SociétéSolidarité

Par Enola Romo-Renoir, le 18 juin 2026

étudiante-stagiaire

Juifs, chrétiens et musulmans donnent leur sang, symbole du vivre ensemble

@Marcelle

“On partage tous le même sang malgré nos diversités”. C’est le message fort porté par l’association Coexister, qui rassemble depuis 2009 des jeunes de 18 à 35 ans croyants, athées ou agnostiques autour d’actions solidaires, de rencontres et d’ateliers de sensibilisation. L’objectif ? Faire de la diversité un levier du vivre-ensemble. Avec près de 200 membres et sept groupes actifs (Grenoble, Marseille, Paris, Lille…), l’association incarne chaque jour cette conviction.

Les poches de sang se remplissent lentement, dans un silence ponctué de quelques échanges discrets. « Toi aussi tu fais partie de Coexister ? » La question surgit au hasard d’une conversation, le 11 juin dans la Maison du Don du 15ème arrondissement de Paris. Une aiguille plantée dans le creux du bras, ils sont trois – Delphine, Romain et Atouma – réunis par la même association. Venus pour le don du sang, ils se retrouvent surtout à échanger autour de la théologie, confrontant leurs traditions avec une aisance presque évidente.

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Trois jeunes, trois religions, une même association

Événement interconvictionnel Ramadan/Carême/Chabbat du 13 mars 2026 avec des échanges autour du jeûne, de la restriction et de la détox.@DR

« Ce qui m’a particulièrement attiré à Coexister, c’est justement ça : ces dialogues entre traditions différentes », confie Romain, étudiant catholique et coexistant depuis un an.

À sa gauche, Delphine explique avoir connu le mouvement en 2015. La jeune professionnelle de confession juive, engagée politique, parle de son engagement comme d’un « investissement dans la cité », et surtout comme de quelque chose de très concret. « Comment je la construis, je me place, je fais en sorte qu’elle ressemble à ce que je souhaite et à ce que je pense être le mieux ». Cette femme de 27 ans insiste sur cette idée de citoyenneté active, presque incarnée, qui peut aller jusqu’à des gestes symboliques comme le don du sang.

« Et c’est précisément comme ça qu’est née l’association », reprend Atouma, étudiante musulmane, membre de Coexister depuis septembre 2025. Elle rappelle le point de départ : en 2009, dans le contexte du conflit Israël-Palestine, Samuel Grzybowski lance un appel au don du sang. « L’idée, c’était de faire couler le sang non pas pour la haine, mais pour la paix », résume avec force la jeune fille de 20 ans. Coexister œuvre autour d’une même idée : faire du vivre-ensemble un engagement concret.

Qui ne se ressemble pas, s’assemble !

Partages et échanges entres des jeunes chrétiens, agnostiques, musulmans lors du séjour d’été à Taizé @DR

44% des Français pensent que la France n’est pas un pays de fraternité. Pourtant, 79% la considèrent comme une force pour le pays. Ce paradoxe est au cœur de Coexister : une société traversée par des tensions, mais où le désir de lien reste très fort.

Cette association interconvictionnelle rassemble des jeunes de traditions religieuses différentes, mais aussi des personnes athées ou agnostiques. Elle repose sur trois piliers : le dialogue, la sensibilisation et la solidarité. L’idée n’est pas d’effacer les différences, mais de permettre à chacun d’exprimer ses convictions sans les imposer, tout en accueillant celles des autres.

« Avant Coexister, je pensais que les religions étaient inconciliables, qu’il y aurait forcément des tensions », raconte en souriant Atouma. « Ici, j’ai compris qu’on n’est pas là pour convaincre. On donne son avis, on écoute celui des autres, et ça suffit pour vivre ensemble. » Cette approche passe notamment par la méthode du “je” : parler à partir de son expérience personnelle, plutôt que de généraliser sur des groupes ou des croyances. Une manière simple d’éviter les raccourcis.

Coexister : un lieu de rencontres

Les bénévoles réunis à Marseille pour un week-end sur les Rencontres Interconvictionnelles @DR

Au détour des échanges, Romain et Delphine réalisent qu’ils ont suivi le même master de sciences sociales des religions. La conversation bifurque naturellement vers leurs années d’études et les souvenirs qui remontent.

Au-delà des activités, Coexister est aussi un espace physique où l’on se croise, où l’on prend le temps de discuter. Certains parlent même d’une « safe place », un lieu neutre et sécuritaire, un endroit où les différences ne mettent pas à distance. Les membres racontent que beaucoup y ont noué des amitiés, certains y ont même trouvé l’amour.

