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Jeunes et séniors, le duo gagnant
De plus en plus d’initiatives se mettent en place autour du lien intergénérationnel : crèches, cantines, habitats… Elles sont nécessaires dans une société où 530 000 séniors rencontrent rarement d’autres personnes, d’après le dernier baromètre des Petits Frères des Pauvres qui parle de « mort sociale ».
« Pour être bien avec son âge, on a besoin des autres générations », assure Alain Villez, président des Petits Frères des Pauvres durant huit ans. Cette association lutte contre l’isolement et la solitude des séniors, en priorité les plus démunies. Dans un rapport publié en 2023, elle pointe « l’importance que revêt le lien intergénérationnel et la souffrance que génère son absence. C’est même cette absence qui pèse le plus dans le sentiment de solitude », résume ce spécialiste du grand âge. Toutefois, pour qu’elle soit fructueuse, la relation entre les générations ne peut être uniquement affective, « même si cet aspect est déterminant », souligne-t-il. Elle demande à être nourrie d’autres types de partage, « autour d’une activité, par exemple ».
Un lien basé sur l’échange

Les bienfaits de cet échange entre jeunes et séniors sont innombrables. La joie naturelle des premiers impacte positivement l’humeur des seconds. Les jeux et les questions des enfants améliorent la motricité et la mémoire des plus âgés, qui se sentent également utiles. Il est cependant erroné de penser que seuls les plus jeunes ont à offrir. ‘’Trop souvent l’avancée en âge et la vieillesse sont présentées comme le temps de l’immobilisme et du déclin’’, déplorent les acteurs de La Semaine Bleue, sept jours dédiés chaque année aux retraités et aux personnes âgées. Ils ont le savoir et l’expérience à offrir en partage, la patience d’écouter et l’intelligence d’encourager. « Ils prennent le temps dans une société qui privilégie le zapping », fait remarquer Alain Villez.
# Les Petits Frères des Pauvres publient un baromètre sur la solitude et l’isolement tous les quatre ans. En 2017, 300 000 personnes âgées de 60 ans et plus étaient en situation de mort sociale. En 2021, ce chiffre grimpait à 530 000.
Initier la rencontre

Enfin, les aînés ouvrent les plus jeunes sur le ‘’monde d’avant’’ « qui fonctionnait avec une autre logique. Sans portable, ni réseaux sociaux », poursuit celui qui préside désormais les établissements des Petits Frères des Pauvres. L’échange joue toutefois son rôle si ces derniers « ne sont pas enfermés dans le temps passé, mais acteurs du temps présent ».Malheureusement, les occasions de se rencontrer ’’s’amenuisent lorsque l’écart d’âge est important’’, pointent Les Petits Frères des Pauvres dans leur rapport de 2023. L’association préconise par conséquent des initiatives pour faciliter les rencontres entre générations. Développer des lieux de convivialité pour tous au pied des hébergements pour séniors. Ouvrir les lieux de restauration collective aux personnes âgées. Créer des habitats partagés intergénérationnels, etc. Alain Villez conclut son propos par le slogan de la prochaine Semaine Bleue : « Ils ont besoin de nous, on a besoin d’eux ». ♦
Voici quatre expériences qui illustrent les bénéfices du lien entre les générations.
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#1 Écoliers et séniors à la cantine
Dans l’Aisne, à Rozoy-sur-Serre, les élèves de l’école élémentaire déjeunent à la cantine de la Résidence Hélisende. À l’inverse, une quinzaine de résidents se déplacent dans les classes pour participer à des ateliers.

Clémence Durtette, directrice de l’école Jeanne d’Arc : « En avril 2014, le directeur de la nouvelle maison de retraite est venu se présenter. Nous avons parlé intergénération et… cantine. Nous avions à cette époque à peine 30 élèves qui restaient déjeuner. Intégrer une cantine au sein de l’établissement revenait trop cher, notamment à cause des charges de la cuisinière. Le directeur de l’Ehpad nous a proposé de venir déjeuner dans son établissement. Le projet n’a pas été simple à monter. La maison de retraite étant à 400 mètres de l’école, il a fallu par exemple acheter une camionnette pour transporter les tout-petits. Mais rapidement, tout le monde a été ravi. Combien de fois après les vacances, les résidents m‘ont confié : ‘’qu’est-ce qu’on s’est ennuyé !’’ Avant de se mettre à table, les élèves de primaire lisent aux aînés les titres des journaux (et surtout l’horoscope !). Quand les petits arrivent, à la queue leu leu, ils tendent la main pour leur faire des checks !
« Les enfants apportent de la joie de vivre »

Environ une fois par semaine, des résidents viennent au sein de l’école partager une activité : cuisine, lecture, théâtre, bricolage, conte, etc. Ce matin, par exemple, ils ont participé au parcours de motricité dans la classe des tout-petits. Il fallait les voir tenir la main des enfants pour les passages difficiles ! Certains enfants restent bien sûr en retrait, mais, globalement, des liens très forts se tissent, comme entre Madame Michelle et Jeanne, 10 ans. Elle l’a connue à 4 ans ! Les enfants apportent vraiment de la joie de vivre aux résidents. Et eux deviennent familiers de la vieillesse et de la maladie (ils adorent pousser les fauteuils roulants !). Ils ont aussi un autre rapport à la mort. Nous avons 60 élèves en demi-pension cette année, mais plus question d’une cantine à l’école ».
Et aussi : À Bioule (Tarn-et-Garonne), la cantine scolaire accueille les enfants de l’école et une dizaine de personnes âgées.
#2 Des étudiants chez des séniors

