de Bohan prend le temps de lire le scénario dans son intégralité – et pas seulement les scènes qu’elle chapeaute – puis échange avec tous les protagonistes. Le réalisateur notamment, dont elle questionne les intentions. « Je veux savoir ce que la scène raconte, comment elle fait avancer le récit, ce qu’elle dit des personnages », explique-t-elle. Autrement dit, comprendre pourquoi la nudité, le sexe simulé et/ou la violence sont là et en quoi ils sont nécessaires. Un contexte essentiel, qu’elle considère comme un « pilier du consentement ».
Salomé Chamekh s’est récemment prêté au jeu de la remise en question. En fin d’études à l’école CinéFabrique, elle a fait appel à Julie de Bohan pour une scène d’agression sexuelle dans son court-métrage « Les rats ». « Parler avec elle de ce passage clé de mon film m’a permis de le préciser. Sans m’en rendre compte, je l’imaginais de façon un peu trop floue », reconnaît la jeune réalisatrice.
Ce qui est légion même dans les scénarios de projets professionnels, d’après la coordinatrice d’intimité. « On peut souvent lire dans les scénarios : “Ils s’embrassent fougueusement”. Mais c’est super vague ! », illustre-t-elle, œuvrant alors à clarifier les choses. Et comme le rappelle le comédien Julien Bodet, qui écume les plateaux et les planches depuis onze ans : « Ce n’est pas parce qu’il est écrit telle chose dans le scénario que l’on doit s’exécuter sans réfléchir ».
Tiers de confiance

Une fois le message du réalisateur clair et compris, Julie de Bohan le transmet aux acteurs et actrices. Et joue ainsi les intermédiaires entre les deux parties. Ce qu’ont particulièrement apprécié les deux rôles principaux du court-métrage de Salomé Chamekh. « Julie nous a aidés à voir la scène comme une chorégraphie à réaliser. Ça m’a vraiment parlé de l’aborder de cette façon », raconte Léonie Bernard, danseuse justement. En formation à l’École nationale de danse de Marseille, elle s’essaye à la comédie de temps en temps.
À tout juste 18 ans, c’était néanmoins son premier vrai rôle, qu’elle n’aurait peut-être pas accepté sans la présence d’une coordinatrice d’intimité. « Ce genre de scène n’est pas rien. Ça peut créer des traumatismes si ça ne se déroule pas bien », relève-t-elle. Rémi Giordan, qui lui donne la réplique, aurait aussi hésité à participer sans l’encadrement de la professionnelle. Ce, malgré ses six années d’expérience comme comédien. « Je n’avais jamais fait de scène aussi agressante et c’était un acte tellement éloigné de ce que je suis que j’étais très stressé. Grâce à Julie, j’ai pu en parler. Elle a amené de la communication, ce qui m’a permis d’être en confiance », indique-t-il.
Adaptation permanente

Rien n’est cependant figé. Quand vient le moment de passer devant les caméras, si l’un des comédiens ne se sent plus à l’aise de jouer de la façon prévue, il est libre de changer d’avis. La coordinatrice d’intimité est justement là pour que son choix soit respecté. Une situation dans laquelle s’est retrouvée Melissa Silveira avec son acteur principal lors du tournage de son dernier court-métrage, « Diego ». « Julie a été d’une grande aide en proposant une façon différente, qui a convenu à tout le monde, pour quand même faire cette scène », se souvient-elle.
Désormais derrière la caméra après avoir été devant, la réalisatrice juge le métier de coordinatrice d’intimité indispensable. « Il devrait y en avoir sur tous les tournages. C’est plus facile pour les comédiens de dire non ou d’évoquer des craintes devant une personne tierce plutôt que directement au réal », estime-t-elle.
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Un métier en voie de démocratisation

Rien n’oblige à ce jour les équipes de production à prévoir la présence d’une coordinatrice d’intimité sur leur plateau. Elles sont toutefois de plus en plus nombreuses à intégrer cette ligne de dépense supplémentaire au budget de leur projet.
La prise de conscience est telle qu’une certification qualifiante professionnelle (CQP) en coordination d’intimité a récemment été créée en France. Une première promotion a commencé sa formation en septembre 2025, qui devrait s’achever à l’aube de l’été (bonus). Ce qui devrait aider à la démocratisation du métier – il fallait jusque-là se former à l’étranger ou à distance, comme Julie de Bohan qui a suivi un cursus américain par correspondance.
La dynamique ne devrait pas s’essouffler, portée par la nouvelle génération qui veut « un nouveau cinéma et de nouvelles façons de travailler », prône Salomé Chamekh, du haut de sa vingtaine. Un avis partagé par Julien Bodet, de dix ans son aîné. « On ne doit pas exercer notre métier n’importe comment car, derrière les actes, il y a des humains. Depuis #MeToo, on voit des changements sur les tournages dans la façon dont les gens se parlent, comment les films et les comédiennes sont traités…, observe-t-il. C’est mieux qu’avant et il faut que ça continue ». ♦
Bonus
# Un métier issu du théâtre – C’est d’abord derrière les rideaux que les premiers coordinateurs et coordinatrices d’intimité sont apparus. Avant de s’imposer sur les plateaux de tournage dans les pays anglo-saxons, à la suite de la vague #MeToo. « Le studio HBO aux États-Unis a été le premier à avoir officialisé ce métier dans la série “The Deuce”. Puis il a continué de se développer notamment en Grande-Bretagne avec Ita O Brian, connue pour plusieurs séries à succès comme “Sex Education” ou “Normal People” », rembobine Monia Aït El Hadj, coordinatrice d’intimité, dans une interview postée sur le site du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).
# Se former en tant que coordinateur/coordinatrice d’intimité – C’est désormais possible en France. Un Certificat de qualification professionnelle (CQP) de coordinateur/coordinatrice d’intimité a été créé par la Commission Paritaire Nationale Emploi et Formation (CPNEF) de l’audiovisuel et la Commission supérieure technique de l’image et du son (CST). « Ce dispositif de formation certifiante vient structurer et reconnaître un métier en plein essor, désormais essentiel pour encadrer les scènes d’intimité sur les plateaux de tournage. Il s’inscrit dans une démarche de professionnalisation et de prévention », ont indiqué les deux organisations lors du lancement des candidatures. La première promotion a démarré sa formation en septembre 2025, qui doit se terminer en juin 2026. Plus d’infos en cliquant ici.