SociétéSolidarité

Par Olivier Martocq, le 13 mai 2024

Journaliste

Marseille a allumé la flamme de l’inclusion

L'arrivée de la flamme à bord du Belem a donné lieu a une grande parade navale à laquelle 1024 bateaux ont pris part @Hugues de Cibon
L’arrivée de la flamme olympique à Marseille le 8 mai a été suivie en direct par un Terrien sur dix. Avec les réseaux sociaux qui font entrer des micro moments de cet évènement dans pratiquement tous les foyers de la planète, ce chiffre donné par les télévisions sera démultiplié. Ce premier acte de l’olympiade 2024 a illustré l’engouement, la fraternité, l’engagement.

Les Cassandres annonçaient un évènement officiel et convenu dans une France en colère ou, au mieux, indifférente face à l’organisation des Jeux olympiques sur son territoire. L’accueil réservé à la flamme et ce, avant même qu’elle ne touche la terre ferme, a montré une réalité bien différente. La liesse populaire a été au rendez-vous lors des initiatives multiples qui ont répondu au défi majeur de l’édition 2024 : « être les Jeux les plus inclusifs de l’histoire de l’olympisme ». L’inclusion, terme souvent dévoyé ou fourre-tout, est ici pris dans son sens politique. À savoir « un effort démocratique pour que tous les citoyens, en situation de handicap ou non, puissent participer pleinement à la société, selon un principe d’égalité de droit ».

Inclusion lors de la Grande Parade en mer

Le premier temps fort de la journée du 8 mai a été l’accueil du Belem. Le navire a transporté la flamme du port athénien du Pirée à celui de Marseille, fondé il y a 2 600 ans par des Grecs. C’est en tout cas ce que dit la légende reprise à longueur de discours politiques et de commentaires journalistiques ; mais une « vérité alternative » pour certains historiens (qui évoquent la présence d’un comptoir phénicien bien antérieur sur les rives du Lacydon – relire notre article à ce sujet).

Au-delà de ce détail de l’histoire qui permet de faire le lien entre les deux cités méditerranéennes, les plaisanciers marseillais étaient invités à se mobiliser en organisant une grande parade d’accueil dans la rade. Ils ont répondu à l’appel et le nombre de 1024 bateaux, fixé par les organisateurs, a été atteint en quelques jours. Parmi les clubs mobilisés, la Société Nautique de Marseille a mis en avant son fonds de dotation. L’objectif en est « abattre des cloisons et construire des ponts en accueillant au yacht-club et sur nos bateaux des jeunes issus de populations très éloignées de ces univers », exposait son président Henri Escojido.

« Une expérience de partage inédite »

Flamme olympique : quand la réalité est à la hauteur du scénario  4De fait, des adolescents suivis par l’UNICEF ou l’association Télémaque ont été embarqués ce jour-là. Tout comme des jeunes du programme Voile Inclusive Projet (VIP -lire bonus). Ces derniers ont vogué à bord du Svanevit en compagnie de Mathieu Maucort, le délégué Interministériel à la Jeunesse auprès du Premier ministre. Son constat à l’issue des six heures de navigation autour du Belem : « Le fait de naviguer ensemble, jeunes et mentors occupant des postes importants dans des entreprises est une expérience de partage inédite. Dans une régate sous voiles, les barrières sociales et culturelles disparaissent. L’équipage est soudé. Des liens se créent. Il y a des moments d’action où on œuvre tous ensemble, tendus vers un seul but, réussir la manœuvre. Et puis de longues pauses, quand le voilier poursuit un cap, qui sont autant de temps propices à l’échange, à la découverte de l’autre. Je garderai de cette journée le souvenir de moments très forts ».

Bénéficiaires du programme VIP, Jade et Lana, deux étudiantes en Classe préparatoire aux Grandes Écoles au lycée Thiers étaient, elles aussi, satisfaites de ce temps long passé en mer. « Cela nous a permis de rencontrer de belles personnes. On a eu des conseils sur nos études, la meilleure façon d’atteindre nos buts, le culot nécessaire pour y parvenir, pour réussir. Des échanges que l’on n’a jamais dans le cadre scolaire ou ailleurs », ont-elles confié.

Inclusion lors du banquet donné à Notre-Dame de La Garde

Flamme olympique : quand la réalité est à la hauteur du scénario  1
Un banquet solidaire à Notre-dame, le jour de l’arrivée de la flamme ©DR

Organiser un banquet solidaire le jour de l’arrivée de la flamme a été une séquence hors cadre des festivités officielles. Une initiative du père Spinoza, le recteur de Notre-Dame de La Garde. Il va profiter du cadre unique qu’offrent les terrasses de la basilique de Marseille, sa vue imprenable sur la rade et le Vieux-Port pour sensibiliser 150 privilégiés le soir du 8 mai.

