AménagementEnvironnement

Par Philippe Lesaffre, le 1 décembre 2025

Journaliste

Il rend beaux les déchets de construction

@Melyna Cote -Unsplash

Chantre de l’upcycling et fondateur de Kataba, Luc Monvoisin récupère des matériaux dans des chantiers de construction en région parisienne pour leur donner une seconde vie. À partir de tôles d’habillage, dalles de faux plafonds et éléments divers destinées à l’incinération, son entreprise conçoit et réalise des assises, des luminaires ou encore des panneaux acoustiques.

En 2019, Rafael Nadal remporte son 12e titre à Roland Garros. Presque une évidence pour les spectateurs, qui ont durant la quinzaine fait leurs adieux au court n°1. La fin d’une ère car, dans le cadre de la modernisation des infrastructures de Roland Garros, l’enceinte – inaugurée en 1980 – sera démolie après le tournoi.

Pour autant, tout n’a pas été mis en déchetterie, des matériaux ont pu être récupérés en vue d’être revalorisés. Chantre de l’économie circulaire et fondateur de la société Kataba, Luc Monvoisin s’en souvient bien. Le sponsor du tournoi de tennis, BNP Paribas, via l’agence de communication qui l’a accompagné, avait toqué à sa porte afin de lui transmettre une proposition originale.

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Des chaises issues d’un court de tennis démoli

L’une des chaises de Kataba présentée en juin 2019 sur le court de tennis @ BNP Paribas / Roland Garros

On lui a demandé alors de concevoir 400 chaises à partir des coques en plastique issues des sièges gradins. Il a accepté la mission. Et ses produits, il a pu les présenter en pleine compétition. En effet, les chaises ont été mises en vente pendant le Grand Chelem. Succès fou. « En quelques heures, se souvient le fabricant, l’ensemble des biens ont été vendus. Les fonds récoltés ont été reversés à l’association Fête le Mur, une structure parrainée par Yannick Noah, dont l’objectif est de favoriser l’insertion sociale des jeunes grâce au sport. »

Depuis plusieurs années, Luc Monvoisin traque et collecte ce qui est délaissé par les acteurs du secteur de la construction. Les déchets des uns, typiquement des tôles d’habillage ou des dalles de faux plafonds qu’il récupère dans des chantiers, il vise à les utiliser et les transformer en objets de valeur, en biens manufacturés. Dans son catalogue, on trouve beaucoup de luminaires ou de panneaux acoustiques, souvent conçus pour des foncières immobilières quand celles-ci réhabilitent des bâtiments. En 2024, par exemple, Luc Monvoisin en a livré plus de 500 (soit 1 400 m²) pour la société de gestion immobilière Praemia REIM France. Des articles qu’il a su construire à partir de dalles de faux plafonds issues de bâtiments ayant servi durant les Jeux olympiques de Paris au sein du village des athlètes.

« Économie de la fonctionnalité et de la coopération »

Récemment, on a également fait appel à lui dans l’optique de revaloriser des traverses de chemins de fer déclassées (sans traitement chimique), que lui et ses équipes ont transformées en revêtements de sol. Leur travail a été en partie exposé en 2024 à l’intérieur de la gare d’Austerlitz, à Paris. Et dans les prochains mois, au cours de l’année 2026, les voyageurs pourront découvrir sur la façade extérieure de la Gare de Lyon une série de faux plafonds en bois, réalisée aussi par Kataba.

Pour le Groupe SNCF et la société AREP, Kataba a transformé du bois provenant de gisements de traverses de chemin de fer déclassées et de faux plafonds en lames de parquet de chêne, issu d’un collège de Poitiers. Le résultat a été exposé devant la Gare de Lyon à Paris. © Kataba

Si l’entreprise crée sur demande pour des foncières immobilières, elle stocke tout de même un certain nombre de matériaux qu’elle sait utiles pour l’avenir, récupérés dans des chantiers, via des acteurs de l’économie circulaire du bâtiment (voir bonus). En général, pour donner vie à ses conceptions, Luc Monvoisin, aujourd’hui sans salariés, collabore avec de nombreux artisans, installés principalement en région parisienne. Un tapissier, un repousseur sur métaux, un menuisier notamment… sans oublier un établissement et service d’aide par le travail (ESAT), réservé aux personnes en situation de handicap.

