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Par Marie Le Marois, le 12 septembre 2024

Journaliste

Handicap : autonome chez soi avec HandiToit

Comme Yoni et Céline, 26 personnes en situation de handicap moteur bénéficient de la formule HandiToit à Marseille, Istres et Aubagne @Marcelle

Les personnes lourdement handicapées, qui souhaitent vivre à domicile, rencontrent des difficultés souvent insurmontables. HandiToit propose depuis 2006, dans les Bouches-du-Rhône, un dispositif innovant et sécurisant. Il combine logement adapté, privatif et social, en milieu ordinaire. Et une aide humaine 24 heures sur 24 pour les actes imprévisibles de la vie quotidienne. 

Yoni, tétraplégique, a besoin d’une aide pour mettre ses chaussures, boire, enfiler son manteau. Et même « se gratter le nez », précise-t-il. Mais « ça, c’est (sa) femme qui s’en occupe ». Céline ne peut pas vraiment faire plus, cette femme de 50 ans souffrant elle-même d’une infirmité motrice cérébrale (IMC) depuis la naissance. Tous deux ont besoin d’une tierce personne au quotidien. Habituellement, les personnes dans leur situation vivent chez un parent ou dans un établissement spécialisé. Grâce à HandiToit, Céline et Yoni, eux, bénéficient de leur propre appartement, accessible financièrement et sans aide à demeure pour préserver leur intimité. 

Un appartement adapté

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Le logement de Céline et Yoni est situé au troisième étage de ce bâtiment construit en 2006 @Marcelle

Ces passionnés de jazz, « mais aussi de photos en noir et blanc », se sont rencontrés dans un centre de rééducation des Pyrénées-Orientales. Yoni était alors étudiant en histoire et droit à Nancy et vivait dans une résidence adaptée, « où il y avait de l’aide tout le temps et on prenait nos repas en commun ». Céline étudiait les lettres à Aix-en-Provence et occupait déjà son appartement HandiToit, depuis 2006, ses parents faisant partie des fondateurs (bonus). Ils se sont mariés en 2017, en témoigne la grande photo dans le salon de leur appartement, à Marseille. Elle en robe rose et lui, en nœud papillon avec la Méditerranée au fond. En face, dans la cuisine ouverte, trône la collection de canettes de coca de Yoni. Leur appartement fait partie d’un ensemble immobilier qui comprend 110 logements sociaux, dont 14 adaptés. Ils sont le fruit d’un partenariat entre HandiToit et le bailleur social ARCADE/SFHE (bonus). « Nos résidents ne pouvant pas avoir un travail au long cours, ils vivent avec les minima sociaux, raison pour laquelle nous avons œuvré avec des bailleurs sociaux », décrypte Julie Boueri, cheffe de Service du Pôle Habitat.

Social et inclusif 

Dans cet appartement adapté, le sens de la circulation est pensé pour faire demi-tour, rouler dans une pièce, aller dans une autre @Marcelle

Dans cet habitat, dit ”inclusif”, tout est aménagé pour les personnes en fauteuil roulant. La porte d’entrée est automatique, les ouvertures sont larges, les pièces grandes et les terrasses accessibles (pas de rebord). La douche est au sol, les interrupteurs sont à 90 cm de hauteur. Le fauteuil roulant se glisse sous les plaques de cuisson et l’évier. Et la porte du four coulisse à l’intérieur. Les seuls aménagements apportés par le couple sont des carreaux antidérapants dans la douche pour Céline, qui parvient à effectuer parfois ses transferts sur ses jambes. Et un plan de travail à hauteur de fauteuil dans la kitchenette. « Car j’avais envie de me mettre à la cuisine », souligne cette cliente des marchés de la Belle de Mai et du Vieux-Port. Ainsi, pour le déjeuner, elle a concocté un taboulé avec son auxiliaire de vie.

