EnvironnementRecherche

Par Agathe Perrier, le 23 septembre 2025

Journaliste

Transformer en plastique ces problématiques algues vertes

Des ulves, une variété d'algues vertes © Agathe Perrier

Malodorantes et toxiques, les algues vertes polluent les côtes françaises, particulièrement le littoral ouest, Bretagne comprise. À l’autre bout de l’Hexagone, non loin de Marseille, l’entreprise Eranova a développé un procédé capable de les transformer en une matière alternative au plastique. Une solution de dépollution à double échelle.

Plage fermée pour cause d’ulves (ou laitues de mer, autres noms de l’algue verte). Mi-août, certaines étendues de sable bordant l’étang de Berre (Bouches-du-Rhône) sont restées inaccessibles le temps d’un week-end en raison de la présence de ces algues vertes. Une gêne, certes moindre que dans d’autres départements de France (lire bonus), qui pourrait bientôt appartenir au passé. En effet, l’entreprise Eranova, basée quelques kilomètres plus loin à Port-Saint-Louis-du-Rhône, a fait de ces végétaux la matière première de ses résines biosourcées, adaptées aux différents procédés de transformation de la plasturgie. Autrement dit, la fabrication de produits en plastique non pas à partir de pétrole, mais d’un déchet guère peu valorisé jusqu’à présent.

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Précieux amidon

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Eranova cultive les ulves dans des bassins alimentés en eau de mer © AP

Concrètement, Eranova récupère les ulves collectées par les mairies et les cultive dans des bassins alimentés en eau de mer. « Les algues ont l’avantage de ne pas avoir de saisonnalité et une capacité à se reproduire très rapide, nous expliquait Philippe Michon, l’un des cofondateurs de l’entreprise, en septembre 2020 (notre précédent reportage ici). Leur taux de croissance en bassin est 20 fois supérieur à celui de cultures comme le blé ou le maïs. Leur rendement en amidon à l’hectare est également quatre fois plus élevé ».

C’est cet amidon qui est particulièrement recherché. Pour l’obtenir, les ulves sont privées de nutriment. Cela modifie leur métabolisme et leur fait générer la précieuse molécule. Ensuite, « les algues sont séchées, blanchies, broyées, micronisées (réduits en une sorte de farine, ndlr) puis extrudées pour obtenir de la résine », résume l’autre Philippe ayant présidé à la création d’Eranova en 2016, Philippe Lavoisier. Quatre familles différentes de résine ont été mises au point grâce à ce procédé breveté. Toutes sont biosourcées et recyclables. L’une est même compostable en milieu domestique et une autre biodégradable en milieu naturel.

Là s’arrête le rôle de l’entreprise. « Ce n’est pas nous qui transformons la résine en produits plastiques. On la vend à des producteurs qui s’en chargent pour leurs clients », précise-t-il. Gobelets, sacs poubelle, matériaux composites ou emballages ont ainsi déjà été créés à partir des ulves de l’étang de Berre.

♦ Lire aussi l’article : « Sauver les zostères de l’étang de Berre »

Montée en puissance à venir

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Xavier Marquat, directeur industriel d’Eranova, montre les différentes étapes de transformations des ulves © AP

Le site actuel d’Eranova n’est que son démonstrateur – ou pilote préindustriel dans le jargon. « On y fait tout comme l’industrie, mais à petite échelle », sourit Xavier Marquat, le directeur industriel. Mis en service en 2022, il a permis à l’équipe, qui compte une dizaine de personnes aujourd’hui, de mettre au point son procédé. La production à ce stade dépasse seulement les 100 tonnes de granulés de résine par an. Une goutte d’eau dans l’océan du plastique, dont la production mondiale est chiffrée à 460 millions de tonnes chaque année par l’OCDE.