Mettre en relation des moins de 30 ans en recherche de logement temporaire avec des séniors disposant d’une chambre est la formule gagnante. La cohabitation intergénérationnelle solidaire s’est développée depuis le choc de la canicule de 2003 pour répondre aux problèmes de l’isolement des personnes âgées, de leur désir de rester à leur domicile. Mais aussi de l’insuffisance de logements de courte durée pour les jeunes. Elle est portée aujourd’hui par une cinquantaine de structures en France (Génération & Cultures, Pari Solidaire, etc.) regroupées dans Cohabilis (premier réseau national en France de la Cohabitation Intergénérationnelle et habitat partagé). « Nous formons 1700 binômes par an en France », se félicite Nelly Paolantomacci, responsable de la communication.
« Leur compagnie est rassurante et divertissante »

Claudette, 77 ans, héberge deux étudiants, dont Louise, près d’Avignon avec La Logitude : « J’aime leur compagnie, elle est rassurante et divertissante. Et m’évite de trop parler à mon chat ! Le soir, j’ai hâte qu’ils rentrent de cours. On papote, ils me racontent leur journée, je leur offre une part de gâteau. Ils m’apportent beaucoup de gaieté et de fraîcheur. Et puis, quand j’ai un problème informatique, ils savent faire. Ils sont très discrets (c’est plutôt moi qui les ennuie avec le son de ma télé super fort). Je vois peu mes enfants et petits-enfants, avoir ces étudiants à la maison est inestimable ».
“Vivre avec une personne âgée est enrichissant”

Louise, 19 ans, étudiante en techniques de commercialisation : « Moi qui n’ai pas eu de relations avec mes grands-parents, être avec Claudette représente beaucoup. Elle a un rôle protecteur. On s’entend bien, on rigole. Elle me cocoone aussi. Alors, oui, parfois je rêve d’indépendance, de pouvoir mettre ma musique à fond, mais vivre avec une personne plus âgée est enrichissant, j’apprends à m’adapter. J’aime sa créativité, sa franchise et sa force de caractère. Elle ne se plaint jamais. Moi qui suis chochotte, son courage m’inspire. »
♦ (re)lire Des chambres d’étudiant en Ehpad ? Et pourquoi pas !
#3 Une crèche au cœur du troisième âge
De plus en plus de lieux de vie pour le troisième âge accueillent une micro-crèche dans leurs murs. Les résidences Abbaye et Bords de Marne font déjà l’expérience avec succès. De son côté, l’entreprise Tom&Josette implante cette formule depuis 2022 avec un projet pédagogique fondé sur les bienfaits de la relation intergénérationnelle. 14 micro-crèches sont installées, trois sont en cours.
« Ces interactions permettent aux aînés de maintenir leurs capacités cognitives et motrices »

« Le jeu change tout »

Le contact n’est pas automatique, il ne faut pas se mentir. Il y a une différence de hauteur – les enfants sont au sol, les personnes âgées en fauteuil. Les premiers ne parlent pas encore, les seconds ne parlent plus vraiment. Mais le jeu change tout. L’échange passe beaucoup par la communication non verbale, le rire aussi ! Il y a une espèce de fascination qui se crée des deux côtés. Et bien sûr, beaucoup de bienfaits. Ces interactions permettent aux aînés de maintenir leurs capacités cognitives et motrices en tirant profit de la dynamique induite par les enfants. Pour eux, elles contribuent à leur développement, agissent sur leur sociabilité, leur adaptabilité, mais aussi leur confiance en soi. Quand on emmène les résidents dans la crèche, les rôles s’inversent ! Il est difficile pour eux de se concentrer avec tous les enfants et le bruit, mais ils aiment aussi. Car il y a de la vie ».
♦ (re)lire aussi Une crèche dans un Ehpad, c’est tendance
#4 Jeunes et personnes âgées dans un habitat partagé intergénérationnel

‘’Les Jardins du Carmel’’ est un couvent à Douai, dans le Nord, aménagé en 2023 par Habitat & Humanisme. Cet édifice du XIXe siècle abrite 37 appartements à loyer modéré. Y vivent retraités, personnes seules ou en couple, familles monoparentales et étudiants. L’intergénération est le cœur de métier de cette association qui fête ses 40 ans cette année. Elle est à la tête de cinquante projets en France et d’une quinzaine en préparation. L’ambition est toujours la même : loger et accompagner les personnes en situation de fragilité. Mais aussi créer du lien pour rompre l’isolement.
« On veille les uns sur les autres, on s’entraide »

Corinne, une des dix résidentes sénior : « Quand l’assistante sociale nous a proposé, à mon mari et moi, un appartement aux Jardins du Carmel, on a rapidement dit oui en voyant le cadre. On ne se doutait pas à ce moment-là qu’on se lierait autant avec les autres résidents, qui ont de 22 à 83 ans, sans parler des enfants. Tout est bon pour se voir. On organise dans la salle commune des soirées croque-monsieur, des après-midis crêpes avec les enfants et des temps forts comme le repas de Noël. Pas question de laisser quiconque ce jour-là ! On partage aussi des moments devant chez nous, sur les coursives. Iris, ma petite-fille de 3 ans que je vais chercher tous les jours à l’école, est la mascotte de la résidence. Mon mari joue aussi à la belote avec trois personnes âgées. On veille les uns sur les autres, on s’entraide. Quand je vivais dans ma maison, je n’avais aucun contact avec mes voisins ! Des projets ? On en a plein et on les décide ensemble : carrés potagers, terrain de pétanque, parcours santé sénior et équipements pour les enfants. Les résidents sont bien plus que des voisins : des amis ».♦