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Entre Head rompt l’isolement des chefs d’entreprise en difficulté
Selon l’Observatoire Amarok, 45% des chefs d’entreprise se sentent isolés. À un point tel que chaque jour en France, ils sont un à deux à se suicider. Des chiffres qu’Entre Head veut faire reculer, en apportant une écoute et un soutien à tous ceux qui sont en difficulté. Créée à Nice en 2020, l’association a ouvert des antennes dans le Var en novembre 2024, à Paris en janvier 2025. Et aujourd’hui à Marseille où nous avons assisté au premier café mensuel qui s’y est tenu.
La petite salle privatisée du Café de la Banque, dans le quartier de la Préfecture à Marseille, s’est vite remplie ce jeudi matin. Autour de la longue table, des chefs d’entreprise en activité comme à la retraite, issus de secteurs variés. Ils sont réunis par Laurent Tissinié et Jean-Luc Lieutaud, respectivement président-fondateur d’Entre Head et responsable de sa nouvelle antenne marseillaise, lancée début 2026. Créée à Nice en 2020, en plein confinement, l’association regroupe des bénévoles souhaitant accompagner des dirigeants en difficulté, financière ou psychologique, pour rompre leur isolement. Elle compte 224 adhérents, en grande majorité dans les Alpes-Maritimes (177 membres) mais aussi dans le Var depuis novembre 2024 et à Paris depuis janvier 2025.
Un à deux suicides de dirigeant par jour

Âgé de 57 ans, Laurent Tissinié a lui-même connu des problèmes en 2014 au sein du cabinet immobilier qu’il dirige. Au point de penser à le vendre et d’avoir des idées noires. « J’ai appelé mes proches à l’aide et tous ont répondu présent, raconte-t-il. J’ai pris conscience de l’importance de demander du soutien avant qu’il ne soit trop tard, d’être entouré. Et j’ai voulu aider les autres à mon tour. »
« On n’imagine pas le nombre de petites entreprises et d’auto-entrepreneurs seuls qui ne savent plus du tout à qui s’adresser », insiste Jean-Luc Lieutaud, qui exerce lui aussi dans l’immobilier. Selon l’Observatoire Amarok, une association s’intéressant à la santé physique et mentale des travailleurs non-salariés, 45% des chefs d’entreprise se sentent isolés. Chaque jour en France, ils sont un à deux à se suicider. Et plus d’un dirigeant de TPE/PME sur six est en état d’épuisement professionnel. D’où cette aide gratuite et confidentielle, ou plutôt cette entraide, comme le suggère le nom de l’association. Il est en effet fréquent que les aidés enrichissent les aidants voire le deviennent à leur tour.
De l’écoute et des conseils constructifs

En ce premier café mensuel ouvert à tous organisé dans la cité phocéenne, le rôle de chacun est d’ailleurs encore flou. Avocate en droit du travail, Constance par exemple, espère pouvoir apporter son expertise. Et au moment de commencer à échanger en petit groupe, comme c’est le cas à chaque rencontre de l’association, elle donne très volontiers son point de vue à Monique, qui a accepté d’exposer sa problématique à trois autres entrepreneurs. Elle est indépendante et ne sait plus trop si elle doit retourner vers le salariat, où elle a eu une mauvaise expérience, ou persévérer en solo, même si elle n’a pas assez de revenus. Peu sûre d’elle, elle se sent perdue et ne sait plus comment se positionner.
À tour de rôle, ses confidents du jour questionnent, commentent, orientent… Il y a Constance, l’avocate, Philippe, issu du secteur bancaire, Stéphanie, qui accompagne des entreprises dans leur stratégie et leur organisation, et Frédéric, courtier en assurance.
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Et à la fin de la discussion, Monique affiche un grand sourire. « J’ai fait un grand pas. Je sais maintenant ce que j’ai à faire », assure-t-elle, tandis que Constance en profite pour recueillir à son tour des conseils. Comme Laëtitia Armange, membre de l’association venue en tant qu’aidante et repartie en ayant elle-même avancé : « Quand on a la tête dans le guidon, on ne se rend pas compte de certaines choses, alors que de l’extérieur, on le voit comme le nez au milieu de la figure. Il a suffi de deux questions pour que ça fasse tilt ! » D’aidant à aidé, il n’y a décidément pas grand-chose.
Un riche partage d’expérience

« J’ai vécu le redressement judiciaire, la solitude, les questionnements et le burn-out, confie Philippe. J’ai dû me débrouiller seul, mais j’aurais aimé être accompagné. » Comme lui, Frédéric a « connu une situation difficile après vingt-deux ans dans une boîte ». « Si Entre Head avait existé, j’aurais fait appel à elle, assure-t-il. Je ne sais pas vraiment en quoi je peux être utile, mais j’ai un peu de temps libre alors je me propose d’aider. » « Chacun intervient en fonction de ses compétences et expériences, qu’il ait eu des problèmes ou pas, répond Jean-Luc Lieutaud. Chacun apporte sa pierre à l’édifice. » Johann Ivars, qui a été un des premiers aidants à rejoindre Entre Head, n’a d’ailleurs jamais traversé ce type d’épreuve. Ce qui ne l’empêche pas d’être présent pour Emmanuel, dont il est le référent. « Je me sens moins seul, glisse ce dernier, reconnaissant. Il m’épaule dans ma reconversion après un dépôt de bilan. »
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Un protocole bien établi

Tous bénévoles et membres de l’association, les aidants sont appelés à intervenir d’abord lors d’un entretien téléphonique individuel de 30 minutes avec l’aidé. Puis, selon les besoins, une séance en présentiel ou en visio est organisée avec quatre aidants. Et enfin, l’un d’entre eux devient le référent et assure un suivi après une semaine, un mois et trois mois. Les cafés mensuels, eux aussi structurés selon un protocole bien précis, viennent en complément. S’y retrouvent des aidants, des aidés dans le cadre de ce parcours. Ou de nouveaux venus en quête d’échanges constructifs et bienveillants. Tous peuvent par ailleurs jouer le rôle de « sentinelle » en faisant connaître Entre Head autour d’eux, en particulier à ceux qui ont besoin d’un appui.
« Parfois, le premier appel suffit, glisse Laurent Tissinié. Ils ont juste besoin d’entendre qu’ils ne sont pas seuls. Puis on les oriente vers l’Urssaf, la Banque de France, le portail www.prévention-entreprises.com ou l’Apesa (Aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë) pour ceux en grande détresse. Ce ne sont que des solutions gratuites.»
330 dirigeants accompagnés
En cinq ans, l’association a accompagné 330 dirigeants, agriculteurs, artisans, commerçants, start-uppeurs, restaurateurs ou encore entrepreneurs du bâtiment. Elle s’est notamment appuyée sur une trentaine de partenaires locaux comme la CCI Nice Côte d’Azur, l’Union pour les entreprises des Alpes-Maritimes ou encore la French Tech Côte d’Azur. Une synergie qu’elle essaie progressivement de dupliquer dans chacune de ses implantations. « On peut également bénéficier de l’expertise de nos membres, comme Philippe qui suivait des entreprises en difficulté pour une banque, ou suggérer un rendez-vous avec le tribunal de commerce qui n’est pas là que pour sanctionner, rappelle Jean-Luc Lieutaud. On dispose d’un maillage assez complet.» Qui ne demande qu’à se densifier. ♦
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