Solidarité

Par Marie Le Marois, le 18 juillet 2024

Journaliste

Et la daronne prit le large !

Depuis qu'elle sait barrer (et nager), Sarah Mamadi prend le large
L’association Le Sel de La Vie, ancrée à Marseille, permet à 24 mères issues de quartiers prioritaires d’accéder depuis juillet 2023 au monde de la mer. L’objet est de renforcer leur autonomisation et de leur ouvrir de nouveaux horizons. Grâce à ce projet baptisé ‘’les Daronnes prennent le large’’, ces femmes passent gratuitement leur permis bateau cet été. Pour Sarah Mamadi, l’une d’entre elles, c’est un passeport vers la liberté.

Sarah Mamadi donne rendez-vous dans un bistrot, à côté du Vieux-Port où est amarré Capitaine Coco. Un pointu typique marseillais sur lequel elle apprend à naviguer. En à peine un an, cette femme de 47 ans a réussi le tour de force de reprendre ses études en première année d’école d’art et de design, pour devenir architecte d’intérieur. Et d’ingurgiter la théorie du permis bateau côtier. Le balisage, les signaux phoniques, les règles de navigation, les feux, l’utilisation d’une radio VHF… Une liste de connaissances aussi longue que le permis voiture. « Au début, je trouvais ça insurmontable car ça faisait beaucoup d’infos nouvelles. Heureusement qu’il y avait le groupe des Daronnes. Car toute seule, je me serais dit que c’était trop pour moi », tient-elle à souligner, doux sourire et force tranquille. 

Femmes des cités

Les Daronnes en sortie avec Mixivoile @DR

Le groupe ? 24 femmes réunies par l’association Le Sel de la Vie. Elles ont en commun d’être des ‘’daronnes’’ – mères en argot – et de vivre « dans des cités », éclaire cette habitante de la Belle de Mai, dans le 3e arrondissement à Marseille. Salim Grabsi, cofondateur de l’association, a coconçu ce programme sur mesure « pour renforcer l’autonomie et la confiance de ces femmes exceptionnelles et leur ouvrir de nouvelles perspectives d’avenir ». Certaines, au foyer, ont arrêté l’école tôt. « Maintenant que les enfants ont grandi, elles peuvent envisager de se former et pourquoi pas dans un des métiers de la mer ? Il en existe 800 ». Il les a contactées via des associations implantées dans douze quartiers prioritaires des quatre coins de Marseille. Sarah est par exemple membre des Belles de Saint-Mauront, collectif dédié à l’entraide (administratif, éducation, scolarité) et à la culture. Assia est fondatrice des Femmes de la cité des Hirondelles, dans le 13e arrondissement. Chacune devait proposer une maman de leur secteur, « la plus éloignée de la mer », explique Salim Grabsi.

Savoir d’abord nager

Les Daronnes au large du Château d’If avec Salim Grabsi @DR

Sarah a tout de suite embarqué dans l’aventure des Daronnes prennent le large, « car passer mon permis bateau était déjà un rêve ». Elle le caressait depuis son emménagement à Marseille, en 2015. Pour cette maman d’une fille de 12 ans, il représente la liberté – celle de pouvoir se déplacer sur la mer sans dépendre des autres. Et un moyen de voir la mer autrement. Le problème est que Sarah ne savait pas nager. « Je ne coulais pas, mais je ne m’aventurais pas là où je n’avais pas pied. Car, pour moi, c’était possiblement se noyer », confie cette ancienne assistante de direction devant son chocolat frappé. Enfant, elle habitait au sud de l’Algérie, dans une ville sans piscine. « Puis, quand je suis devenue adulte, il y a eu la peur du risque, de l’inconnu ». Le désir a jailli avec le permis bateau. « C‘est la mer qui m’a appelée, la côtoyer m’a donné envie de la conquérir ». Comme elle, 70% des femmes du projet ont dû d’abord apprendre à nager, « avec plus ou moins de facilités ».

« Rien n’est insurmontable désormais »

Six des 24 Daronnes dont Sarah au premier plan à droite. @DR

Huit cours ont eu lieu durant l’été 2023, dans la mer, avec l’association Le Grand Bleu, à l’Estaque. « On a notamment appris à quel moment il fallait respirer et ça m’a beaucoup aidée. Car je m’épuisais très vite. Après, il a fallu plonger. Toutes les filles y parvenaient, sauf moi. Je me suis acharnée et au bout de trois semaines, je me suis sentie à l’aise. Quelle victoire ! » Le mois suivant, en vacances à Fréjus, Sarah a enchaîné les longueurs dans l’eau, mais toujours où elle avait pied. Lorsque cette battante s’est sentie prête, elle s’est éloignée de la côte avec sa fille et son mari. « C’était magnifique. J’avais une sensation de bien-être et de légèreté, je m’étais détachée de mes peurs. Quelle fierté quand j’ai vu le regard admiratif de ma fille. Savoir nager m’a donné une force inouïe. Pour moi, rien n’est insurmontable désormais. Je n’ai plus de limites, à rien. Mon diplôme d’architecte d’intérieur, je l’aurai ». Parmi les daronnes, seules quatre ne savent toujours pas nager, « car elles souffrent de phobie de l’eau. Elles font un travail avec la sophrologue de l’association », insiste Salim Grabsi, du Sel de La Vie.

