Environnement
Des citoyens deviennent les gardiens de leur forêt
Selon l’Office national des forêts, en dix ans, le taux de mortalité des arbres a augmenté de 80%. Alors, dans le Vercors, des citoyennes et citoyens s’engagent et acquièrent des parcelles de forêts. Pour contrer la sécheresse, les parasites divers ou l’industrialisation du bois, ils et elles optent pour une sylviculture locale, douce et durable. Réunis dans Green Forest, un collectif qui défend la forêt comme écosystème vivant et résilient, ils et elles observent, plantent, réfléchissent à l’avenir de ces espaces menacés.
On parle champignons, chasse, météo et couleurs changeantes des feuilles sur les hauteurs de Lans-en-Vercors, en Isère. Une dizaine de personnes en bonnets, vestes imperméables et chaussures de randonnée marchent dans les pas d’un homme qui s’arrête régulièrement pour regarder la mousse poussée sur un arbre, tapoter l’écorce d’un autre et désigner un tronc à terre. Il commente pour le groupe : « C’est la délimitation de la forêt qui nous intéresse aujourd’hui. On ne l’a pas enlevé parce que ce tronc peut apporter plein de bonnes choses aux animaux et à la terre en se décomposant. »
Cet homme, c’est Benoît Coulée, forestier professionnel qui a cofondé Green Forest il y a maintenant cinq ans. Groupement forestier citoyen, ce collectif a pour objectif de racheter des parcelles de forêt pour les gérer autrement. Adieu les coupes rases, la monoculture et le besoin de rendement. <!–more–>
La forêt comme patrimoine vivant

Le programme de ce samedi matin ? Se rendre dans l’une des forêts de Green Forest pour entretenir leurs plantations du printemps 2024. Soit 250 plants de chênes, érables, mélèzes, douglas, sapins et sorbiers à dégager d’une végétation parfois trop dense. Ces rencontres ont lieu deux fois par an et ravissent la quinzaine d’associés.
Ces derniers ont investi à hauteur de 5 000 euros chacun pour intégrer ce projet local de sylviculture douce, tous convaincus que la forêt est un bien commun. « On achète des parts dans cette société et en échange on devient copropriétaire d’un bout de forêt. C’est un patrimoine, mais un patrimoine vivant », présentent Thierry et Anne-Marie, septuagénaires qui ont connu le projet grâce à un article dans la presse locale. Un autre associé s’est lancé dans le projet parce qu’il se demandait dans quoi épargner « sans que ce soit nocif pour le climat. C’est compliqué parce que dès qu’on a de l’argent, on a l’impression qu’il va polluer. »
♦ Lire aussi : Réchauffement : repeupler les forêts du nord avec des arbres du sud
Maximiser la santé de la forêt, pas son rendement