Le principe est simple. « Vous achetez votre place à table 80 euros, ce qui permet d’y inviter un convive dans le besoin ». De fait, les associations du diocèse œuvrant en faveur du handicap ou des personnes démunies ont eu l’embarras du choix pour trouver les 150 invités. Marseille Provence Gastronomie s’est chargée de mobiliser un grand chef, Jon Nègre, pour réaliser un menu festif. Le vin – 90 bouteilles éclusées au cours de cette soirée inédite – a été offert par un vignoble réputé de la région, le Château Calissane.

La soirée, de l’avis des 300 participants, a été un moment convivial privilégié tandis que, plus bas, le Vieux-Port s’enflammait. Et ça n’était pas une image, qu’il s’agisse de Jul embrasant le chaudron olympique ou des concerts d’Alonzo et Soprano. Un raccourci saisissant de ce que Marseille voulait transmettre comme image aux yeux du monde. Trois stars de la chanson, issues de quartiers populaires, enfants d’une immigration récente pour deux d’entre elles. Le succès a surpassé les attentes des organisateurs avec 225 000 personnes (source opérateurs de téléphonie mobile) massées sur le Vieux-Port et les rues adjacentes. Et sans incident notable.

Inclusion avec et autour des porteurs de flamme

Durant douze heures, jeudi 9 mai, 190 relayeurs ont donc sillonné toute la ville torche allumée à la main. Partout, y compris dans les quartiers réputés dangereux ou difficiles, la ferveur populaire a été au rendez-vous. Dans toutes les artères empruntées, une foule bigarrée a encouragé et acclamé stars ou inconnus en tenue blanche. Cinq minutes de gloire en mondovision et des milliers de selfies souvenirs pour les porteurs de flamme comme les spectateurs. Laurent Choukroun faisait partie des sélectionnés.

Flamme olympique : quand la réalité est à la hauteur du scénario  2

Le co-fondateur de L’Épopée, un tiers lieu dédié à l’innovation éducative dans les quartiers nord, était dans la section du trajet parcourue entre autres par Tony Parker. Il raconte ce groupe de 25 personnes toutes très différentes : « Nous étions tous très émus et concentrés. À l’écoute aussi des autres, notamment deux d’entre nous en situation de handicap qu’il fallait aider. Quand j’ai saisi la torche, mon cœur s’est emballé. C’était un moment hors du temps, j’ai eu le souffle coupé. C’est inexplicable, mais c’est un fait. » Laurent Choukroun insiste par ailleurs pour souligner le travail des bénévoles, car ils ont permis que cette fête soit un moment exceptionnel. « Comme les supporters qui ont mis des jours et des jours à créer le tifo suspendu sur le fort Saint-Jean durant quelques minutes seulement. Comme les jeunes dans les quartiers qui se sont mobilisés pour que les gamins des cités et les personnes fragiles puissent se rendre sur les lieux de passage de la flamme ».

Inclusion culturelle pour refermer la séquence marseillaise

Ce fût peut-être le plus inattendu et surprenant de ces festivités. La scène nationale de Marseille le ZEF (dans les quartiers nord) a offert une représentation unique de Ballet Jogging, au stade Delort (dans les quartiers sud). Une pelouse en guise de planches pour ce spectacle plus couru que joué, reposant sur plusieurs mois de travail de la part de 150 joggeurs volontaires de tous niveaux, âges, sexes, professions. Le seul critère fixé par le chorégraphe Pierre Rigal aux 150 bénévoles était de se libérer pour deux entraînements hebdomadaires. Le spectacle a été à la hauteur des efforts consentis : une heure non-stop traversée de différents tableaux -inspirés de la gestuelle de différentes disciplines pour un hommage à l’olympisme.

« C’est l’aboutissement d’un an de travail expliquait, expliquait la directrice du ZEF. Un projet artistiquement et politiquement important pour notre scène nationale, car ouvert à tous. Et retenu dans le cadre de l’Olympiade Culturelle ! ». Une Francesca Poloniato ravie devant une tribune remplie par plus de 2000 spectateurs venus des quatre coins de la ville. Ce projet un peu fou a, de plus, débouché sur des rencontres et de belles histoires. Par exemple Samir, ingénieur à EDF, propose de donner des cours de français et du temps de formation à Sidi et Ousmane, 16 ans, arrivés il y a deux ans respectivement de Gambie et de Guinée. « Ça a été du temps pour se préparer, mais ce soir on a rendu le public fier de notre travail. Cette expérience nous a beaucoup apporté ». ♦

Flamme olympique : quand la réalité est à la hauteur du scénario  3