Un maraîcher relance la filière de la câpre en Provence
La commune de Roquevaire, dans les Bouches-du-Rhône, a depuis longtemps perdu son titre de « capitale mondiale de la câpre ». Une filière que Ludovic Long, issu d’une famille de maraîcher depuis neuf générations, cherche aujourd’hui à relancer. Un moyen d’offrir une source de diversification aux autres travailleurs de la terre, tout en faisant renaître le patrimoine historique et culturel local.
Sur les hauteurs de Roquevaire, à une vingtaine de kilomètres à l’est de Marseille, de petits boutons verts poussent doucement sous le soleil. C’est ici, au pied du Garlaban, massif cher à Marcel Pagnol, qu’un agriculteur local, Ludovic Long, a planté pas moins de cent pieds de câprier à l’automne 2024. Un an et demi plus tard, ils ne mesurent que quelques centimètres. Rien d’anormal, au contraire : la culture de la câpre requiert de la patience. « Les plants font leurs racines les premières années. Une fois enracinés, ils se développeront et occuperont tout l’espace », explique celui qui en prend soin.

Si chez les Long, on est maraîchers et viticulteurs depuis neuf générations, Ludovic est le premier à cultiver la câpre. Un projet initié en 2023 avec le Centre d’Études Techniques Agricoles (CETA) du Pays d’Aubagne et la Chambre d’agriculture des Bouches-du-Rhône. Ensemble, et avec d’autres agriculteurs des alentours (lire bonus), ils ont créé l’association Les câpres du Garlaban, dans le but de « relancer une culture locale et patrimoniale ». Car Roquevaire était autrefois réputée pour ce condiment, ce que beaucoup de Provençaux ignorent. Jusqu’à être désignée « capitale mondiale de la câpre » en 1836, selon un ancien bulletin municipal.
Culture d’appoint, mais florissante

L’arrivée de l’arbrisseau à Roquevaire remonterait au tout début du 18e siècle. « [Il] doit son introduction sur la commune au terrible hiver de 1709 qui avait détruit de très nombreux arbres fruitiers. Le câprier « capparis-spinosa » (ndlr : son nom scientifique) est apparu comme la culture de substitution idéale », rembobine la mairie. La bourgade réunit toutes les conditions nécessaires à son épanouissement : un bon ensoleillement, une protection contre les vents grâce aux massifs du Garlaban et de la Sainte-Baume, un sol rocailleux.
À l’époque, ce sont principalement les femmes qui mettent la main à la terre, la câpre n’étant que complémentaire du reste des cultures. Elles cueillaient les bourgeons à la main, « avec de vieilles chaussettes qui leur servaient de gants », et « nouaient leur tablier pour y mettre leur récolte » : ces souvenirs de deux anciens sont racontés dans le journal municipal. Les boutons étaient ensuite triés avec un tamis pour séparer les gros des petits. Puis conditionnés en bocaux dans deux conserveries du village, avant d’être vendus dans les alentours et bien au-delà des frontières provençales.
L’activité bat son plein au cœur du 19e siècle, atteignant un record de production de 300 tonnes en 1866. La Première Guerre mondiale porte un coup d’arrêt à cette économie prospère. Le manque de bras suite au départ des hommes sur le front oblige à recentrer les forces sur les cultures vivrières. La câpre provençale subit en parallèle la concurrence de ses homologues africaines, moins chères du fait d’une main-d’œuvre meilleur marché sur l’autre rive de la Méditerranée. Combinée aux difficiles conditions de culture, non mécanisable, les Roquevairois jettent définitivement l’éponge et se tournent notamment vers la viticulture.
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Des débouchés dans les restaurants étoilés

La parcelle de Ludovic Long sert d’expérimentation à la relance de la filière câpre. Le développement des plants est scruté avec attention par les membres des Câpres du Garlaban, afin d’établir un référentiel technique et économique de la culture. Pour que, à terme, les exploitants intéressés à y dédier un lopin de terre disposent de toutes les informations pour se lancer sereinement.
Comme deux siècles en arrière, la câpre n’a vocation qu’à servir de culture d’appoint. « On sait déjà que c’est impossible de vivre seulement de ça », pose le maraîcher. Car les freins n’ont pas changé. La câpre réclame encore une forte main d’œuvre et s’avère toujours moins compétitive que les productions venues d’ailleurs (bonus). Il existe toutefois des débouchés dans la restauration, particulièrement du côté des établissements étoilés où les chef(fe)s sont souvent soucieux de sourcer leurs matières premières localement. Plusieurs auraient déjà manifesté leur intérêt, d’après des confidences de Ludovic Long.
Reste que la première récolte n’est pas pour tout de suite. Comme elle intervient quatre à cinq ans après la plantation, ce ne sera pas avant fin 2028 pour les pieds de Ludovic Long. De la patience, on vous a dit.
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Un conservatoire dans les cartons

La culture de la câpre n’a toutefois jamais vraiment disparu des terres de Roquevaire. Elle s’est cantonnée à des productions personnelles, pour ceux disposant de pieds dans leur jardin, comme les Long. L’association des Câpres du Garlaban s’est d’ailleurs lancée dans un recensement. Elle invite tous les habitants possédant des câpriers significatifs (anciens, isolés, en groupes, en murets, en friches) à se manifester (bonus). « Ce travail permettra d’identifier des souches anciennes, potentiellement intéressantes, et de constituer une cartographie vivante et partagée du câpre dans le pays du Garlaban », indique-t-elle.
Le collectif mûrit aussi l’ambition de créer un conservatoire de la câpre. À savoir une parcelle où serait planté un maximum de variétés. Ludovic Long a, dans cette optique, déjà récupéré des graines provenant de pieds italiens, se développant dans la région de Calabre. Les petits bourgeons verts n’ont pas fini de se dorer la pilule sous le soleil de Roquevaire. ♦
Bonus
# Participer au recensement des câpriers de Roquevaire – Par mail, en précisant l’origine du ou des plants et leur implantation. À accompagner, si possible, de photos. Contact : s.attias@bouches-du-rhone.chambagri.fr
# Des agriculteurs attachés au passé de leur terre – Avant que l’association Les câpres du Garlaban ne prenne racine, des maraîchers ont individuellement pris l’initiative de cultiver la câpre sur leurs parcelles. À l’image de Frédéric Cornille et Anne Jeanjean, dans leurs exploitations respectives de Cuges-les-Pins, et Robin Margiel à Auriol.

# La câpre n’est pas un fruit ! C’est le bourgeon non fleuri issu du câprier. S’il n’est pas cueilli, il laissera place à une fleur blanche aux étamines violettes. Belle et éphémère puisqu’elle ne dure qu’une seule journée. Le fruit du câprier est le capron, aussi utilisé en condiment.
# Le Maroc, terre de câpres – Il tient le rôle de plus gros producteur au monde. Le pays en produit entre 20 000 et 28 000 tonnes chaque année, selon le site spécialisé AgriMaroc. Il devance l’Espagne et l’Italie.
# Les Long, neuf générations de maraîchers et viticulteurs à Roquevaire – Grâce à Adrien et Julien, les fils de Ludovic. Tous deux ont choisi de suivre les traces de leur père et de leurs ancêtres en travaillant la terre. L’exploitation familiale compte 52 000 pieds de fraises, sa spécialité. Y poussent également de nombreuses variétés de légumes et fruits, selon les saisons, en agriculture raisonnée. Commande de panier possible en cliquant ici. Les Long cultivent aussi huit hectares de vignes, dont les vins sont commercialisés sous le nom Les restanques de Lascours.