♦Cartographie de l’habitat inclusif dans le département des Bouches-du-Rhône

Une permanence humaine

« Mes canettes viennent de partout. J’en ai rapporté certaines – Espagne, Italie, Angleterre, etc. Les autres, ce sont des amis qui me les ont offertes », Yoni. @Marcelle

Tous les jours, comme toute personne en situation de handicap physique, Céline et Yoni bénéficient d’assistants de 6 à 13 heures et de 18 à 20 heures pour des interventions programmées – toilette, repas, etc. Mais que se passe-t-il en dehors de ses horaires si Céline fait tomber ses clés ou a besoin d’aller aux toilettes ? C’est là qu’intervient le deuxième pilier de la formule HandiToit : une aide humaine disponible toute la journée ou la nuit, à n’importe quel moment et pour n’importe quel besoin imprévisible. Boire quand on a soif, mettre un pull dès qu’on a froid, prendre un cachet quand on a mal à la tête. « C’est tout l’intérêt et même le principal d’HandiToit. Si on veut sortir dîner avec des amis et rentrer à trois heures du matin, c’est possible : une des deux permanentes viendra nous aider à nous coucher. On peut choisir notre rythme de vie », insiste Yoni. 

Reliée à toute heure

Céline est bénévole à HandiToit et Yoni, à APF France handicap. Ils cherchent un travail « pour mettre du beurre dans les épinards » @Marcelle

L’appartement est relié à la permanence, située au second étage du deuxième bâtiment, via un interphone. Céline fait la démonstration : elle appuie sur le boîtier qui pend autour de son cou. Quelques sonneries plus tard, Diane, l’une des deux permanentes, répond. Cette professionnelle est auxiliaire de vie, salariée d’une association – l’ADAR – partenaire de longue date de HandiToit. Elle est à disposition pour les résidents des 14 appartements. Yoni lui demande si elle peut venir lui mettre ses chaussures. Diane, tonique et attentionnée, en profite pour lui donner à boire, à la paille, car elle observe des spasmes au niveau de ses jambes. Yoni est fin prêt pour participer au goûter organisé par l’association dans la cour de la résidence. Aidé de la professionnelle, notamment pour appuyer sur le bouton de l’ascenseur, le Lorrain d’origine rejoint les autres habitants avec son fauteuil roulant manipulé grâce à sa bouche. Il est 16 h 30, les enfants de la résidence ne vont pas tarder à débouler. « Notre objectif n’est pas de cloisonner nos résidents, mais bien qu’ils soient intégrés en milieu ordinaire », appuie Julie Boueri.

♦HandiToit propose aussi une plateforme Régionale du Logement Adapté. Elle met en relation des personnes en situation de handicap physique en recherche d’une location et des bailleurs sociaux qui en proposent. 1669 personnes ont trouvé leur location depuis la création de la plateforme en 2002 (témoignage ici). 2515 demandeurs y sont enregistrés actuellement.

Espace de vie partagé

L’interphone relie Céline et Yoni à la permanence 24 heures sur 24 @Marcelle

Dans ce but, l’association a créé un nouveau poste en 2023 :  coordinateur HandiToit. Pour créer du lien entre les résidents, mais également avec les autres habitants de l’immeuble et avec les gens du quartier. L’animateur, ce jour-là Thibaud, organise différentes activités dans l’espace de vie partagée, situé au même endroit que la permanence – ateliers d’écriture, cafés blabla, séances de cinéma. Et à l’extérieur, avec prochainement : balade à Hyères et déjeuner à la Villa Mady, un trois étoiles à Cassis.  « L’animateur fait aussi de la prévention avec les gens de l’immeuble, pour qu’ils ne bloquent pas l’ascenseur, par exemple », explique Julie Boueri. Un peu plus tard, Thibaud poussera du trottoir un matelas deux places. Les personnes en fauteuil n’auraient pas pu passer.  