Luc Monvoisin s’attache, dit-il, à l’idée de « concevoir son offre de valeur sur ses savoir-faire, et non pas sur une stratégie de prix et de volume ». Le designer de formation parle d’« économie de la fonctionnalité et de la coopération » : « Nous partons en général d’une demande d’un client en cherchant à créer une offre adaptée à ses besoins, précise-t-il. Il a des matériaux à utiliser, nous leur créons une seconde vie en les transformant et en les valorisant. »

Un entrepreneur en mission

L’entrepreneur francilien, qui a démarré son activité en 2018, le répète à l’envi : « L’impact environnemental des équipements peut être divisé par deux si on double leur durée de vie. »

Luc Monvoisin veut aider les acteurs à se transformer pour faire en sorte que l’économie soit de plus en plus circulaire ©DR

Lui en a pris conscience au cours de son parcours. Après une école de design, il a rejoint la marine marchande. Pendant longtemps, il a officié en tant que chef mécanicien sur des navires visant à poser et à entretenir les câbles sous-marins, les câbliers d’Alcatel. « Via ce métier de marin, dit-il, j’ai compris que la planète partait en quenouille. Dans les pays du Sud, il n’y a pas les infrastructures suffisantes pour recycler nos déchets, qui traînent partout. » C’est là qu’il réalise l’effort à fournir pour faire évoluer les choses dans la bonne direction, de façon globale.

Mais comment s’y prendre ? « J’ai considéré qu’entreprendre était un bon moyen de parvenir à des résultats concrets. Contrairement à la politique, on peut se rendre compte des retombées plus rapidement. Alors je me suis jeté à l’eau… »

En 2016, Luc Monvoisin profite d’un plan de sauvegarde de l’emploi proposé par son employeur pour changer de voie. Il bifurque et imagine la suite. En structurant sa nouvelle activité, il découvre les enjeux environnementaux dans le secteur de la fabrication des produits manufacturés. « Au départ, je pensais que le sujet majeur était le transport, mais 80 % de l’impact écologique est lié aux matières premières. » D’où sa volonté à faire évoluer les mentalités. À travers son activité de création, mais pas seulement.

♦ Lire aussi : Du béton de bois pour bâtir plus vert

Réduction de l’impact écologique

Kataba conseille en parallèle les grandes entreprises telles que Vinci, sur le volet de la décarbonation de leurs biens. Luc Monvoisin veut les faire profiter de l’expérience qu’il acquiert au fur et à mesure. Au début de son aventure, il pariait plutôt sur l’écoconception. Il fabriquait des bureaux et des tables pour des particuliers et des petites entreprises. « On travaillait avec des matériaux faiblement carbonés, principalement du bois, et on arrivait à réduire de 74% l’impact carbone de ces biens. » Or, en fabriquant des biens manufacturés principalement via le réemploi, Kataba arrive à atteindre « 87% de diminution de l’impact carbone ». Guère plus, néanmoins. C’est que réaliser des produits conçus à partir de matériaux systématiquement de seconde main lui paraît « difficile économiquement ».

La grande majorité de ce qu’on pourrait récupérer dans un chantier de construction termine sa course en incinération, mais ça pourrait resservir… © Michael Kora – Unsplash

Bifurcation du secteur en vue

Pour autant, il souhaite inviter les uns et les autres à rejoindre l’aventure et l’aider à développer une économie de plus en plus circulaire. « Depuis quelques années, les choses évoluent, certes lentement mais de manière positive. Les initiatives se multiplient pour aller vers plus de réemploi (bonus), même si le secteur tâtonne encore beaucoup. » Selon lui, il est nécessaire que les organisations bifurquent, réussissent à transformer leur modèle, et il entend les encourager dans cette voie… toujours plus verte.

Luc Monvoisin le sait, la marge de progression est « énorme », tant il y a sur le territoire des pièces à sauver. Selon l’ADEME, seul 1% des matériaux de construction ont été réemployés en France en 2022 à la suite d’un premier usage. Trop souvent, ils sont hélas recyclés alors que l’on peut les réutiliser. Trop souvent, ils terminent leur course à la décharge… inutilement. C’est le message qu’il martèle, vaille que vaille. Cela prendra du temps. ♦

Bonus

# Stockage. Les matériaux utilisés par son entreprise sont notamment stockés dans le sud de Paris, au sein du centre technique de Vitry-sur-Seine de Cyneo, une filiale de Bouygues visant à accompagner les acteurs du réemploi.

# La réglementation Re2020. Elle incite à aller vers plus de réemploi dans les programmes immobiliers. Elle permet en particulier d’identifier ainsi des gisements de pièces et de matériaux potentiels à revaloriser.