60 cours théoriques

Les Daronnes dans un local prêté par la mairie du 15e et 16e pour apprendre le code du permis bateau @DR

De septembre à juin, comme les autres femmes, Sarah a bénéficié de 60 séances de code de navigation, tous les samedis matin avec Fanny, de Capitaine Coco et Christophe, tous les deux bénévoles, dans un local prêté par la mairie du 15e arrondissement. En parallèle, elles sont sorties neuf fois en bateau, principalement avec Fanny. « On a pu voir concrètement tout ce qu‘on apprenait au code : les balises bâbord et tribord, les priorités, la hiérarchie entre les bateaux, etc. Aucune de nous ne vient de ce milieu, donc c‘était bien de se familiariser », raconte Sarah qui maîtrise désormais les bases. Comme dégrader la vitesse du bateau pour accoster sur le quai ou le conduire jusqu’à un point précis. La quadra garde encore le souvenir ému de l’arrivée de la femme olympique, le 8 mai dernier. « Comme nous étions sur un bateau ancien, nous avons pu accompagner le Belem jusqu’au Vieux-Port. C’était historique, magique. Hors du temps ». 

Permis bateau fin août

Sarah avec Fanny Havas de Capitaine Coco, un pointu typique marseillais réhabilité électrique @Coco Malet

Cette bosseuse est fin prête pour passer le code. Avec les autres daronnes, elle a enchaîné les QCM en conditions réelles. De vingt fautes au début, sur les 40 questions de l’épreuve, elle n’en fait aujourd’hui que « deux ou trois » – il ne faut pas en dépasser cinq pour obtenir le précieux sésame. Il est arrivé qu’elles révisent ensemble chez l’une ou l’autre. « On s’entraide beaucoup, sans jugement », sourit celle qui loue la force du groupe. Aujourd’hui, elles sont fin prêtes. Douze d’entre elles passent leur permis le 26 juillet, les autres entre fin août et début septembre, dont Sarah. Et après ? Naviguer sur des bateaux en libre service, dans le cadre d’un projet en cours : Batolib Fratern’Elles (lire bonus).

100 daronnes dans la prochaine promotion

Cet homme engagé, aux multiples projets, compte élargir pour l’année 2024/2025 l’effectif des Daronnes prennent le large à cent femmes, « vu l’engouement ». Une daronne de cette première promo envisage de devenir pêcheuse et de vendre son poisson dans ‘’les quartiers’’. D’autres, douées pour la couture, étudient une formation dans l’aménagement intérieur de bateaux de luxe.

Sarah, elle, rêve juste d’emmener sa fille explorer les calanques. « Elle ne connaît pas ». Une merveille qu’elles pourront découvrir toutes les deux, vue de la mer. ♦    

Bonus

[pour les abonnés]Batolib Fratern’Elles – Partenariats – Daronne-daron, quelle origine?-

  • Batolib Fratern’Elles. L’idée est de travailler avec une association de réinsertion qui redonne vie aux vieux bateaux, d’en récupérer quelques-uns et d’en faire profiter les daronnes, « sur le même principe que le vélib », détaille Salim Grabsi. Il en dévoile déjà le nom : Batolib Fratern’Elles. Les batolib Fratern’Elles seront amarrés dans le futur bassin de Saumaty, à l’Estaque.
  • Financement et partenaires : Métropole, Préfecture, Marseille Vue de la Mer, Mixivoile, Capitaine Coco. 
  • Daron/daronne. « Daron » est d’abord un mot valise médiéval. Un croisement de l’ancien français « baron » et du mot « dam » qui, lui, vient directement du latin « dominus/domina ». Donc à l’origine, le daron désigne bien une figure d’autorité plutôt respectée et respectable. C’est après que ça se gâte. Au début du 19eme siècle, le mot daron est employé par les ouvriers pour nommer les bourgeois, et signifie alors « vieillard fin et rusé ». On passe directement à 1839 qui lui attribue un nouveau sens : un daron est alors un tenancier de cabaret ou plus couramment celui d’une maison close. Ça n’est que 100 ans plus tard qu’on retrouve le mot « daron » sous le sens de « parents » et pas n’importe où mais sous la plume de Céline dans « Mort à crédit » et dans ces quelques lignes : «Il me parlait souvent de sa daronne, mais jamais il me la montrait.» Toutes ces explications et davantage dans le podcast Famille and Co de Nadia Daam pour France Inter.