Crèche parentale : mieux qu’un mode de garde, un lieu d’épanouissement
Sur quelque 19 500 établissements agréés pour l’accueil des enfants en bas âge en France, 275 sont des crèches dites parentales. Et pour cause : des parents pleinement impliqués y assurent des demi-journées d’accueil et participent à la vie de la structure. Un modèle où le bien-être de l’enfant est roi, en dépit d’une société individualiste et un service public de la petite enfance de plus en plus normé. Reportage au sein de Lei Caganis, dont le nom fleure bon la Provence.
À Jas-de-Bouffan, à l’ouest d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), les rires des enfants fréquentant la crèche Lei Caganis résonnent dans le quartier depuis plus de quarante ans. La structure, qui dispose d’un agrément pour 19 bambins, a toujours dénoté dans le paysage de la petite enfance (lire bonus). Elle fait partie du groupe très restreint des 275 crèches parentales de France, d’après les derniers chiffres de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees). Soit à peine 1% sur les 19 500 établissements agréés pour accueillir les moins de 3 ans. Là n’est pas sa seule spécificité.
Au rythme des enfants

« On est dans une logique d’accompagnement des enfants, car c’est à cet âge qu’ils se construisent », expose la dynamique directrice, Marion Bergeret. Et d’ajouter dans un sourire : « On ne fait pas de la garderie ».
Tout est en effet pensé pour coller aux besoins des enfants, afin de favoriser leur éveil et leur épanouissement. Ainsi, ces derniers ne sont pas regroupés par âge, mais par rythme. Exit donc les « petits », « moyens » ou « grands », remplacés par des « panisses », « pistou », « tapenade » et « ratatouille ». Un clin d’œil à la gastronomie provençale qui évite de « coller des étiquettes qui enferment », glisse la responsable.
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En parlant de cuisine, les repas de la cheffe cuistot sont confectionnés avec des produits frais, locaux et bio. Elle les présente aux enfants avant qu’ils ne les dégustent… à leur rythme. « On prend le temps qu’il faut. Si le déjeuner doit durer une heure, il dure une heure », précise Marion Bergeret. Idem pour la sieste. Ce lundi de mai, Niels est d’ailleurs reparti se coucher… alors qu’il est 16 heures passées et que les autres prennent le goûter.
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Les parents comme patrons

Au-delà de la vision, c’est aussi dans son fonctionnement que Lei Caganis sort de l’ordinaire. 14 salariés – pour 11 postes équivalent temps plein – se relaient du lundi au vendredi. Les papas et mamans sont réquisitionnés à titre bénévole deux demi-journées par mois environ. Soit deux parents présents chaque matin et chaque après-midi. Une implication non-négociable. « Notre projet repose sur la coéducation. Puisque tout est pensé pour les enfants, il est indispensable que les parents s’engagent », expose Marion Bergeret.
Chaque parent doit également intégrer l’une des trois commissions de la crèche. Au choix, entre « bricolage » pour assurer des petits travaux d’entretien, ou « événements et animations » et « accueil et convivialité » pour organiser des moments de partage sur le temps de crèche et en dehors.
Leïla, maman bénévole depuis 2022, d’abord pour son fils et désormais pour sa fille, ne regrette pas sa décision malgré le temps consacré à la vie de la crèche. « Ailleurs, le projet éducatif est parfois trop négligé alors qu’il devrait être une priorité », estime-t-elle. Elle porte aussi la casquette de présidente de Lei Caganis. C’est là l’une des autres spécificités de la structure : le bureau est composé uniquement de parents. Autrement dit : ce sont eux qui prennent toutes les décisions concernant la crèche.
À chacun sa place

