La performance nous tue. Vive la robustesse !
La quête permanente de performance nous a menés à une situation de burn-out généralisé. Notre santé mentale et nos écosystèmes sont à bout. Comment changer la donne ? En priorisant la robustesse. Et bonne nouvelle : la bifurcation a déjà commencé. C’est ce que pense le biologiste Olivier Hamant qui donnait une conférence sur le sujet dans le cadre du festival « Nourrir et relier les mondes », par Opera Mundi à Marseille. Nous y étions.
Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde, dit l’adage. Alors devant la salle pleine à craquer de La Fabulerie, Olivier Hamant s’attelle à interroger un à un certains termes qui trahiraient une vision trop statique de notre monde. Vision qui nous mènerait dans le mur.
Érosion de la biodiversité ? « Avec 70% des animaux vertébrés sauvages perdus en 50 ans, est-ce qu’érosion est le bon terme ? ». Quid de « la sixième extinction de masse ? ». Il lui préfère celui de « première grande extermination ». Tant le phénomène se déploie de manière rapide comparé à l’extinction des dinosaures.
Réchauffement ou dérèglement climatique ? Là, c’est le second terme qu’il trouve le plus adéquat, le premier minimisant toute l’instabilité que génère le changement climatique.
Burn-out planétaire

Olivier Hamant est biologiste. Aujourd’hui, il anime une conférence sur le thème « Se nourrir des fluctuations du monde », une des dernières du cycle de programmation « Nourrir et relier les mondes » proposé par Opera Mundi (bonus).
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Finie la vision d’un monde stable du Néolithique, dans lequel l’humain est maître de la nature. Nous sommes entrés, dit-il, dans un monde de fluctuations, de ruptures, où tout peut basculer du jour au lendemain. Un état de « burn-out planétaire ». Burn-out qui concerne l’humain bien sûr, sa santé mentale étant de plus en plus sous pression. Mais aussi les relations internationales, le monde associatif, les services publics et, évidemment, les écosystèmes naturels.
Trop de performance aboutit à la violence
La cause : l’excès de performance, démontre-t-il. « En période de crise, on a besoin de sécurité. Mais on a tendance à transformer ce besoin de sécurité en besoin de contrôle. Or pour plus de contrôle, on augmente la performance ». Késako ? « La performance, initialement, c’était l’art de bien faire. Mais le contrôleur de gestion est passé par là et désormais, c’est la somme de l’efficacité (obtenir le plus de résultats) et de l’efficience (avec le moins de moyens possible) ». Sauf que cette quête de performance est très consommatrice de ressources, menant à l’épuisement et donc à une nouvelle crise qui demandera plus de performance… et ainsi de suite. Une série de crises sur laquelle règne la loi du plus violent. « Le culte de la performance du matin au soir, ça aboutit à des violences contre les femmes, contre les minorités, et contre les écosystèmes ».
Dans le monde du vivant, assure-t-il, la performance est pourtant l’exception. Et de citer la lionne : « Dans les documentaires, on se concentre sur le moment où elle attrape la gazelle. Mais en réalité, elle dort 16 à 20 heures par jour et quand elle chasse, elle se rate 95% du temps ». Il prend ensuite l’exemple très parlant du corps humain : « Quand on a de la fièvre, que notre température atteint 40°C, notre système immunitaire est très performant. Mais on est dans un état de burn-out moléculaire, nos enzymes brûlent », mettant notre vie en danger au-delà de plusieurs jours.
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Robustes comme le chêne

