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Jenavigue’Raie défend les mal-aimés de la Méditerranée
Souvent invisibles ou redoutés, les raies et les requins font pourtant partie des espèces les plus menacées en Méditerranée. L’association Jenavigue’Raie œuvre pour mieux les connaître et les sauvegarder grâce à ses missions scientifiques et de sensibilisation. Son objectif : changer notre regard sur ces espèces méconnues et rappeler qu’il est encore temps d’agir.
La combinaison ajustée, le masque bien vissé, l’équipe est parée pour plonger. La température de l’eau n’est pas des plus idéales pour faire trempette. Pas un baigneur n’a laissé en journée l’empreinte de sa plante de pied sur le sable. La nuit est tombée et seules les lumières de l’embarcation se miroitent dans les vagues bleu pétrole. La doctorante en écologie marine Célia Bertrand est du voyage.

Avec la médiatrice scientifique Julia Morath, elle a fondé en 2022 l’association Jenavigue’Raie qui s’inscrit dans une double dynamique : la recherche et la médiation autour des raies et des requins, espèces méconnues et vulnérables. Elles ont été rejointes, par la suite, par Milla Lesut, océanographe et plongeuse professionnelle et par Julien Gasc, lui aussi plongeur professionnel et chirurgien des raies et des requins.
L’association, dont le siège est à Montpellier, organise des expéditions scientifiques pour mieux comprendre ces deux espèces et mène des actions de sensibilisation auprès du grand public, des scolaires et des acteurs du littoral. Elle réunit plus de 27 membres aux profils variés : scientifiques, plongeurs, marins, médiateurs… Pour ses missions en mer, elle s’appuie ponctuellement sur des partenaires extérieurs, notamment l’association sétoise The Lost Compass, qui met à disposition un bateau pour accéder à des zones difficiles d’accès et ainsi faciliter les opérations de capture et de suivi.
Des études poussées grâce à l’ADN environnemental et la télémétrie acoustique
Jenavigue’Raie s’appuie sur des méthodes innovantes et non invasives, comme l’ADN environnemental, qui détecte la présence d’espèces à partir de simples échantillons d’eau. Ces travaux améliorent la connaissance de la répartition des raies et des requins et aident à identifier des zones clés. Le principe repose sur les traces d’ADN laissées par les organismes dans leur milieu (cellules, mucus, excréments), rendant leur détection possible sans observation directe.

L’association conduit également un projet baptisé Émerge, fondé sur la télémétrie acoustique. Des balises sont fixées sur les animaux afin d’analyser leurs déplacements, leurs comportements et leur utilisation des habitats marins. L’enjeu est important dans des zones comme la réserve de Cerbère-Banyuls, dans les Pyrénées-Orientales, où certaines espèces menacées trouvent refuge. Les signaux émis par les balises sont captés par un réseau de récepteurs installés le long du littoral, assurant un suivi à long terme et une meilleure compréhension des cycles de vie.
Le projet repose sur un vaste réseau de partenaires, réunissant institutions scientifiques, gestionnaires d’aires marines protégées et réseaux européens, dans une dynamique de coopération transfrontalière avec l’Espagne. Les données recueillies viendront nourrir les travaux de thèse de Célia Bertrand et seront mises à disposition des acteurs de la conservation.
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Des espèces qui restent difficiles à localiser et à protéger
Les premières observations ont déjà révélé des résultats majeurs, notamment la forte présence de très jeunes individus. « On a retrouvé beaucoup de juvéniles. Ce qui est très intéressant car ce sont sans doute des zones de nurserie », explique la doctorante. Ces espaces, où les jeunes grandissent à l’abri et qui témoignent de la proximité d’adultes reproducteurs, jouent un rôle essentiel dans la survie des espèces.
Pourtant, ils restent difficiles à localiser et à protéger, en particulier en Méditerranée française. Leur identification représente donc un enjeu clé, car leur préservation pourrait influencer directement le renouvellement des populations. Ces travaux pourraient également guider les politiques de protection marine et la gestion des aires protégées.
Les requins pâtissent d’une image de prédateurs dangereux, tandis que les raies demeurent largement méconnues. « Les gens qui ne connaissent pas la mer imaginent de grands poissons aux dents acérées qui attaquent les humains », note Célia Bertrand. La réalité est différente. En Méditerranée, apercevoir un requin relève presque du privilège, tant certaines espèces sont rares. Plus que les idées reçues, c’est surtout une faible connaissance de la biodiversité locale qui domine. « On perçoit souvent la Méditerranée comme une mer morte, alors qu’elle compte parmi les zones les plus productives. »

Une quarantaine d’espèces, souvent méconnues et inoffensives
Les menaces pesant sur les raies et les requins sont multiples. La principale reste la surpêche. « Je viens de la côte atlantique, à Capbreton où la pêche est très présente. Je n’avais jamais mangé de raie. En arrivant à Montpellier, j’ai découvert que c’était courant, apprécié et considéré comme un produit de qualité. Les habitudes varient selon les cultures et les régions », confie Célia Bertrand.
À cela s’ajoutent les prises accidentelles. C’est le cas de la pêche de certaines espèces comme les raies torpilles, qui ne sont pas consommées. Les raies pastenagues communes, reconnaissables à leur dard venimeux, ne sont généralement pas recherchées non plus. Les raies du genre Raja sont, elles, activement pêchées, notamment en hiver. Elles peuvent atteindre 6 à 8 kilos, et représenter une source de revenu importante pour les pêcheurs. Il existe donc une véritable demande pour ce poisson. Sa valeur commerciale varie fortement selon les circuits de distribution.

La situation des requins est similaire. Certaines espèces, comme le requin ange, autrefois présent le long des côtes méditerranéennes françaises, ont quasiment disparu du continent. La Méditerranée abrite une quarantaine d’espèces, souvent méconnues et inoffensives, à l’image du requin pèlerin, qui se nourrit de plancton. « Certaines sont protégées par des réglementations comme la CITES. À l’inverse, les raies ne bénéficient d’aucune protection », déplore Célia Bertrand. Cette absence contraste avec leur grande vulnérabilité biologique, liée à leur croissance lente et à leur faible taux de reproduction.
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Plus de la moitié des raies et des requins menacée en Méditerranée
La pollution, et les effets du changement climatique qui modifient les comportements et les habitats, sont aussi néfastes. La situation est donc critique. La Méditerranée est aujourd’hui la mer où la proportion d’espèces menacées est la plus élevée. « Plus de 50% des raies et requins », souligne la co-fondatrice de Jenavigue’Raie. L’augmentation des températures et les perturbations des écosystèmes entraînent déjà des changements de comportement, voire des échouages, signes d’un milieu marin en profond déséquilibre.
Des constats qui font que la mission de Jenavigue’Raie déborde largement du cadre scientifique. Il s’agit aussi de recréer du lien entre les citoyens et leur environnement marin. « On pense qu’il faut partir loin pour voir des merveilles alors que le long de nos côtes méditerranéennes, il y a des choses merveilleuses à découvrir. »

Dans un contexte où la biodiversité locale est souvent sous-estimée, l’association cherche à réancrer l’émerveillement et la curiosité au plus près du territoire. À travers des documentaires, des interventions scolaires et des actions de terrain, elle entend susciter curiosité, émerveillement et engagement. Car protéger les raies et les requins, c’est aussi réapprendre à regarder la mer autrement. Non plus comme un espace vide ou hostile, mais comme un écosystème riche, fragile et indispensable. ♦