EnvironnementSanté

Par Agathe Perrier, le 9 mai 2026

Journaliste

Ce que le film Dark Waters dit des effets de l’environnement sur la santé

Du 8 au 11 avril, l’Assistance Publique-Hôpitaux de Marseille (APHM) et l’Espace de Réflexion Ethique Paca Corse ont organisé un festival de cinéma sur l’éthique en santé, avec le soutien de l’Agence Régionale de Santé PACA. Cet évènement permet à Marseille d’apporter une contribution aux états généraux de la bioéthique 2026, initiative du Comité Consultatif National d’Ethique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE).

3/10 – Avec Dark Waters de Todd Haynes (2019), le débat a quitté le seul terrain judiciaire ou écologique pour poser une question plus large : la santé publique doit-elle peser davantage dans les décisions environnementales ? Derrière le combat d’un avocat contre le groupe DuPont, deux enjeux ont traversé les échanges : comment intégrer réellement la santé humaine dans les choix politiques, et qui doit assumer le coût sanitaire d’une pollution produite par d’autres ?

Inspiré d’une histoire vraie, Dark Waters raconte le combat de Robert Bilott, avocat d’affaires devenu lanceur d’alerte malgré lui, après avoir découvert l’ampleur de la contamination liée aux PFAS, ces substances chimiques persistantes utilisées par l’industrie. Le film montre l’enchaînement désormais classique des grands scandales sanitaires : rétention d’informations, fabrication du doute, inertie des pouvoirs publics, lenteur des procédures, et exposition prolongée des populations.

Un thriller écologique qui parle d’abord de corps malades

Pour Benjamin de Sainte-Marie, médecin interniste à l’APHM, cette mécanique n’a rien d’exceptionnel. « On a l’impression que l’histoire se répète », observe-t-il, en évoquant aussi bien le tabac que le dérèglement climatique. Ce qui frappe dans le film, explique-t-il, c’est la permanence des mêmes ressorts : « les lanceurs d’alerte, la fabrique du mensonge, l’industrie qui a des informations, qui fait de la rétention d’informations, qui sait les choses souvent bien avant les autres ».

Le débat marseillais a ainsi déplacé la focale : l’environnement n’est pas une question périphérique, mais une cause directe de maladies. « Les questions de santé et d’environnement sont absolument symbiotiques », insiste Benjamin de Sainte-Marie. Il rappelle que la pollution est responsable de millions de morts chaque année et qu’une part importante des pathologies actuelles est liée à des causes environnementales évitables. Autrement dit : soigner sans agir sur l’environnement revient à réparer sans jamais prévenir.

La santé doit-elle guider les choix environnementaux ?

À la première question du débat, les intervenants ont répondu sans ambiguïté. Oui, la santé publique devrait intervenir beaucoup plus fortement dans les décisions environnementales. Mieux : pour eux, un choix environnemental est déjà un choix de santé publique.

Benjamin de Sainte-Marie le formule très clairement : « Les plus grandes menaces pour la santé publique, c’était la perte de la biodiversité, le changement climatique, la pollution ». Il rappelle que les plus grandes revues médicales ont désormais repris ce constat, signe que le lien entre santé humaine et environnement n’est plus une intuition militante, mais un fait scientifique solidement documenté.

Laurent Zielskiewicz, praticien hospitalier en anesthésie-réanimation et coordinateur médical du développement durable à l’APHM, y voit aussi un levier pour faire évoluer les comportements. « C’est un levier fondamental, la santé publique, justement pour faire prendre conscience au public des problèmes écologiques », explique-t-il. Parce que lorsqu’une pollution menace directement la santé, elle devient plus concrète, plus audible, plus mobilisatrice.

Reste que cette prise de conscience demeure lente. Laurent Zielskiewicz rappelle que certaines molécules sont connues comme problématiques depuis des décennies, sans que les interdictions suivent au même rythme. « C’est ça qui est désespérant, en fait, c’est de voir que ça fait trente ans qu’on sait que ces molécules-là sont dangereuses », dit-il. Le décalage entre l’état des connaissances, la réglementation et les arbitrages économiques est au cœur du malaise soulevé par le film.