En fait, assure-t-il, « les êtres vivants sont robustes avant d’être performants ». Robustes ? Le terme vient du chêne. Robustus en latin, « solide, fort, résistant », lui-même dérivé de robur, « rouvre, chêne ». Une qualité qui permet de tenir debout même quand le monde déraille.
Et ce constat dépasse la biologie. « Un linguiste vous dirait la même chose. Une langue est robuste quand elle n’est pas performante. Car s’il n’y a pas d’incompréhensions, il n’y a pas de dialogue et donc plus de langage. La langue est remplie de redondances, de faux-amis, de polysémie »… Même la technologie n’échappe pas à cette loi : « Un ingénieur vous dirait qu’un avion de ligne ne fonctionne qu’à 50% de ses capacités. Car cela lui laisse des marges de manœuvre ». La performance doit être réservée pour faire face aux situations de crise. Elle ne peut être un mode de fonctionnement permanent.
Fais comme l’oiseau…
Il faudrait donc prioriser la robustesse aussi dans nos modes de vie. Une bataille culturelle dans un monde qui semble encore « dopé à la performance ». Et si la bascule était déjà en cours ?
Ses mains appuyant généreusement ses propos, Olivier Hamant s’attarde sur un phénomène naturel. Non sans poésie. Il décrit ces nuées d’oiseaux « qui changent de trajectoire sans casse ». Une forme de « révolution douce » qui paraît magique et qui pourrait nous inspirer. « En fait, ce sont les oiseaux à la périphérie de la nuée qui guident le groupe car ce sont les plus exposés aux fluctuations du monde ». Le fameux pouvoir de la marge silencieuse. Cette marge pour qui la robustesse est une question de survie tandis que ceux situés au cœur sont coincés dans la quête de performance, peinant à s’adapter.
La robustesse s’enracine

En matière humaine, Olivier Hamant pense que la transformation de la nuée est déjà à l’œuvre. Depuis 2008 précisément, et la crise financière, dont on ne s’est jamais vraiment remis tant les crises s’accumulent depuis. L’atteinte, à la même période, du pic de pétrole conventionnel (d’après Jean-Marc Jancovici). Mais aussi, dans le même temps, la massification, la normalisation de certaines initiatives considérées auparavant comme marginales.
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Et de citer l’agroécologie qui se substitue peu à peu à l’agriculture intensive, et qui deviendra un impératif tant certaines ressources se tarissent (phosphate notamment, avec un pic prévu en 2040). « On a vu se développer de nouveaux modèles économiques : économie du partage, de la fonctionnalité, de l’usage ». Il évoque entre autres Les Biens Communs qui permettent, pour un prix dérisoire, d’emprunter des objets que l’on utilise peu plutôt que de les acheter. « Les citoyens se sont pris en main dans la marge ».
Stratégie d’entreprise
Il prend aussi l’exemple d’Arnaud Crétot, ce boulanger de Rouen qui a opté pour un four solaire… et une culture du métier portée sur la robustesse bien plus que sur la performance (bonus), ce qui lui permet une plus grande résistance face aux fluctuations du monde. Ce dernier a aussi fondé une agence pour accompagner les décideurs (publics, privés).
Arnaud Crétot n’est pas un cas isolé.« De plus en plus d’organisations inscrivent la robustesse dans leur stratégie ». Parmi elles, la Fondation de France, l’entreprise d’enveloppes Pocheco ou encore le média Médor.
On trouve de nombreux exemples de la sorte sur le site larobustesse.org (bonus) auquel contribue très régulièrement Olivier Hamant. Une mine d’or pour explorer, mieux comprendre cette notion. Avec la claire intention de « ringardiser la performance ». ♦
Bonus
# Opera Mundi – Depuis 2014, cette association organise des rencontres, conférences et ateliers participatifs pour décrypter les grands enjeux de société, notamment écologiques. Ouverte à tous, sa programmation associe chercheurs, artistes et citoyens autour de saisons thématiques à Marseille et au-delà, mêlant savoirs, débats et créativité. Avec une approche décloisonnée, elle favorise la confrontation des idées et l’émergence d’une pensée critique, tout en menant des actions d’éducation à l’environnement dans des milieux variés (quartiers prioritaires, prisons, hôpitaux).
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# Larobustesse.org – Ce site fourmille de ressources pour tout comprendre aux enjeux de robustesse, avec des exemples concrets, et même un agenda pour ne pas manquer les prochaines conférences sur le sujet.