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Et si les enfants faisaient la ville ?

Par Maëva Danton, le 13 mars 2023

Journaliste

Pour se développer, les enfants ont besoin d'aller vers l'extérieur, d'expérimenter leur environnement grâce au jeu. Des besoins trop souvent incompatibles avec nos villes. @DR

Il y a quarante ans, un enfant passait chaque jour 5 à 6 heures sans adulte. Aujourd’hui, cette durée est de 3 minutes. Les enfants ne déambulent plus dans nos villes et villages. La faute à l’omniprésence de la voiture, et peut-être à des peurs pas toujours fondées. Mais aujourd’hui, les faiseurs de villes, publics comme privés, s’interrogent. Comment penser la ville à hauteur d’enfants ? C’était l’objet d’une conférence* organisée par Linkcity, filiale de Bouygues Construction, le 1er mars à Marseille.

Voiture, école, dodo. Voilà qui pourrait résumer le quotidien d’un enfant français en 2023, à quelques fantaisies près : activité périscolaire très encadrée, jeux dans un square barricadé, ou encore balade en famille strictement surveillée. Un quotidien qui a beaucoup changé en une poignée de décennies.

« Petite, je vivais dans une zone pavillonnaire sans histoire de la banlieue parisienne, raconte ainsi Laure Delivré, directrice territoriale de Linkcity, en préambule de la conférence. Les mercredis et les week-ends, avec ma super copine que je venais chercher chez elle, on allait acheter le pain puis des bonbons avec la monnaie qui restait. On récupérait nos vélos, on jouait dans la rue. On s’amusait comme cela et j’en garde des souvenirs topissimes ». De délicieux souvenirs de liberté qu’elle partage, pense-t-elle, avec 90% des adultes de sa génération. Des adultes qui, pourtant, « n’autorisent plus leurs enfants à sortir seuls ».

Mère de deux enfants, elle tenait à ce que son entreprise se penche sur ce sujet. Ceux qui font la ville – promoteurs comme décideurs publics- ayant forcément leur part de responsabilité.

 

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Micro à la main, Thierry Paquot a longuement exposé sa vision d’un urbanisme compatible avec les besoins de l’enfant. @Bouygues Construction

L’enfant, grand oublié des villes

« Les villes, inventées pendant l’Antiquité, ont d’abord été forgées par la technologie, avec d’importantes infrastructures sous les sols, pointe Mathilde Chaboche, adjointe au Maire de Marseille en charge de l’urbanisme et du développement harmonieux de la ville. Dans les années 1950, elles ont été pensées autour de la voiture, polluante, bruyante et effrayante pour les enfants. Puis la ville a été construite autour de l’argent, les intérêts économiques ayant davantage conditionné son développement que l’intérêt du groupe ». Jusqu’à perdre de vue l’intérêt des usagers, et en particulier des plus jeunes d’entre eux.

Résultat : alors qu’il y a 40 ans, un enfant passait 5 à 6 heures sans adulte, ce temps s’est effondré à trois minutes. Et si 85% d’entre eux se rendaient à pied à l’école, ils ne sont plus que 8% aujourd’hui, assure le philosophe Thierry Paquot (bonus). Une réalité selon lui en totale contradiction avec la nature profonde et les besoins de l’enfant. « Je définis l’enfant comme un « chercheur d’hors ». Le petit enfant passe sa vie à sortir de lui-même, de sa classe, de son cadre familial, de sa rue, de sa ville. Il va toujours voir en dehors s’il s’y trouve ». Essentiel pour se nourrir intérieurement, et grandir.

Pour qu’il y parvienne, le philosophe promeut « une ville récréative, gratuite, accessible à tous, qui valorise en permanence le jeu ». Car « c’est par le jeu que l’enfant peut rendre le monde intelligible ». C’est lui qui lui permet de développer « ses qualités situationnelles, relationnelles et sensorielles », essentielles à la construction de l’être humain.

 

♦ (re)lire : Marseille capitale de l’architecture et de la ville désirable

 

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Amsterdam, “une ville fondée sur les besoins des enfants et des familles”. @DR

Amsterdam : un modèle de ville récréative

Une vision utopique et irréalisable de la ville ? Plus vraiment lorsqu’on écoute Adriane Van der Wilk, fondatrice de l’entreprise montpelliéraine Les Enfants Dehors, évoquer son expérience d’Amsterdam, où elle a vécu quelques années.