Pour créer du lien

Diane est l’une des auxiliaires de vie connectées en permanence avec les 14 appartements adaptés @Marcelle

Céline et Yoni participent volontiers aux activités de HandiToit. « Ils sont moteurs, proposent des sorties, ce sont des baroudeurs ! », s’enthousiasme la cheffe de service. Mais dès qu’il peut, le couple « fait des choses avec les valides, on est “full inclusion”», insiste Céline. Après-demain, ils se rendent à la plage, Bonneveine ou La Ciotat, les seules qui possèdent une ‘’mise à l’eau’’ pour les personnes handicapées. « Si Mobimétropole (véhicule aménagé pour personne à mobilité réduite NDLR) vient bien nous chercher, car on le sait uniquement la veille à 14 heures », se désole cette férue d’écriture. Elle va prochainement se former avec France Travail pour devenir intervenante salariée dans des ateliers. 

Pas sans difficulté

Thibaud (debout) est animateur HandiToit. Il aide notamment les nouveaux à s’insérer dans la résidence et le quartier. @Marcelle

Vivre chez soi n’est pas sans difficulté. Céline et Yoni doivent gérer, par exemple, toutes les petites réparations de l’appartement « qui mériterait d’être rénové », insiste Céline. Ainsi, des traces de pneus zèbrent le sol – les roues des fauteuils. Elle a demandé quelques devis à des entreprises pour le refaire, mais les travaux sont hors budget. Julie Boueri lui propose des alternatives, comme l’association les Compagnons  Bâtisseurs, qui accompagnent des habitants en situation précaire dans la rénovation de leur habitat. Céline aimerait également que HandiToit duplique sa formule ailleurs à Marseille. « Car le quartier de la Belle de Mai n’est pas très accessible – les transports, les trottoirs, mais à Marseille, c’est le cas dans tous les quartiers », soupire celle qui aimerait vivre à Longchamp à cause du tramway. Ces points négatifs sont faibles au regard des avantages. Le prix : 477 euros de loyer avec les APL déduites. Et une aide H24, sans coût supplémentaire, qui représente « l’autonomie absolue », résume Yoni.♦

Bonus

  • HandiToit est né en 2002 du regroupement de trois associations de personnes handicapées physiques et de personnes valides, qui ne trouvaient pas de solutions. Des personnes qui voulaient sortir des établissements et vivre dans un cadre ordinaire. Des parents qui ont dû inventer une solution pour leur enfant, comme ceux de Céline. Enfin, des personnes qui, après un accident, voulaient continuer à vivre en milieu ordinaire. Soutenue par une quinzaine de financeurs publics et privés, l’association compte aujourd’hui 27 salariés. Et trois services : la plateforme Régionale du Logement Adapté, le pôle Habitat, le SAMSAH (Service d’accompagnement médico-social pour adultes handicapés). La formule HandiToit, dupliquée à Istres et Aubagne, bénéficie à 26 personnes, essentiellement des personnes seules. 
  • L’habitat inclusif Sénior : HandiToit développe son modèle pour des séniors à Marseille et à La Ciotat. « Ce seront des logements sécurisés, avec un pôle de services et d’activité », explique Julie Boueri, la cheffe de Service Pôle Habitat
  • (relire) Lilee : le airbnb adapté au handicap

  • Coût de l’aide humaine H24 : « les personnes en situation de handicap ont une allocation prestation de compensation du handicap (PCH). Elle alloue un nombre d’heures qui permet de financer des prestations d’aide à domicile. Céline, par exemple, à 250 heures PCH, elle met 42% dans le pot commun pour la permanence. Et garde le reste pour des interventions définies avec ses auxiliaires de vie », détaille Julie Boueri.
  • Recul de la loi Elan ? La loi en question, intitulée « Évolution du logement et aménagement numérique » (Elan), a évolué depuis 2005. De 100% dans toute construction neuve, la loi a instauré un quota de 20% de logements accessibles et 100% adaptables. « Accessible signifie juste qu’un fauteuil électrique peut rentrer, circuler et sortir de son appartement. Et adaptable… qu’il faut les adapter », déplore Yoni. Les bailleurs sociaux, partenaires de HandiToit, ont décidé d’aller plus loin, en respectant le cahier de préconisations HandiToit.