« À terme, on fournira 28 500 tonnes de résine par an », assure Philippe Lavoisier. Grâce à une montée en puissance progressive, échelonnée sur trois ans à partir de 2027, quand la nouvelle (et plus grande) usine d’Eranova sera opérationnelle. Sa construction doit démarrer l’année prochaine, en lieu et place d’une ancienne friche industrielle juste en face du démonstrateur, sur l’autre rive du canal Saint-Louis. « Passer à une grosse production nous permettra de servir davantage nos clients, qui ont besoin de plus grosses capacités, et d’en fournir d’autres », indique-t-il. La quantité de résines visée ne devrait pas avoir de mal à trouver preneur. D’après les lettres d’intérêt des clients actuels, il faudrait même en fabriquer trois fois plus pour couvrir l’intégralité de la demande, d’après le PDG.

Lire aussi l’article : « Les micro-algues à la rescousse d’un air plus pur »

Un modèle à dupliquer

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Exemple de gobelet en plastique biosourcé créé à partir de la résine d’Eranova © DR

Atteindre ces près de 30 000 tonnes de résine nécessite le double en ulves humides. Or, elles sont estimées à 3 000 tonnes dans l’étang de Berre. Le reste sera donc cultivé par Eranova dans une ferme « d’élevage », à partir de celles récoltées sur les plages : 3 000 m² de bassin qui prendront place aux Saintes-Maries-de-la-Mer, en Camargue voisine, sur l’emprise d’une ancienne rizière. Les algues y seront séchées et blanchies, puis expédiées à l’usine de Port-Saint-Louis pour le reste des étapes.

L’entreprise a bien pensé ne fonctionner qu’avec des algues d’échouage, en s’approvisionnant dans les départements français où elles pullulent. Une idée qui s’est vite heurtée à des difficultés techniques. « Les algues humides, c’est 90% d’eau, ce n’est donc pas facile à transporter. Sans compter le coût écologique que ça engendrerait, souligne Philippe Lavoisier. Plutôt que de les faire venir à nous, on a pour ambition de dupliquer notre modèle ailleurs. Ça se fera dans un second temps, avant 2030 », promet-il. Eranova a néanmoins déjà vendu une licence d’exploitation de son procédé en Indonésie, où les ulves s’avèrent aussi problématiques. L’entreprise souhaite cependant se concentrer sur son développement avant d’en envisager d’autres.

En parallèle du déploiement de leur solution, les Philippe ne comptent pas abandonner la R&D (recherche et développement). « On aimerait creuser la possibilité d’utiliser autre chose que des algues pour produire des plastiques », confient les dirigeants. Une matière première là encore plus vertueuse que le traditionnel pétrole, afin de rendre cette industrie toujours moins polluante. ♦

Bonus

# Les ulves, quel danger ? Ces algues vertes ne sont pas dangereuses en soi. « Le problème, c’est leur accumulation, nous expliquait Raphaël Grisel, directeur du Gipreb, le syndicat mixte de surveillance de l’étang de Berre, en septembre 2020. Elles ont la particularité de faire des feuilles étanches et forment ainsi un amas épais. Les bactéries à l’intérieur dégradent la matière organique et consomment l’oxygène. Lorsqu’il n’y a plus d’oxygène, d’autres bactéries prennent le relais. Celles-ci rejettent du sulfure d’hydrogène (H2S), un gaz dangereux et toxique, qui s’accumule entre les couches d’algues. Quand l’imperméabilité est cassée, par quelqu’un qui remue les algues par exemple, ce H2S est libéré. Parfois en quantité importante. C’est là qu’il y a danger. Les ulves ne sont par contre pas toxiques si elles sont sèches ».

# Un fléau pour les côtes, particulièrement bretonnes – Si elles ne sont pas légion en Méditerranée, les algues vertes prolifèrent depuis des décennies le long du littoral atlantique. La Bretagne est particulièrement touchée, en raison de ses eaux peu profondes et claires, d’un faible courant et d’une forte concentration dans l’eau de nutriments, comme l’indique l’association France nature environnement sur son site internet. Face à ce développement, le gouvernement a lancé en 2010 un plan de lutte contre la prolifération des algues vertes, renouvelé par la suite. Outre l’Hexagone, de nombreux pays rencontrent la même problématique de par le monde. C’est le cas de l’Espagne, du Sénégal, de la Norvège, des Pays-Bas, du Danemark ou encore de la Chine.