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Jeux faits main, jeux de liens
Les vieux meubles et les chutes de bois font le bonheur du Toulousain Alexandre Sahuguède qui conçoit de grands jeux de société et anime des parties endiablées. À la tête de son entreprise ‘’T’envoies du bois’’, le trentenaire recycle la noble matière et mise sur l’esprit de partage et le collectif.
Décembre a été une période chargée. Le mois de janvier est plus calme. Ça tombe bien. Alexandre Sahuguède a du pain sur la planche. Après avoir parcouru les marchés du sud de la Haute-Garonne pour proposer échiquiers et autres Backgammons comme idées de cadeaux de Noël, il a rejoint son atelier situé à Palaminy dans le Comminges.
Le Toulousain s’attèle à la confection de jeux géants faits main avec du bois de récupération. Sur son établi, il vient d’assembler les montants de trois lits dont les couleurs et les cernes varient. Recollés côte à côte, une fois poncés, ils composeront la surface d’un jeu de gruyère XXL qui complètera la ludothèque de l’ébéniste. Alexandre dispose en effet d’un beau panel de grands jeux en bois, qu’il a fabriqués de A à Z.
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Ces derniers ne sont pas destinés à alimenter la vitrine d’un collectionneur, bien que chaque pièce soit unique en son genre, mais sont réservés à la location et à l’animation. Leur créateur les met à disposition de tout un chacun pour passer de bons moments entre amis, associés ou collègues. Et encadre, à la demande, les parties en expliquant notamment les règles des jeux loués. « J’en fabrique pour la vente, comme cela a été le cas pour Noël, mais ce n’est pas le cœur premier de mon métier », précise-t-il.
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Un CAP d’ébéniste en poche après un doctorat en automatique
Avant le bois, Alexandre Sahuguède maniait les machines ou plutôt leurs mécanismes. « Je m’intéressais au contrôle des systèmes, du thermostat aux fusées que l’on envoie dans l’espace », raconte le doctorant en automatique. Oui mais voilà, la suite il ne la voyait pas dans ce domaine d’expertise. Du moins, il ne se projetait pas le moins du monde dans l’enseignement pour lequel il s’estimait « mal à l’aise », pas plus que dans la recherche fondamentale.
« On passe malheureusement trop de temps à trouver des financements et l’essence même du travail en pâtit. Sans compter que c’est très compétitif et qu’il faut effectuer plusieurs années de post-doctorat ». Ce n’est pas pour autant qu’Alexandre décide de se rouler les pouces. Ce qu’il veut, c’est du concret et travailler. À Toulouse, où il a poursuivi ses études, il a fait partie d’une association Terre de jeux, où l’organisation de soirées ludiques était au programme.
« Il y avait aussi la possibilité de louer des jeux et les services d’un animateur. J’ai réalisé que ça me plairait beaucoup de développer cette formule ». Tout en privilégiant le travail manuel et fabriquant lui-même chacune des pièces proposées à la location. « Enfant, j’ai toujours aimé les jeux de société, un peu moins les jeux vidéo, même si de l’adolescence au début de l’âge adulte, j’ai peu joué ». Alexandre entreprend alors de suivre un CAP d’ébéniste dans le Jura, « le département le plus froid de France, sourit-il. Pour un Toulousain, c’est rude ». La formation confirme qu’il a trouvé sa voie.

