Avec Jonction, des voix pour comprendre la société
Marcelle fait une place aux podcasts de Jonction, une jeune association qui veut rendre les sciences sociales accessibles à tous. Une collaboration autour d’une conviction commune : comprendre le monde suppose de prendre le temps d’écouter ceux qui l’étudient et ceux qui en vivent les réalités. Première invitation à tendre l’oreille avec une série sur la prison et la réinsertion, à travers l’expérience de celles qui y travaillent.
Cette connivence prolonge aussi la dynamique de Marcelle EMI, notre plateforme d’éducation aux médias et à l’information, avec 78 000 comptes de lycéens activés en région PACA. Un succès de cette rentrée scolaire qui nous encourage à diversifier les chemins vers la connaissance.
Retisser l’échange d’idées et trouver un langage commun

Tout est parti d’un décalage. Après des études d’économie puis de philosophie, Mathias Frère retrouve ses amis et mesure la distance entre les discussions de l’université et celles de son quartier. Les sujets pourraient les intéresser. Mais les mots, les références, la manière de les aborder font obstacle. Les contenus disponibles lui semblent souvent trop techniques, parfois trop militants pour donner envie à des personnes peu familières des sciences sociales de s’y aventurer. « Je rentrais dans le quartier où j’étais et je n’avais plus du tout les mêmes discussions. Je n’arrivais pas à faire ce lien-là ». De cette difficulté naît Jonction. Le nom résume le projet : faire circuler des idées entre des mondes qui se rencontrent peu, alors qu’ils ont beaucoup à se dire.
Partir de ce que les gens vivent

Mathias en parle à Myriam Bengaraa, rencontrée en master de philosophie. À 24 ans, après un parcours en sciences sociales et en recherche, elle partage son constat. Ce qu’elle apprend l’aide à comprendre les expériences de ses proches, infirmières ou salariés des services, bien au-delà des salles de cours. « Les sciences sociales ont un propos sur le monde réel. Ça peut avoir l’air déconnecté, mais c’est très connecté à notre quotidien », insiste-t-elle. Grande consommatrice de podcasts, elle apprécie particulièrement les conversations que l’on peut suivre en cuisinant ou en vaquant à ses occupations. L’impression d’être avec des gens qui discutent, plutôt que devant un cours. Les deux fondateurs retiennent ce principe : croiser l’expérience d’une personne de terrain avec des éclairages issus des sciences sociales. Donner à entendre ce qui se passe, puis les outils pour le comprendre.
L’association loi 1901 qu’ils créent porte cette ambition de vulgarisation. La prison, l’aide sociale à l’enfance : leurs premiers sujets concernent des institutions dont on entend beaucoup parler, souvent à l’occasion d’un drame, mais dont le fonctionnement reste mal connu. Myriam propose de s’appuyer sur cette curiosité déjà présente : « Tirer le fil et en profiter pour amener des concepts de façon un peu douce. » Les interlocuteurs se trouvent d’abord dans leur entourage, puis dans l’entourage de leur entourage. Une amie, le frère d’une connaissance, une rencontre pendant un stage… À force de raconter le projet, les possibilités se multiplient. Le tandem découvre des professionnels enthousiastes à l’idée d’expliquer leur travail. Mathias tient à ce déplacement du micro : « On entend souvent les gens parler pour eux, en décrivant leur réalité. Cette fois, ils la racontent eux-mêmes ».
Venir pour la musique, rester pour une discussion