De son côté, Benoît repère de potentielles parcelles de forêts et évalue si elles ont un intérêt. Puis, grâce à ces fonds, les propose à l’achat. « Ce qui est particulièrement chouette avec tout ça, c’est que l’accent est mis sur la gestion durable de la forêt. Avoir une diversité d’espèces, avec des tailles différentes pour coller à l’endroit et ses besoins », explique-t-il. Green Forest n’a pas pour but de maximiser le rendement de ses forêts, mais sa santé.
En se rapprochant du secteur à défricher, tous se réjouissent : « On apprend plein de choses et on fait notre part pour le climat. Benoît est très pédagogue et on comprend mieux comment fonctionne la forêt. Il irait bien plus vite sans nous pour entretenir tous ces espaces, mais c’est le jeu », rigole Anne-Marie, s’arrêtant pour écouter religieusement les consignes du jour.
L’hectare de forêt en Rhône-Alpes coûte entre 10 et 15 000 euros. Aujourd’hui, Green Forest est propriétaire de 300 hectares. Les associés coupent le bois quand c’est nécessaire et le vendent à des scieries locales. Cet argent est alors réinvesti dans l’achat d’autres parcelles. « On construit sur le long terme, on ne redistribue pas les dividendes aux associés – avec leur accord bien sûr !, commente Benoît. Et on ne dépassera pas les 1000 hectares. Ensuite, on investira dans nos forêts. »
Une réponse locale à des enjeux environnementaux
Comment reconnaître un arbre trop jeune pour être coupé ? Pourquoi en laisser un abîmé au sol ? Volontaires, curieux et sécateurs à la main, les néo-forestiers multiplient les questions. « Chacun a un rôle, certains champignons qui s’y forment sont des alliés, répond tranquillement Benoît. On ne cherche pas une forêt parfaite, mais une forêt résiliente. »
« Avant, je voyais juste des arbres. Maintenant, je note les jeunes, les protecteurs, l’état des feuilles, les essences… », commente une autre associée emmitouflée dans son pull. Si ce modèle attire, c’est parce que ces espaces changent vite, et leurs besoins avec. Sécheresse, parasites, tempêtes, pression financière, le gérant de Green Forest liste les limites des forêts et alerte : « l’industrialisation du bois pousse à couper vite et souvent, à replanter une seule essence et à récolter de plus en plus jeune. Ce n’est pas ce dont a besoin la forêt. »
♦ (re)lire : Plante-t-on trop d’arbres ?
17,5 millions d’hectares de forêt en France métropole

Alors que la brume s’efface entre les troncs et que le soleil pointe (enfin) le bout de ses rayons, le petit groupe se disperse pour couper quelques ronces qui empêchent les nouveaux arbres de grandir. En achetant ces forêts, ces citoyens engagés espèrent les préserver, les laisser pousser, vieillir et les enrichir pour démontrer qu’une autre gestion de ces espaces est possible. Car la France, grand pays forestier avec 17,5 millions d’hectares en métropole (soit 32% du territoire métropolitain), fait également face à des statistiques inquiétantes.
En effet, selon l’Office national des forêts, en dix ans, le taux de mortalité des arbres a augmenté de 80% (lire bonus). Le Département santé des forêts (au ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire) estime que 670 000 hectares sont actuellement dépérissants – ce qui équivaut à 5% de la forêt française. En 2023, l’épicéa, le châtaignier et le frêne étaient identifiés comme présentant le plus de mortalité.
Alors pour le groupe de Green Forest, la forêt est bien plus que du bois. Ce sont des couleurs, des sols vivants, des oiseaux, des essences, des ombres et de l’eau. Des endroits dans lesquels se ressourcer… et à protéger. ♦
Bonus
# Le Réseau pour les alternatives forestières. La société Green Forest fait partie du Réseau pour les alternatives forestières (RAF), créé « pour une forêt vivante et habitée. » Un réseau qui fédère des porteurs de projets souhaitant sortir de la logique purement extractive des forêts. Depuis 2008, le RAF invite chacun – consommateur de bois, propriétaire, promeneur, bûcheron, scieur… – à se préoccuper de la gestion forestière de son territoire et à agir individuellement ou en collectif.
# La forêt française en état de dépérissement. Le site de l’ONF indique que, s’étendant sur une surface totale de 17,3 millions d’hectares, la forêt française a encore gagné en 2023 quelques 85 000 hectares. Ces données sont encourageantes, malgré tout, les forestiers sont inquiets. D’autres statistiques établissent en effet qu’en dix ans, le taux de mortalité des arbres a augmenté de 80%. Une réalité qu’ils observent chaque jour sur le terrain.
Le Département santé des forêts (DSF au ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire) estime que 670 000 hectares sont actuellement dépérissants, ce qui équivaut à 5% de la forêt française. Néanmoins « une forêt dépérissante n’est pas une forêt morte. C’est une forêt dans laquelle une proportion significative d’arbres présente un faciès dégradé. Cette notion recouvre en réalité différents stades de dégradation », précise Milène Gentils, cheffe du Département santé des forêts.