Solidarité

Par Virginie Menvielle, le 30 juillet 2024

Faire oublier la guerre aux enfants ukrainiens le temps d’un été

Sacha, 7 ans, passe trois mois loin du fracas de la guerre grâce à l'association Nadiya Soleil ©VM
Cet été, trente enfants ukrainiens sont accueillis dans des familles françaises de la région de Valenciennes, pour y passer les vacances. Un dispositif mis en place après la catastrophe de Tchernobyl et réactivé depuis l’été 2022 suite à l’invasion russe, grâce à l’association Nadyia Soleil.

« Tout va bien », lance Sacha, 7 ans, une blondinette dont le large sourire dévoile l’une de ses dents manquantes. Elle raconte sa journée passée à la Maison pour Tous de Saint-Saulve, dans le Valenciennois, faite d’expériences scientifiques, de customisation de tee-shirt et de maquillage. Seul un détail permet de comprendre que Sacha n’a pas tout à fait la même vie que les autres petites filles de son âge : les inscriptions sur son vêtement. Elles sont aux couleurs de l’Ukraine, bleu et jaune et écrites dans la langue de son pays. 

Très fière, la fillette traduit ce qu’elle a inscrit. « J’ai écrit “Moi, j’aime mon grand chat et mon bébé chat” ». Pendant qu’elle fabrique des glaces en pâte à modeler, Sacha explique adorer les animaux. « J’aime beaucoup les chats, les chiens, les moutons, les vaches et les chevaux », confie-t-elle en caressant l’un des deux chiens de la maison. 

Lancée sur l’un de ses sujets de prédilection, elle raconte avoir trois chatons, une chatte et deux chiens chez elle. La petite ne parle pas des animaux qui l’entourent depuis le 2 juin, dans le petit village de Eth dans le Nord, mais de ceux qu’elle possède en Ukraine, à Korsun (au sud-est de Kiev), où elle vit avec sa famille. Comme trente autres Ukrainiens âgés de 3 ans et demi à 11 ans, Sacha est ici en vacances. Elle bénéficie d’un séjour de trois mois, proposé par l’association Nadiya Soleil de Jean-Luc et Dominique Lambert. 

Ils ont d’abord accueilli un enfant ukrainien

Comme de nombreux habitants du Nord de la France et d’Alsace, Jean-Luc et Dominique Lambert ont été famille d’accueil pour ceux qu’on a appelés « les enfants de Tchernobyl ». Plusieurs familles ont répondu en 1993 à l’appel de l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture) pour accueillir en France 300 enfants victimes de la catastrophe nucléaire.

Le but de l’opération était de leur offrir un peu de réconfort. Le couple de Valenciennois avait alors accueilli un premier garçonnet en 2005, pour le compte de l’association Soleil pour les enfants de Tchernobyl. « On a appris à la fin de l’été que la présidente arrêtait », se remémore Jean-Luc. Impensable pour sa femme et lui…

Jean-Luc et Dominique Lambert sont constamment en relation avec les autorités ukrainiennes. Celles-ci leur ont demandé d’accueillir les enfants trois mois l’été et autant de temps l’hiver.
Jean-Luc et Dominique Lambert sont constamment en relation avec les autorités ukrainiennes. Celles-ci leur ont demandé d’accueillir les enfants trois mois l’été et autant de temps l’hiver ©Virginie Menvielle.

Le couple décide alors de fonder sa propre association avec une poignée de familles et la baptise Nadiya Soleil. « Nadiya veut dire espoir en ukrainien. On a aussi fait un clin d’œil à la précédente association en conservant le terme soleil », explique Dominique.

Jusqu’en 2017, la structure accueillait entre 60 et 80 enfants par an. Pendant les trois mois d’été, mais aussi pendant un mois d’hiver. « On avait même réussi à organiser les trajets en avion », souligne Jean-Luc. Il poursuit : « Mais ensuite, nous avons eu de moins en moins d’enfants. Les autorités avaient revu leur politique familiale. Les enfants placés ou orphelins étaient passés d’énormes institutions où ils étaient entre 300 et 400, à des maisons familiales de dix-douze. Ils ne vivaient plus en vase clos. Ils avaient une vie plus normale et donc moins besoin de nous ». 

« Quand la guerre a éclaté, notre téléphone n’arrêtait pas de sonner »

Après la crise sanitaire mondiale, le conseil d’administration de Nadiya Soleil décide en janvier 2022 de fermer. « On avait eu seulement cinq enfants sur le séjour été, et zéro sur celui d’hiver, ça ne servait plus à rien », relate Dominique. 

Tout change pourtant le 24 février 2022, quand la guerre éclate. « Notre téléphone n’arrêtait pas de sonner. Nos anciens filleuls nous appelaient pour leur trouver des refuges dans des familles françaises. Des membres de l’association sont allés récupérer une famille de 17 personnes à la frontière polonaise. C’était la première famille de réfugiés prise en charge par la préfecture de Lille ». 