Jonction a lancé le 12 octobre une plateforme qui associe podcasts, musique et recherche de conférences. Avec une difficulté bien identifiée : comment toucher les personnes qui ne cherchent pas spontanément une émission de sciences sociales ? La musique doit ouvrir cette porte. La radio en ligne propose ainsi une programmation continue dans laquelle les podcasts s’intercalent et trouvent leur place. Des passionnés composent des sélections musicales, notamment depuis le Cap-Vert ou Bangkok. Une représentation du monde invite à découvrir ces sons venus d’ailleurs. Un agenda permettant de chercher des conférences autour de soi complète le dispositif.
On peut donc venir écouter de la musique, s’arrêter sur une discussion, puis avoir envie d’approfondir le sujet. Myriam y retrouve une pratique familière : « Dans nos usages numériques, on a tendance à naviguer de contenu en contenu. L’enjeu, pour Jonction, consiste à faciliter le passage entre plaisir, curiosité et connaissance ». L’équipe dispose du studio parisien d’un ami musicien, qui intervient dans la production sonore. Le résultat a retenu l’attention des journalistes de la rédaction de Marcelle qui – comme moi- ont un parcours dans l’audiovisuel. « Le son des podcasts est soigné, les échanges construits, le montage laisse respirer les voix. Une exigence de fond, avec le ton d’une conversation ».
Des voix qui n’ont pas besoin de visages
Le choix éditorial majeur de Jonction est de ne pas filmer les échanges. Une ligne éditoriale revendiquée par Mathias Frère qui va à l’opposé des usages développés par les réseaux sociaux. « Certains invités n’ont aucune envie de voir leur visage circuler sur Internet. Pour d’autres, notamment lorsqu’ils travaillent dans des professions complexes comme l’univers carcéral, cette exposition peut compliquer la prise de parole. L’audio facilite leur participation. Le sujet, ce n’est pas la personne, mais ce qu’elle dit. » Myriam rencontre aussi des jeunes chercheurs qui doutent de leur légitimité à s’exprimer. Ajouter une caméra risquerait d’élever encore le seuil à franchir.
Reste à financer cette ambition. Deux membres de l’équipe travaillent à plein temps sur le projet sans être rémunérés. La production des podcasts ne l’est pas davantage. Les fondateurs recherchent des soutiens publics ou privés et envisagent le parrainage de certaines émissions. Le modèle économique demeure à construire. Marcelle achète ces podcasts au tarif syndical d’une journée de travail d’un journaliste. Leur diffusion sans exclusivité, puisqu’ils sont disponible sur Jonction, donnera à ces conversations un autre point de rencontre avec le public. Leur manière de partir d’une expérience, d’expliciter les mots et de laisser une place à la nuance rejoint notre démarche. Elle offre aussi une matière intéressante pour l’éducation aux médias : apprendre à écouter un témoignage, comprendre d’où parle une personne, relier une situation particulière à une question collective.
▶️ Écouter le podcast ici.
Premier podcast produit « Prison : écouter celles qui préparent l’après »

La première série de Jonction accueillie par Marcelle porte sur la prison et la réinsertion. À son origine, de longues discussions entre Myriam Bengaraa et une amie qui souhaite devenir directrice de prison. Celle-ci lui raconte son expérience, les relations entre les différents métiers, les situations rencontrées au quotidien. Un univers jusque-là lointain devient concret. « On avait des débats pendant des heures sur les enjeux, sur la conception de la répression, à partir d’événements du quotidien », se souvient Myriam. Mathias, qui a beaucoup lu le philosophe Michel Foucault pendant ses études, y voit l’occasion d’élargir une discussion publique qu’il juge trop centrée sur la sévérité de la peine. Par son entourage, il trouve une seconde intervenante, conseillère pénitentiaire d’insertion et de probation.
Leur échange constitue la matière de trois épisodes d’environ vingt minutes. Assez courts pour être écoutés pendant un trajet, assez longs pour développer une idée. Ils se suivent, mais ont été conçus pour pouvoir aussi être écoutés séparément.
Liberté et accessibilité de la conversation
Le principe consiste à faire tenir ensemble les repères nécessaires à la compréhension et l’expérience personnelle : décrire l’environnement, expliquer les fonctions de chacun, puis laisser raconter ce qui se vit au travail. « Il faut que quelqu’un qui ne connaît rien au sujet puisse se l’approprier », résume Myriam. Cette attention se joue dans des détails très concrets. Un sigle doit être développé. Une fonction expliquée. Une référence évidente pour les professionnelles ne l’est pas forcément pour l’auditeur. Les fondateurs préparent une trame avec leurs invitées, puis veillent pendant l’enregistrement à ces passages où un non-initié pourrait décrocher. Ils préservent cependant la liberté de la conversation. « Il faut que ça ressemble à une vraie discussion que pourraient avoir deux personnes qui travaillent dans ces environnements-là », explique Myriam. Le montage conserve cette dynamique, les respirations et les détours qui aident parfois à comprendre. ♦