« Cette ville a été fondée sur les besoins des enfants et des familles. La forte place accordée au vélo permet d’améliorer le sentiment de sécurité. Et chaque enfant a accès en moins de cinq minutes à une aire de jeux. Cela les rend très autonomes. Ils se déplacent seuls ou en groupes et ont de nombreuses possibilités de jeux informels. Les cours d’école sont ouvertes sur l’espace public et les enfants peuvent aller y jouer hors du temps scolaire ». La ville est aussi abreuvée de « vastes espaces verts qui permettent le jeu libre et risqué, avec des toboggans, des cabanes, des outils qui peuvent faire mal, des tyroliennes … ». Son retour en France a été un choc, ses enfants ne pouvant plus répondre aussi librement à leurs besoins sensoriels, pourtant tout à fait normaux pour leur âge.

Car les villes françaises ont du retard en la matière. Certaines tentent néanmoins d’évoluer. En témoigne l’essor des « rues aux enfants » qui permettent de préserver les abords des écoles des véhicules. À la place, on y propose des activités ludiques et artistiques. Des rues dont commence à se doter la Ville de Marseille, volontariste sur le sujet (lire bonus).

 

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Réduire la présence de voitures, ouvrir des jardins, verdir les cours d’école… L’adjointe à l’urbanisme Mathilde Chaboche a exposé les différentes pistes qui permettraient de rendre Marseille plus accueillante pour ses enfants. @MD

Moins de voitures, plus de verdure

« Dans les espaces vides, il est possible de réduire la place de la voiture, d’installer plus d’espaces verts pour lutter contre les îlots de chaleur, imagine Mathilde Chaboche. Il faut aussi repenser les cours d’école qui sont trop souvent des galettes de bitume colonisées par les garçons qui jouent au foot ». La Ville privilégie à la place des « cours oasis », plus végétales, plus perméables en cas de pluie, moins propices à une séparation genrée des activités, et plus en phase avec les besoins sensoriels des enfants.

Reste que mener des politiques à destination des plus jeunes ne plaît pas à tous. « Sur les cours de récréation, on espérait faire consensus mais au départ, personne n’était content, se remémore l’adjointe à l’urbanisme. Ni l’Éducation nationale qui trouvait cela dangereux, ni les parents qui avaient peur que leurs enfants mangent des plantes, ni les femmes de ménage pour qui cela était salissant, ni les jardiniers qui n’avaient pas envie de s’occuper de plus d’espaces verts. On a néanmoins fini par trouver des points de convergence et au bout d’un an, personne n’a avalé de copeaux. Les pantalons sont plus sales, mais c’est un peu le but », sourit-elle. Et sa collègue Sophie Guérard, en charge de la place de l’enfant dans la ville, de rappeler combien la suppression de places de parking au profit des rues aux enfants fait grincer des dents.

 

Écouter les initiatives privées … et les enfants

Mais les pouvoirs publics ne sont pas les seuls à agir. Partout, des initiatives innovantes voient le jour, à l’image du Grand bain, qui permet à des enfants de différents quartiers de Marseille de se rencontrer autour de projets communs. À Montpellier, l’entreprise Enfants dehors fondée par Adriane Van der Wilk installe des terrains d’aventure dans des villes (bonus).

Les adultes ne manquent donc pas d’idées. Mais les enfants non plus. Faire la ville à leur hauteur, c’est aussi leur donner la parole.

À Aix-en-Provence, ceux-ci se sont révélés aménageurs d’espace comme le montre Valérie Simmonet dans son documentaire Citizen Kids. « Un logeur social s’est appuyé sur eux pour refaire une portion de ville, en lien avec l’association Hors gabarit, un centre social et une école. Au bout de deux ans, cela a donné vie à un petit endroit extraordinaire qui respecte les propositions des enfants », raconte-t-elle.