Son réseau : les vide-maisons, les ressourceries, les chantiers…
De retour en Haute-Garonne, le trentenaire lance sa petite entreprise ‘’T’envoies du bois’’. La matière première sera issue de vieux meubles et autres chutes. « Je n’aime pas le gaspillage. Alors, tout ce que j’utilise ne provient pas d’un arbre fraîchement abattu. À partir de rebus, on peut faire de beaux objets avec une finition professionnelle ». Le bois qu’il récupère a déjà eu une ou plusieurs vies, ce qui le rend d’autant plus intéressant dans son aspect et dans ce qu’il diffuse. « Cela lui donne encore plus de tenue, d’originalité ». Une âme.
Avec une commode, une tringle de rideau, un cadre de tableau, Alexandre fera naître un jeu en bois, une fois tranché, raboté, sublimé et ciré à l’ancienne. « Pour cela, il faut du stock et donc constituer un réseau », explique-t-il. La plupart des bois recyclés viennent de vide-maisons. « J’hérite des meubles qui ne partent pas à la revente et à la déchetterie ». Le menuisier parcourt également les chantiers et les ressourceries. Il ne retient que les bois les plus nobles. C’est-à-dire les bois bruts et massifs. Les meubles en kit, le contreplaqué ou encore les panneaux agglomérés, ne sont pas de la partie.
« La matière doit être robuste et de qualité pour supporter d’être rénovée, retravaillée, sans bouger ni perdre son aspect ». Certaines pièces sont si élégantes qu’elles sont utilisées telles quelles. L’ébéniste garde en réserve le vieux cadre orné en bois d’un miroir. Il sera la composante de choix d’un jeu qui lui offrira une seconde existence. De temps à autre, Alexandre retape de vieux modèles. « J’ai trouvé au rebut un vieux billard indien – ou carrom – à la rosace magnifique. Il y a un vrai engouement autour de ce jeu et une fédération française active avec des champions du monde tricolores. Je vais le remettre en état en complétant les parties manquantes ».

Des jeux en bois aisés à comprendre, facile à manier, intergénérationnels
Avant de commencer à confectionner un jeu, Alexandre se documente sur ses règles, les dimensions à respecter, les motifs usuels, les particularités. Ils trouvent ses sources dans les livres, sur internet, auprès de collectionneurs qui répertorient leurs jeux, des fédérations qui diffusent ces informations… Outre le plaisir et l’amusement qu’ils procurent, certains jeux font aussi travailler la réflexion, l’observation, l’équilibre et la motricité.
Le Toulousain privilégie les jeux faciles d’accès qu’ils soient anciens ou modernes. Billard hollandais, passe-trappe, table à élastique… : ils doivent être compréhensibles de tous. « On doit saisir la règle du jeu en voyant le plateau. L’intérêt est de jouer et non pas de perdre du temps à lire et déchiffrer des pages de consigne », observe l’ébéniste. Même s’il peut faire de rares exceptions. « Il est vrai que le billard indien est plus compliqué mais il est recherché ».

L’objectif est aussi que tout le monde participe quels que soient sa langue ou son origine ou son âge. « Quand un jeu est évident, les participants n’ont pas besoin de se comprendre ». Alexandre entend bien favoriser l’esprit collectif et le partage intergénérationnel : « C’est ce qui est magnifique dans le jeu. Ça crée du lien, ça traverse les époques. C’est universel ». ♦
Bonus
# L’intérêt du jeu en bois. Outre leur esthétisme, leur simplicité intemporelle, les jeux en bois ont l’avantage de durer plus longtemps. Ils sont solides, cassent moins facilement que les autres. Cela permet de faire des économies. Les jeux en bois sont écologiques car la matière première employée, exempte de produits chimiques, est naturelle et renouvelable. La tendance chez les concepteurs est de privilégier le bois de récupération dans la confection. Une pratique répandue avant l’ère industrielle : les artisans qui sculptaient les jeux avaient pour habitude de ramasser les bouts de bois dans la nature.
# Les origines. Le jeu en bois est très ancien. Les fouilles archéologiques font remonter les tout premiers jouets en bois à la Préhistoire, sur le continent africain. Ils sont également présents dans les civilisations antiques égyptiennes, grecques et romaines. Le jeu en bois connaît cependant à son apogée au Moyen-Age. Avec le XXe siècle et l’industrialisation, le plastique supplante le bois. Mais avec la prise de conscience de la surproduction des matières peu ou non recyclables et de l’environnement à protéger, le bois est à nouveau plébiscité.
Le jeu de société préféré des Français est depuis quelques années le Scrabble. Et même lui se décline en version intégralement en bois. Les lettres sont plus douces et inspirantes au toucher que les pastilles plastifiées. Le jeu en bois, c’est aussi l’appel aux réminiscences de l’enfance. Les dames, les casse-têtes chinois, les pions de jeu de l’oie que l’on retrouve dans le grenier, intacts, avec lesquels jouait déjà le père de grand-papa. Une madeleine de Proust sans conteste.
