Solidarité

Par Paola Da Silva, le 26 septembre 2025

Journaliste

Cultiver des liens grâce au prêt de jardin

Annie et Frabçois, tous deux très heureux de leur collaboration verte ©PDS

Le potager comme prétexte au lien social. À Nantes, l’association ECOS anime depuis 2012 le dispositif « Boutur’âges ». Son principe : mettre en relation une personne souhaitant entretenir un potager, mais n’en ayant pas, avec un.e propriétaire qui n’arrive pas ou plus à s’occuper de son jardin. Et, au-delà, créer du lien entre ces personnes et faire renaître des connexions au sein des quartiers.

Mettre les mains dans la terre, profiter d’un moment à l’extérieur, apprécier le fruit de son travail au moment des récoltes… À Nantes, une ville où 80% de la population vit en appartement, nombreuses sont les personnes en mal de verdure qui rêveraient d’entretenir un petit potager. Partant de ce constat, avec l’envie de créer plus de liens entre les générations, le dispositif « Boutur’âges » est né au sein de l’association ECOS.

« Nous avions remarqué qu’il existait un besoin à Nantes. Nous avions, d’un côté, des propriétaires âgés, qui disposaient d’une maison avec un jardin qu’ils n’arrivaient plus à entretenir. Et de l’autre, des jardiniers qui voulaient jardiner… mais ne pouvaient pas, faute de terrain ! » raconte Damien Quazuguel, chargé de projet au sein de l’association ECOS. « Nous avons donc imaginé ce dispositif pour les mettre en contact, avec pour idée que le jardin soit un prétexte au lien social. Voire qu’il puisse rompre la solitude de certaines de ces personnes. »

<!–more–>

Réussir à faire confiance

Ce lien et ces histoires humaines, Annie les vit depuis plusieurs années grâce à Boutur’âges. Âgée de 74 ans, veuve et retraitée, elle habite un agréable pavillon dans un quartier proche du centre-ville. Malgré sa très bonne santé, son jardin lui semble pourtant un peu grand pour l’entretenir seule. « J’ai découvert le concept en lisant un article dans le journal de mon quartier, indique-t-elle. C’était intéressant, mais ouvrir ma porte à quelqu’un que je ne connais pas… ce n’était pas simple, car par ailleurs je vis seule. Il m’a fallu un temps de réflexion pour me décider et réussir à faire confiance ».

Une réunion d’information sur le dispositif dans les locaux de l’association lui a permis de sauter le pas. « J’y ai rencontré Audrey à l’époque, une fille délicieuse, qui se proposait de venir faire du jardin. Ça a bousculé beaucoup de choses dans ma tête. J’ai décidé d’essayer et depuis, ce n’est que du bonheur ».

Le jardin d’Annie, où sont cultivés bettes, radis et choux… par François. © PDS

Créer un binôme qui fonctionne

Désormais, c’est François, 41 ans, qui jardine très régulièrement chez Annie. Il habite à deux minutes en vélo de là. Tous deux sont très heureux de cette collaboration. « Nous sommes tous végétariens chez moi, c’est un de nos premiers postes de dépenses, explique François. Je cherchais à faire du potager et à développer des compétences dans ce domaine pour ensuite profiter du produit des récoltes. »

Damien, de l’association ECOS, a joué les entremetteurs entre Annie – qui n’avait plus de jardinier – et François. Pour réussir à créer un binôme qui fonctionne, il fait au préalable remplir un questionnaire aux propriétaires et aux jardiniers. « Le principal critère retenu reste l’adresse ! Il faut que les deux membres du binôme habitent à proximité, car le jardinier va devoir venir régulièrement », souligne Damien Quazuguel. Après, tout est une question de feeling. « Le propriétaire peut rencontrer plusieurs jardiniers. On les appelle et ils font connaissance en présence d’un membre l’association, toujours chez le propriétaire. » S’ensuit une semaine de réflexion, chacun étant libre de refuser. « Parfois le feeling ne passe pas, même si c’est plutôt rare. Parfois, c’est en fait trop ambitieux pour certains jardiniers débutants qui ne se rendent pas compte du temps que ça prend. Quoi qu’il arrive, l’association est là en tant que médiatrice s’il y a un souci. »

Les outils sont fournis par les propriétaires. © Pixabay

Un engagement moral à respecter

Jardiniers et propriétaires signent une convention dès lors qu’ils s’engagent dans le dispositif. Tout est gratuit, mais il y a un engagement moral à respecter. « Le jardinier doit venir régulièrement et s’engager à entretenir le jardin… et le lien social ! Certains propriétaires sont très seuls et ne voient le jardinier que dans la semaine », témoigne Damien Quazuguel. Jardiniers et propriétaires doivent également se mettre d’accord, par exemple, sur le partage de la récolte ou sur quelques services rendus par le jardinier (tondre la pelouse par exemple).

Annie et François cultivent une jolie relation grâce au prêt de jardin © PDS

Pour Annie et François, l’horizon est au beau fixe. « Annie est très ouverte, très sympa et très arrangeante, explique François. Elle n’exige rien du tout ! Et j’ai la clé d’accès au jardin pour venir arroser quand je le veux, y compris quand elle n’est pas là. Ça me fait plaisir de faire ça pour elle, c’est une source de stress que je lui enlève ». Très peu de conflits ont par ailleurs été constatés par l’association depuis que le dispositif existe. « On a seulement dû rappeler une fois ou deux à des propriétaires qu’on peut payer quelqu’un pour tailler ses haies ou élaguer ses arbres, raconte Damien Quazuguel. Les jardiniers de l’association ne sont pas des ouvriers paysagistes ! »

♦ Lire aussi : À Meudon, étudiants et chercheurs se partagent un potager

Essaimer dans d’autres villes

Actuellement, l’association compte entre 30 et 40 binômes sur toute la ville de Nantes. Mais 150 personnes sont en réalité inscrites, le dispositif étant victime de son succès. « Nous avons 60 jardiniers en attente, certains depuis trois ans, surtout dans le secteur du centre-ville où il est plus difficile d’avoir un jardin », commente Damien Quazuguel. Boutur’âges ne s’adresse qu’aux Nantais, mais l’association ECOS essaie d’essaimer dans toutes les communes aux alentours. La ville de Saint-Herblain, à proximité immédiate, a bénéficié d’une formation pour créer son propre dispositif. D’autres villes plus lointaines mais intéressées, comme Quimper, ont également contacté l’association. « On essaie de faire connaître Boutur’âges car on crée de belles histoires. »

Annie et François, réellement complices, en sont un bel exemple. « François est vraiment un partenaire idéal, et j’ai eu une belle relation avec tous ceux qui sont venus avant lui, acquiesce Annie. Chaque jour, ce sont des bouffées de bonheur que je reçois. À tous les propriétaires qui hésiteraient, je dirais : dépassez vos peurs et, surtout, osez la rencontre ! » ♦

 

Bonus 

# L’entretien. Chaque jardin doit être entretenu « au naturel », comme défini par la convention : pesticides, insecticides et fongicides sont interdits. En dehors d’une cotisation annuelle à l’association. L’eau et les outils sont fournis par les propriétaires.

# 3e âge. Boutur’âges existe aussi au sein d’EHPADS, de résidences pour seniors ou intergénérationnelles. Dans ce cas, plusieurs jardiniers s’occupent parfois du jardin car les terrains sont plus grands, l’objectif étant toujours de créer du lien avec les résidents.

# Les projets. L’association travaille actuellement sur plusieurs projets : son anniversaire l’an prochain (20 ans), mais aussi à la création de jardins thérapeutiques et d’une serre bioclimatique.