Pendant des mois, Dominique et Jean-Luc ont géré toute la prise en charge : hébergement, logement à plus ou moins long terme, scolarisation, travail, documents administratifs…

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30 enfants accueillis pour l’été 2022

Très vite, ils se sont dit que ce n’était pas suffisant et qu’il fallait faire aussi quelque chose pour les enfants restés en Ukraine. Ils ont donc relancé les séjours estivaux à l’été 2022. « On a dû retrouver de nouvelles familles d’accueil, des moyens de financer passeport-voyage. Chaque trajet aller-retour nous coûte entre 800 et 850 euros par enfant, les familles d’accueil françaises en financent 20% à hauteur de dons ensuite défiscalisés », précise Jean-Luc qui gère l’aspect financier de l’association. 

Ainsi, Nadiya Soleil a pu financer le projet à 80% grâce à des dons de particuliers. S’y ajoute le soutien de clubs privés comme le Rotary ou le Lions Club, quelques subventions publiques des communes et une de la préfecture du Nord au titre du soutien à la vie associative. Ils ont permis à trente enfants qui n’étaient jamais venus en France d’y passer l’été 2022.

Sacha a été scolarisée pendant cinq semaines en France dans l’école dans laquelle travaille Clothilde. « Je suis allée dans la classe de Clothilde, celle de Gaspard, de Romane, le seul endroit où je ne suis pas allée c’est avec Adèle, parce qu’elle est au collège », s’amuse la petite fille.
Sacha a été scolarisée pendant cinq semaines en France dans l’école dans laquelle travaille Clothilde. « Je suis allée dans la classe de Clothilde, celle de Gaspard, de Romane, le seul endroit où je ne suis pas allée c’est avec Adèle, parce qu’elle est au collège », s’amuse la petite fille ©Virginie Menvielle.

« Ils se cachaient sous la table quand un avion traversait le ciel »

« Nous avons choisi des structures ukrainiennes avec lesquelles on travaillait dans le passé, on avait donc un profil d’enfant similaire », indiquent Jean-Luc et Dominique. Tout avait pourtant changé chez eux car la guerre était passée par là. « Ça a été très compliqué pour les familles, c’était leur première expérience dans l’accueil et elles se sont retrouvées avec des enfants qui faisaient énormément de cauchemars, qui pleuraient parfois des jours entiers en s’enfermant dans leur chambre, qui se cachaient sous la table dès qu’un avion traversait le ciel… », raconte Jean-Luc. 

Clothilde Ryckebusch qui accueille Sacha, avoue avoir été assez inquiète la semaine qui a précédé l’arrivée de la petite fille. « J’avais peur qu’elle n’arrive pas du tout à dormir, qu’elle pleure beaucoup. La barrière de la langue m’inquiétait aussi ».

Clothilde et son mari ont donc été très surpris de voir la fillette franchir toutes les étapes que sa vie d’été en France imposait, sans broncher. « Elle n’a pas pleuré à la sortie du bus alors qu’elle avait eu quarante heures de trajet. Pas plus à son arrivée chez nous, ni même à l’école, à la cantine. Pourtant, tout était nouveau », détaille Clothilde. Sacha a versé ses premières larmes quand elle et sa famille d’accueil sont allées à Disneyland et qu’elle n’a pas pu faire l’attraction dont elle avait très envie. « Elle a eu une réaction d’enfant classique », remarque Clothilde. 

Clothilde Ryckebusch considère que Sacha s’est particulièrement intégrée à sa famille d’accueil estivale. « Ils ont des relations de frères et sœurs, jouent ensemble et se disputent tout de suite après ».
Clothilde Ryckebusch considère que Sacha s’est particulièrement intégrée à sa famille d’accueil estivale. « Ils ont des relations de frères et sœurs, jouent ensemble et se disputent tout de suite après » ©Virginie Menvielle.

« Sacha démembrait les Playmobils en disant que c’était des Russes »

Ce qui a facilité le séjour est que la fillette était déjà venue deux fois dans la région avec sa grande sœur et maîtrisait déjà les bases du français. Toutefois, si elle s’est particulièrement intégrée dans la famille, les stigmates de la guerre restent présents malgré sa joie de vivre.

Clothilde dépeint les scènes auxquelles elle a assisté : « Quand Sacha est arrivée, elle ne jouait qu’à des jeux violents avec mon fils de 10 ans. Elle a démembré des Playmobils en disant que c’était des Russes et qu’elle voulait tuer Poutine. Depuis un mois, plus du tout. Elle joue aux poupées, à la maîtresse, à la pâte à modeler ». 

Le soir du 14 juillet, quand le feu d’artifice battait son plein, la petite fille a lâché avec un naturel déconcertant. « D’habitude, quand j’entends ce bruit, je dois aller me cacher dans une cave ». Preuve s’il en fallait que la guerre n’est jamais loin dans son esprit.