« C’est un lieu de rencontre, insiste avec assurance Delphine. Dans une époque très numérisée, parfois violente, cette initiative permet aussi de briser un peu l’isolement. Avant j’allais donner seule mon sang… et là, je peux vous envoyer un message, dire “tu viens avec moi ?” ».

Quand l’échange déconstruit les préjugés

Banquet du Vivre Ensemble du 20 juin 2025 @DR

Mouvement d’éducation populaire, agréé par le ministère de l’Éducation nationale, Coexister intervient chaque année auprès de quelque 28 000 jeunes, dans les lycées, collèges, centres d’animations… Les ateliers invitent à expérimenter concrètement la diversité des convictions religieuses, philosophiques et spirituelles, loin des discours abstraits.

Pour Atouma, l’impact se joue précisément là, dans le contact direct. « On se rend compte que les a priori tombent surtout quand on se parle vraiment », résume-t-elle. 88% des coexistant·es déclarent avoir déconstruit des idées préconçues grâce à Coexister. Par exemple ? On peut être arabe et chrétien, 80% des musulmans ne sont pas arabes, les musulmans peuvent manger casher, on peut être juif sans adhérer au sionisme (et inversement), Noël n’est pas lié au père Noël mais à la naissance du Christ…

Mais au-delà des chiffres, ce sont parfois des scènes très concrètes qui restent en mémoire. L’un des participants se souvient d’un week-end de lancement de l’association, un vendredi soir, en plein shabbat. « On m’a demandé, à moi qui ne suis pas juif et qui n’y connais pas grand-chose, d’aller chercher les hallots, les brioches traditionnelles. Cette demande m’a touché, je me suis senti inclus dans cette fête juive ». Une scène simple, presque banale, mais qui dit beaucoup de ce que cherche à produire l’association : des espaces où la différence ne sépare pas, mais devient un point de convergence.

Continuer à faire vivre le dialogue

Stand de Coexister lors du festival de musique Solidays en juin 2025 @DR

Avec sept groupes locaux actifs (Grenoble, Marseille, Lille, Paris…), Coexister poursuit ses actions partout en France. Mais, comme de nombreuses associations, elle peine aujourd’hui à renouveler ses bénévoles. Faute de nouveaux engagés, certaines antennes comme Alfortville, ont dû cesser leurs activités.

Une évolution que Delphine observe avec regret. « Il y a dix ans, dans mon entourage, aller à une activité de Coexister était quelque chose de très naturel. Même des personnes qui n’étaient pas membres venaient aux événements. Aujourd’hui, j’ai l’impression que l’acte est devenu plus politisé. Peut-être à cause du conflit actuel au Moyen-Orient. À l’époque, il y avait davantage la dimension citoyenne, liée à la vie en France. »

Pour autant, les membres refusent d’y voir le signe d’un essoufflement. À leurs yeux, Coexister conserve une place singulière dans le paysage associatif. « Justement comme l’association est ancienne, elle est précieuse de par ses compétences accumulées, ses réussites comme ses échecs. Elle est capable d’aborder des sujets devenus très complexes aujourd’hui », défend Romain. Pour lui comme les autres, maintenir ces espaces de parole reste plus que jamais nécessaire.

La fraternité ne se décrète pas, elle se vit

Marché du Vivre Ensemble du dimanche 22 juin 2025 avec la présence du joueur de basket-ball Enes Kanter Freedom @DR

Là où le dialogue peut naître, Coexister est présent : dans les établissements scolaires, mais aussi les festivals comme le Sacré Sound… Autant d’occasions de créer des moments d’échanges au-delà des convictions. L’association organise aussi des temps forts comme l’Estival à Paris en juin, ou le chantier festival (voir Bonus).

Si près d’un Français sur deux estime que le pays manque de fraternité, Coexister fait le pari inverse. Celle-ci se construit, au fil d’une discussion, d’un atelier… ou d’un simple don du sang.♦

Bonus 

# L’estivale. À Paris, l’Estivale de Coexister réunit chaque été bénévoles et membres du mouvement le temps d’un week-end mêlant assemblée générale, ateliers, témoignages et moments de vie collective. Un rendez-vous pensé pour faire le bilan de l’année tout en renforçant les liens et en accueillant de nouvelles personnes, dans une ambiance placée sous le signe de la joie dans l’engagement.

# Le chantier-festival paysan et interconvictionnel. Du 6 au 10 juillet à Quimperlé. Coexister réunit des jeunes venus de différents horizons dans une ferme maraîchère bio. Cinq jours en immersion, entre bénévolat agricole, vie collective et échanges autour de la laïcité, de la spiritualité ou encore du rapport à la ruralité.