 

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De part et d’autre de la salle de l’Epopée qui accueille la conférence, des dessins d’enfants réalisés dans le cadre du projet Le Grand bain. Un projet qui fédère autour de projets communs des enfants de différents quartiers de Marseille. @MD

Un « crash-testeur » de choix

Mais au fait, pourquoi faire une ville à hauteur d’enfant ? Pour les aider à s’épanouir bien sûr. Mais pas seulement. « L’enfant est notre plus petit dénominateur commun, analyse Mathilde Chaboche. Il a un rapport organique et sensible à la ville. C’est un crash-testeur génial, qui utilise les lieux de façon intensive et supporte mal le cadre normatif. Il permet d’évaluer si un espace est suffisamment polyvalent ». Avec l’idée que si la ville convient aux enfants, elle conviendra à tous : aux femmes, aux personnes âgées ou à mobilité réduite…

Penser à hauteur d’enfant, c’est aussi s’obliger à envisager les villes selon un horizon plus lointain, et mieux se préparer au changement climatique.

Thierry Paquot définit les enfants comme des « chercheurs d’hors ». Il y voit aussi des « faiseurs de monde » qui « apportent au monde des autres leur propre monde ». Il est temps de soulever la cloche de verre qui emprisonne les enfants. Et de les laisser devenir les faiseurs de nos villes. ♦

* dans les locaux de l’Épopée, en partenariat avec la Ville de Marseille. Étaient invités le philosophe Thierry Paquot ainsi que plusieurs porteurs de solutions.

 

* Le Groupe Constructa parraine la rubrique « Société » et partage avec vous la lecture de cet article*

 

Bonus

[pour les abonnés] La bio de Thierry Paquot – Les Enfants Dehors – Les rues aux enfants de Marseille –

 

  • Thierry Paquot – Philosophe et essayiste, il s’intéresse depuis une trentaine d’années aux défis de l’urbanisme au travers de nombreux ouvrages. Parmi eux : Pays de l’enfance publié en 2022 aux éditions Terres urbaines. Il a enseigné dans plusieurs établissements, notamment à l’Institut d’urbanisme de Paris en tant que professeur émérite. Très critique vis-à-vis du modèle de l’école telle qu’on la connaît actuellement, il est actuellement impliqué dans la préparation des premières Rencontres internationales de la “classe dehors” à Poitiers.
  • Les Enfants Dehors – Suite à son expérience à Amsterdam, Adriane Van der Wilk décide de reproduire en France le modèle d’immenses terrains de jeu libres destinés aux enfants et à leur famille. Après trois années de recherche et développement, elle parvient à concevoir un lieu type déployable et adaptable à n’importe quelle ville. « Le premier ouvrira ses portes fin 2023 à Montpellier », annonce-t-elle, sur une surface totale de 2500 mètres carrés. On y trouvera au centre « un coin café au design hybride », où les enfants pourront déguster « autre chose que des nuggets-frites », et les parents télétravailler. Autour, « une aire de jeux naturels, végétale, avec un jardin sensoriel ». Et peut-être, la possibilité de jouer avec le feu. Donnant aux enfants d’expérimenter les quatre éléments chers à Thierry Paquot.

 

♦ Lire aussi : Une ville moche, c’est une ville où les espaces publics sont ratés

 

  • Marseille et ses rues aux enfants – En octobre 2020, la Ville – labellisée depuis 2021 « amie des enfants »– inaugure sa première rue des enfants expérimentée à l’école des abeilles dans le 1er arrondissement. Les abords de l’école sont ainsi transformés en « place des minots », délimitée par des dessins au sol. Une première étape avant d’aller plus loin dans la démarche, avec notamment de la piétonnisation des abords d’une dizaine d’écoles. « L’idée est en fait d’empêcher les parents d’emmener leurs enfants à l’école en voiture et de proposer à la place des emplacements pour les vélos et trottinettes », explique Sophie Guérard. Parfois, « il s’agira juste de la création de parvis et de l’amélioration des trottoirs. On peut aussi fermer la rue et la rendre aux enfants ». Un processus néanmoins « très long », reconnaît l’élue. Soulignant la difficulté à remettre en cause l’omniprésence de la voiture dans le quotidien des familles. De même que des divergences avec la Métropole. « Mais nous avons récupéré la compétence de la voirie ». Les rues aux écoles devraient donc prochainement pouvoir se concrétiser.