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Cyril Dion : « On ne préservera pas une planète habitable sans sauver la démocratie »
À l’occasion de la sortie de son livre La Lutte Enchantée et de la rediffusion en salles de son film Demain, Cyril Dion est passé par Marseille. L’occasion de dresser le bilan de la lutte pour la préservation de l’environnement au cours des années écoulées. Et des combats qui restent à mener.

Alerter mais surtout inciter à l’action. Césarisé en 2016, le Demain réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent part d’une étude annonçant, si rien n’était fait, la disparition d’une partie de l’Humanité à l’horizon 2100. Refusant la fatalité, les deux réalisateurs décident d’arpenter le monde pour comprendre le problème et esquisser des voies de sortie, au plus près de ceux qui portent des solutions.
Créer un imaginaire positif de ce que peut être une société qui s’empare des enjeux écologiques est un des leitmotivs de Cyril Dion, activiste passé par Le Mouvement du Colibri de Pierre Rahbi. « La connaissance de la situation ne suffit pas. C’est l’émotion qui nous meut », disait-il en octobre dernier dans l’émission La Terre au carré sur France Inter. <!–more–>
Un film toujours d’actualité
Dix ans plus tard, Demain reprend le chemin des salles de cinéma. « Des gens ont voulu organiser des projections. On s’est dit : pourquoi ne pas carrément le reprogrammer au cinéma ? », nous raconte-t-il lors de son passage au Tiers-Lab des Transitions, à Marseille.
D’autant que le film est encore pleinement d’actualité. En une décennie, la situation environnementale s’est aggravée. « Lorsque le film est sorti, nous avions atteint trois limites planétaires. Aujourd’hui, c’est quatre de plus. En 2015, la Cop21 se donnait pour objectif de rester sous la barre des 1,5°C de réchauffement d’ici 2100. Nous allons franchir ce cap en 2027- 2030 ».
« On ne peut pas résoudre un problème structurel par de petits gestes individuels »

« L’heure est à la sinistrose, alors on a besoin de se redonner un élan positif qui nourrisse l’envie d’agir ». Et ce, bien au-delà de la politique des « petits pas » qui n’a, de toute évidence, pas fait ses preuves. « On ne peut pas résoudre un problème structurel par de petits gestes individuels ». Il faut changer les règles du jeu, opérer des changements radicaux.
Des changements qui nécessitent d’agir de concert sur trois volets : « Le premier, c’est de proposer de nouveaux récits, une vision politique. Le second, c’est d’agir concrètement. Le troisième, c’est de bousculer les rapports de force. La Révolution française ne s’est pas faite avec des gens qui sont gentiment allés demander à Louis XVI de changer de régime. Nous sommes obligés d’aller au combat car ceux qui gagnent la partie de Monopoly n’ont pas envie d’arrêter de jouer ». Et ce, rappelle-t-il en s’appuyant sur une étude, même quand « 80 % des habitants de la planète se déclarent préoccupés par la situation climatique et pensent qu’il faut faire quelque chose ».
Cruciale démocratie

Changer les rapports : un impératif car il n’y a pas que l’état du climat et de la biodiversité qui se sont détériorés. Il y a aussi la démocratie.
Selon l’institut V-Dem, 72% des humains vivent aujourd’hui en autocratie. C’est la première fois depuis plus de vingt ans que le monde compte plus d’autocraties que de démocraties. Et même dans les démocraties, les libertés et contre-pouvoirs sont de plus en plus mis à mal. Qu’il s’agisse de la liberté de la presse ou de la liberté associative. On assiste également à un mépris accru vis-à-vis de la science.
♦ Lire aussi : Une BD pour faire vivre la Convention citoyenne pour le climat
Or la démocratie est un sujet majeur pour Cyril Dion. « On ne préservera pas une planète habitable sans sauver la démocratie, affirme-t-il. « Il n’y a pas d’autres moyens de mettre d’accord des gens aux intérêts aussi différents sur ces sujets aussi complexes ». Pas un hasard s’il a été l’une des figures de la Convention citoyenne pour le climat. Convention dont seule une petite partie des propositions a été mise en œuvre. Pour autant, le réalisateur, défenseur du tirage au sort comme outil de démocratie, en tire un bilan « extrêmement positif. Cette convention a prouvé que la délibération marche. Cette expérience est l’une des plus aboutie du genre au niveau mondial et les experts mondiaux eux-mêmes disent qu’elle est un marqueur mondial. Ils réfléchissent à la manière de passer à l’étape suivante ».
Bientôt un film
La démocratie est d’ailleurs le thème d’une des parties de son livre, La Lutte Enchantée (bonus). Elle sera aussi le sujet de son prochain film prévu pour 2026-2027 : Démocratie maintenant. Une campagne de crowdfunding vient d’ailleurs d’être lancée pour le financer.
Cyril Dion n’abandonne pas pour autant son combat culturel. Il a ainsi lancé le collectif CUT ! (Cinéma uni pour la transition) afin « d’embarquer le monde du cinéma et de la culture sur ces thématiques ». Il regrette que les récits liés à l’écologie prennent en grande majorité la forme de dystopies. Prônant à l’inverse, du côté des acteurs culturels comme politiques, des récits plus positifs, plus ancrés dans notre quotidien et susceptibles de donner envie de transformer en profondeur nos modes de vie. Et nos sociétés. ♦
Bonus
# Les limites planétaires – On appelle limites planétaires une série de seuils à ne pas dépasser à l’échelle mondiale pour que l’humanité puisse vivre dans un écosystème sûr. On en compte 9 au total, et 7 ont d’ores et déjà été dépassées. Ce sont le climat, la biodiversité, les cycles de l’azote et du phosphore, les sols, l’eau douce, les entités nouvelles (microplastiques, polluants chimiques, perturbateurs endocriniens…) et, depuis 2025, l’acidification des océans.
Les trois qui n’ont pas été dépassées sont l’acidification des océans, l’appauvrissement de la couche d’ozone et l’augmentation de la présence d’aérosols dans l’atmosphère.
♦ Relire la tribune du Dr Anne Sénéquier sur les enjeux de climat et de biodiversité
# Les actions du collectif CUT ! – Lancé par Cyril Dion dans la continuité de la société de production NewTopia qu’il avait fondée avec Marion Cotillard, ce collectif mène plusieurs types d’actions. Parmi elles, la formation et l’organisation d’ateliers d’écriture avec des scénaristes, producteurs et réalisateurs pour faire émerger des histoires susceptibles de prendre corps ensuite à l’écran. Le collectif œuvre aussi à réduire l’empreinte écologique des films et séries ainsi qu’à améliorer la diffusion des films engagés sur les questions environnementales.
# La lutte enchantée – Reprenant ses chroniques dans l’émission La Terre au carré sur France Terre, ce livre est paru en octobre dernier aux éditions Acte Sud. « J’ai écrit ces textes dans la fièvre d’une année qui ne nous a laissé aucun répit, écrit-il. Une sorte de journal de lutte, pour nous redonner de l’énergie, de l’élan. Dire que tout n’est pas foutu. Il y est question de désobéissance civile, d’écologie politique, de démocratie, d’algorithmes, de capitalisme, de plastique, de poissons morts, de crottes de chien, de stratégies pour faire tomber un pipeline ou un dictateur, mais aussi de poésie, de santé mentale, de Beatles et d’amour. Parce que les petits gestes ne suffisent pas, parce que le système est pipé, mais qu’on peut encore essayer de changer les règles du jeu ». La Lutte enchantée, Cyril Dion, octobre 2025, éditions Acte Sud. 224 pages. 18 euros.