Le 13 octobre, les femmes s’arrêtent pour exister
Le travail, les enfants, les courses, la popote, les proches dont il faut prendre soin… Que se passe-t-il lorsque les femmes cessent tout, une journée ? Mardi 13 octobre, World With Women appelle à en faire l’expérience pour rendre visible leur contribution et réclamer leur place dans les décisions. Inspirée par les Islandaises de 1975, la mobilisation associe les hommes et veut dépasser la seule question de l’égalité.
La journaliste Caroline Blaes, l’une des initiatrices de ce mouvement citoyen constitué en association, et l’historienne Lucile Peytavin expliquent ce que la société aurait à gagner à partager le pouvoir et à revoir les comportements qu’elle valorise.
Mardi 13 octobre, les hommes sont invités à prendre le relais de celles qui, à la maison, auprès des enfants, dans les tâches domestiques… assument au quotidien. Mardi donc, les femmes qui le peuvent sont appelées à suspendre leurs activités professionnelles et domestiques. Poser un congé, une RTT, reporter ses achats, rejoindre un rassemblement, se joindre au mouvement en visio, éteindre l’ordinateur : World with Women propose plusieurs façons de participer. Avec une idée héritée de l’Islande : faire mesurer, par leur absence, ce que les femmes apportent au fonctionnement d’un pays.
« Le monde ne peut plus continuer à se penser, à se décider, à se construire sans les femmes », résume Caroline Blaes, journaliste engagée pour la justice sociale et environnementale, membre de la gouvernance collégiale de World with Women. L’idée a pris corps en mars 2025, lors du lancement du livre de Marie Eloy, Les femmes sauveront-elles le monde ? L’autrice raconte la mobilisation des Islandaises et encourage son auditoire à s’arrêter à son tour. Caroline Blaes la prend au mot : « On le fait, mais on le fait vraiment, on y va, on le fait. »
♦ Des manifestations dans toute la France : Paris (11h30 place de La Bastille), Biarritz, Roanne, Dreux, Angers, Annecy, Toulouse, Nantes, Lyon, Nice, Marseille (12h30 place Général de Gaulle)…. Voici les rendez-vous.
Pouvoir s’arrêter, même une heure

À 13 heures, un geste collectif reliera les rassemblements et les participantes en ligne. « On va commencer par une minute de silence pour toutes les femmes qui ne peuvent pas s’arrêter ce jour-là », précise Caroline Blaes. Suivront une lecture du chant des Islandaises de 1975 et un W formé avec la main, en référence à la langue des signes. Une attention à l’accessibilité revendiquée par le mouvement, car la capacité de se rendre disponible est elle-même inégalement répartie. La précarité, la santé ou la responsabilité d’un proche peuvent empêcher de participer. Le collectif propose de s’arrêter une heure, de relayer l’appel ou de reporter ses achats. La participation des hommes doit aussi permettre aux femmes de dégager ce temps. Le relais domestique fait partie de la mobilisation.
♦ Au rythme actuel, il faudra encore 300 ans pour atteindre l’égalité politique entre les femmes et les hommes, et 134 ans pour l’égalité économique. Nous n’avons plus le temps. Ce déséquilibre génère les crises que nous vivons (climatiques, géopolitiques, sociales, démocratiques…).
Ce que la virilité fait payer à tous
Derrière cette journée, une question : quelles habitudes faudrait-il changer pour que le partage des responsabilités produise ses effets ? Lucile Peytavin, historienne, essayiste et fondatrice du cabinet Lucile Peytavin Consulting, travaille sur le coût collectif des comportements associés à la virilité. Son livre Le Coût de la virilité interroge ce que la France économiserait si les hommes se comportaient comme les femmes. 84% des accidents de la route mortels sont provoqués par des hommes. 90% des personnes condamnées par la justice, 86% des mis en cause pour meurtre, 97% des auteurs de violences sexuelles… sont des hommes.
Violences, prises de risques, fraudes : elle suit leurs conséquences jusque dans les dépenses de justice, de sécurité ou de santé. Le coût pour la société se chiffre en dizaines de milliards d’euros. « Prendre des risques pour prouver qu’on est fort, c’est très lié à l’identité virile des hommes », explique Lucile Peytavin. Et les hommes en subissent eux-mêmes les effets : « On en paie toutes et tous un prix, les femmes mais aussi les hommes. Et finalement l’entièreté de la société. »
L’historienne prévient toute lecture biologique de son travail : « La virilité n’a pas de sexe. » Elle désigne une construction culturelle, des comportements appris et encouragés. « Il y a des femmes qui peuvent être très viriles. Et puis il y a des hommes qui peuvent être tout à fait humanistes, pacifiques, le rester toute leur vie. » Augmenter la présence des femmes ne dispense donc pas d’interroger les normes auxquelles on demande à chacune et chacun de se conformer.
Au travail, revoir ce qui est récompensé
L’entreprise offre un terrain concret. Au fil de ses conférences, Lucile Peytavin y retrouve les mêmes injonctions : « Prendre plus de risques, refuser de demander de l’aide, ne pas se montrer vulnérables, parfois confondre autorité et domination, valoriser la disponibilité permanente. » Des comportements qui peuvent favoriser une carrière tout en dégradant la vie des équipes. Harcèlement, discriminations, départs de salariés, effets sur la santé : elle invite les employeurs à regarder la facture (elle vient juste de publier un essai sur le sujet).