Réduire les expositions : agir, mais à quelle échelle ?

La seconde grande question portait sur l’action concrète. Que peut-on faire face à des pollutions diffuses, durables, souvent invisibles ? Les échanges ont montré qu’il n’existe pas de réponse simple, mais un double niveau d’action : collectif et individuel.

Collectivement, les intervenants plaident pour une logique de prévention beaucoup plus ferme. Puisqu’il est presque impossible de dépolluer massivement certains milieux à un coût supportable, l’enjeu principal devient la substitution : empêcher au plus tôt l’usage de substances dont les effets sont déjà suspectés. Laurent Zielskiewicz défend ici une approche par famille chimique, et non molécule par molécule. « Il faut parler de classe entière et non pas raisonner du tout par molécule », explique-t-il, faute de quoi l’industrie garde toujours une longueur d’avance.

À l’échelle individuelle, les marges de manœuvre existent, mais elles restent inégalement accessibles. Manger bio, filtrer l’eau, éviter certains revêtements ou produits du quotidien peut réduire certaines expositions. Mais ces gestes ne suffisent pas à compenser l’ampleur du problème, ni les inégalités sociales qu’il révèle. Dans la salle, plusieurs participants ont rappelé qu’une alimentation plus protectrice ou des alternatives moins polluantes coûtent souvent plus cher, alors même que l’exposition environnementale frappe déjà davantage les plus vulnérables.

Cette tension traverse tout le débat : on peut appeler chacun à agir, mais on ne peut pas faire reposer sur les seuls individus la charge de pollutions produites à grande échelle. Comme le résume Benjamin de Sainte-Marie, « c’est d’abord l’environnement qui va être responsable de ça ». La maladie n’est donc pas seulement le fruit d’un destin biologique ou d’un comportement individuel ; elle est aussi le produit d’un système économique et politique.

Qui paie le prix sanitaire de la pollution ?

Le film montre un industriel contraint de payer. Mais les intervenants ont souligné qu’en France, cette logique du pollueur-payeur reste encore très incomplète. Or c’est là que la question éthique devient particulièrement aiguë : qui finance les soins, la dépollution, la surveillance, quand les profits ont été privatisés mais les dommages collectivement subis ?

Benjamin de Sainte-Marie résume ce déséquilibre d’une formule brutale : « C’est nous qui payons les cancers ». Aujourd’hui, explique-t-il, le coût sanitaire de la pollution pèse d’abord sur les patients, sur l’hôpital public, sur l’assurance maladie, et donc sur la collectivité. Dans le cas des PFAS, les opérations de dépollution à grande échelle sont si coûteuses qu’elles deviennent presque irréalistes. « Ça a été évalué à des centaines de milliards d’euros de dépolluer rien que la France », rappelle-t-il.

Dans ces conditions, le débat ne peut pas rester cantonné à la responsabilité individuelle. Il renvoie nécessairement à la loi, à la fiscalité, à la régulation européenne, aux rapports de force avec les lobbies. Plusieurs voix dans la salle l’ont dit sans détour : le cancer, la qualité de l’eau, les seuils d’exposition, tout cela est politique.

Entre éco-anxiété et passage à l’action

Dark Waters laisse un sentiment d’étouffement. Pourtant, les intervenants ont aussi voulu dégager une ligne de résistance. Elle passe par la formation des soignants, par la diffusion des connaissances, par la recherche indépendante, par la mobilisation citoyenne ainsi que le souligne une phrase du film, comme un repère : « Il ne faut pas compter sur les gouvernements, ni compter sur les entreprises. Il faut compter sur nous ». Le propos ne relève pas d’un renoncement, mais d’un constat. En attendant que les politiques publiques soient à la hauteur, l’action demeure un antidote à l’impuissance. « La seule chose qui permet de lutter efficacement contre l’anxiété, c’est l’action », rappelle encore Benjamin de Sainte-Marie.

Le mérite de Dark Waters est peut-être là : montrer que l’environnement n’est pas un décor extérieur à la santé, mais l’une de ses conditions fondamentales. Et rappeler qu’en matière de pollution, réparer après coup coûte toujours plus cher — humainement, médicalement, politiquement — que prévenir à temps. ♦