La directrice le reconnaît sans détour : « Fonctionner avec l’implication des parents ajoute du travail et des contraintes. Mais je ne me verrais pas faire autrement ». Il y a parfois besoin de remobiliser les troupes. Sila motivation prime en début d’année, l’implication peut avoir tendance à s’éroder au fil des mois. D’autant plus que la majorité des parents sont actifs. « Chacun a sa réalité et on en a bien conscience », relève Leïla, qui ne jette la pierre à personne. « Le modèle de notre société, hyper individualiste et où le bénévolat se perd, ne facilite pas le fait de s’investir. Et encore moins si on n’a pas une sensibilité à une éducation différente », souligne-t-elle.
Il faut en outre que tout le monde, parent et personnel encadrant, trouve sa place. Comme dans toute relation humaine, c’est plus ou moins facile. Le jeu en vaut toutefois la chandelle. « On créé un vrai lien de confiance avec les parents, apprécie Pauline, éducatrice de jeunes enfants. On est tous réunis dans un projet que l’on monte ensemble ». En poste depuis août 2025, après avoir enchaîné quatre crèches en deux ans, elle ne s’imagine plus exercer ailleurs. Entre autre parce que les conditions de travail sont meilleures : un adulte au maximum en charge six enfants qui marchent ou trois qui ne marchent pas, contre huit et cinq dans les structures « ordinaires ».
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Un modèle porté à bout de bras

Si Lei Caganis tient le cap depuis 43 ans maintenant, la barque de la petite crèche vacille cependant quelque peu. Ses finances sont dans le rouge depuis la pandémie de Covid-19, qui a imposé des périodes de fermeture pendant les confinements et contraint de piocher dans la trésorerie. Les normes imposées aux structures agréées pour l’accueil des enfants se sont en parallèle durcies. Des difficultés qui ont eu raison de nombre de crèches parentales ces dernières années. On en comptait 378 en 2015, soit près d’un quart de plus qu’aujourd’hui.
Des moyens supplémentaires sont pourtant alloués à la petite enfance, en témoigne la hausse des crèches collectives, passées de 12 000 à 17 500 sur la même période (+45%). Des structures qui ont le mérite de fournir un mode de garde aux parents, mais passent souvent à côté des enjeux liés au développement des enfants. Tout un système à revoir, aux yeux des responsables de Lei Caganis. « On se demande parfois si notre modèle a sa place dans cette société », souffle la directrice. Si l’équipe se sent parfois lasse, passer une tête dans les différentes pièces pour voir les « pistou » et autres « tapenade » s’épanouir aide à garder la force de continuer. Mais jusque quand ? ♦
Bonus
# De crèche « sauvage » à parentale – Lei Caganis a vu le jour en septembre 1983, comme l’attestent ses statuts. Avant d’être officiellement reconnue comme une association, c’était une crèche « sauvage ». Ce mouvement a pris racine dans la mouvance de mai 68 comme l’explique Marie-Laure Cadart, médecin et anthropologue, dans son ouvrage « Des parents dans les crèches, utopie ou réalité ? ». À cette époque, « des parents se regroupent pour imaginer et créer des lieux de garde dans lesquels ils sont partie prenante, animés par le souci prioritaire du « bien-être de l’enfant ». C’est un mouvement de contre-culture (bien qu’il ne se définisse pas de la sorte au départ), qui remet en question les attitudes des institutions et les comportements parentaux à l’égard des enfants », peut-on lire. Si beaucoup n’ont été qu’éphémères, Lei Caganis a, au contraire, perduré jusqu’à aujourd’hui.
# Un nom au doux accent de Provence – « Caganís » vient du provençal « caga », qui veut dire « caguer » (aller à la selle pour rester poli) et de « nis », qui désigne le nid. Le « caganís », c’est donc celui qui fait encore ses besoins dans le nid. Autrement dit : le petit dernier de la famille. Plus globalement, ce mot peut qualifier le dernier arrivé, le nouveau, dans une entreprise ou à l’école. Explication, tout en contexte, à retrouver dans une vidéo de nos confrères de France 3 Provence-Alpes Côte d’Azur.