Agir commence aussi avant l’entrée dans l’entreprise. L’historienne observe des avancées dans le réaménagement des cours d’école, pour mieux partager l’espace entre filles et garçons. Elle propose d’aller plus loin avec « un temps de travail avec les garçons, pour qu’ils comprennent comment ils se construisent à travers ces injonctions ». Quels effets sur eux, sur les autres ? La prévention suppose de pouvoir en discuter, sans attendre les premiers dégâts.
Dix mesures à défendre au-delà du 13 octobre
World with Women décline cette ambition en dix mesures. Parmi elles : l’égalité salariale pour un travail de valeur égale, la parité dans les instances de décision, la revalorisation des métiers du soin et de l’éducation, un financement public bénéficiant réellement aux femmes comme aux hommes. Le collectif réclame aussi leur pleine participation aux négociations de paix et aux décisions environnementales. Caroline Blaes insiste : « On ne peut plus se passer de la moitié de l’intelligence collective. »
À l’approche de la présidentielle de 2027, le mouvement veut faire entrer ces propositions dans les programmes. Il cherche à réunir associations, entreprises, collectivités et citoyens autour d’objectifs communs. « On ne sera pas d’accord sur tout, on débattra sûrement sur plein de sujets, mais ce n’est pas grave, c’est sain », souligne Caroline Blaes. L’enjeu sera de transformer ce rassemblement en engagements et de suivre leur application.
L’ampleur de la participation reste à connaître. « Le 13 octobre, ça ne va pas tout changer. C’est le jour zéro », pointe Caroline Blaes. Lucile Peytavin, elle, rappelle la rapidité avec laquelle nos habitudes ont basculé pendant le Covid : « Quand on estime qu’il y a une urgence, on passe à l’action. »
Bonus
# La place des hommes dans le monde. 89% des chefs d’état – 92% des maires des plus grandes villes – 77% des parlementaires – 94% des dirigeants des plus grandes entreprises – 98% des dirigeants de banque – 98% des fonds d’investissements – 90% des concepteurs d’algorithmes – 84% des réalisateurs de films qui forgent notre inconscient…
# En Islande, la journée qui a changé la place des femmes. Le 24 octobre 1975, les Islandaises cessent le travail*. Celui qui donne lieu à un salaire et celui qu’elles accomplissent gratuitement à la maison. Selon les organisatrices, près de 90% d’entre elles participent à cette « journée de congé des femmes ». À Reykjavik, quelque 25 000 personnes se rassemblent. Les écoles ferment, les entreprises ralentissent, les services sont perturbés. Les hommes doivent s’occuper des enfants et assurer les tâches domestiques.

L’arrêt rend soudain tangible une contribution que le pays tenait pour acquise. Faire fonctionner les familles et les lieux de travail repose aussi sur ces heures peu reconnues, parfois sans rémunération. En les retirant toutes le même jour, les femmes imposent la question de leur place dans la société. La mobilisation ne règle pas tout, mais elle contribue à ouvrir une nouvelle période. Une loi sur l’égalité des droits entre les femmes et les hommes est adoptée en 1976. En 1980, Vigdís Finnbogadóttir devient la première femme au monde démocratiquement élue à la tête d’un État. Elle restera présidente jusqu’en 1996, soit seize ans.
C’est cette expérience que World with Women entend prolonger. En 2026, le 24 octobre tombe un samedi. Le mouvement a choisi le mardi 13 octobre, Journée internationale pour la réduction des risques de catastrophe. Pour Caroline Blaes, l’héritage islandais démontre la portée d’une action commune : « À chaque fois que les femmes s’unissent, le monde se transforme. » ♦
*À voir sur Arte, le documentaire Islande, un jour sans femmes.


