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Le Crafs, première plateforme pour les victimes droguées à leur insu
Tristement médiatisées, les affaires Pélicot et Josso sont loin d’être des cas isolés. La dernière enquête nationale révèle 1056 victimes d’agressions facilitées par substances (AFS) en 2023 – un record depuis la libération de la parole. Face à cet enjeu de santé publique, le Centre d’Addictovigilance de Paris a fondé en 2024 la plateforme nationale consacrée spécifiquement à l’orientation des victimes : le Crafs.
Assise derrière son bureau, fragile en apparence, le visage encore juvénile, Louise a le regard déterminé. Son histoire révèle une réalité sournoise : celle de la soumission chimique, une prédation calculée que la Dr Leila Chaouachi, experte nationale et fondatrice du Crafs, qualifie de « mode opératoire criminel ».
Paris, janvier 2026. Une soirée étudiante dans une boîte de nuit. Louise y est avec son frère. Elle danse, rit, se laisse porter par l’énergie ambiante. Puis, contre ses habitudes, elle attrape un verre sur une table et le tend à des inconnus qui le remplissent – « de vodka, je crois ». Elle se souvient du moment où, prise de malaise, elle commande un Uber pour rentrer. Un peu moins de celui où elle s’effondre, endormie, dans l’escalier de sortie, « juste le vague souvenir d’avoir demandé à quelqu’un de récupérer ma veste au vestiaire », murmure-t-elle en enroulant nerveusement les manches de son pull entre ses doigts. Ensuite ? Le trou noir. C’est son frère qui lui racontera la suite : un ami l’a prévenu, inquiet. « Ta sœur est allongée dehors, elle n’a pas l’air d’aller bien ».
Une vidéo sur les réseaux sociaux

Louise ne note rien d’anormal en se réveillant, à part l’absence de son smartphone pourtant dissimulé sous sa veste. Son agacement bascule en stupeur le surlendemain, lorsqu’une de ses amies l’appelle, affolée. Sur Tiktok, une vidéo la montre allongée sur un parapet, les yeux ouverts dans le vide. 700 000 vues !
Le choc est d’autant plus brutal qu’une bande de garçons l’encercle, « huit mecs, peut-être moins ». Ils se moquent d’elle, lui touchent les cheveux. La chahutent – ‘’si tu restes là, ça va faire du hard’’. Après ? Elle a gommé la suite de sa mémoire, mais se souvient de la violence des commentaires. « Du genre, ‘’moi je l’aurais baisée’’ », raconte la jeune fille de 19 ans, un rien détachée. À ce moment-là, c’est le désespoir. La honte d’être affichée sur les réseaux sociaux dans cet état. « Surtout, je me dis, c’est quoi cette dinguerie ? » Louise décrit alors son histoire à… ChatGPT, qui lui recommande l’association France Victimes. Laquelle l’aiguille vers le Crafs (Centre de référence sur les agressions facilitées par les substances).
L’écoute, première étape de la prise en charge

Le Crafs, fruit de plus de 20 ans d’expertise, est une avancée majeure dans la prise en charge des victimes, souvent isolées, culpabilisées et en errance après l’agression. « Elles ne savent pas à qui s’adresser, peuvent douter de leur propre récit à cause de l’amnésie induite par les substances, craindre ne pas être crues par la police ou leur entourage, se sentir responsables – ‘’J’ai bu/consommé, donc c’est de ma faute” », égraine la Dr Chaouachi dans une salle du Crafs, implanté sur le site de l’hôpital Fernand-Widal à Paris.
Grâce à ce dispositif, les victimes bénéficient d’un soutien immédiat par téléphone avec des pharmacologues experts en santé publique, spécialisés en risques criminels des substances, et formés aux violences sexistes et sexuelles. Louise s’est tout de suite sentie prise en considération, crue et soutenue. « La bienveillance et l’écoute, c’est 80% du travail », confirme la Docteure en pharmacie. Laisser la victime parler librement, sans l’orienter ou minimiser son vécu. Reformuler ses propos pour l’aider à structurer son récit – flou de fait. Et déconstruire les idées reçues.
♦Soumission chimique ou vulnérabilité chimique, quelle que soit la situation une victime n’est jamais responsable de son agression. C’est la loi qui le dit.
Informer

Les idées reçues, justement, sont nombreuses. « Très souvent les victimes pensent qu’elles ont été droguées au GHB et se fient aux conseils sur Internet », déplore l’experte de l’enquête nationale annuelle sur la soumission chimique. Or il existe une centaine de substances altérant l’état de conscience. Les sédatifs qui endorment. Les stimulants qui désinhibent et hypersensualisent. Enfin, les dissociatives/hallucinogènes qui font perdre la notion de réalité. « L’objectif reste le même : réduire au maximum la défiance et les capacités de défense de la victime pour faciliter le passage à l’acte », résume cette trentenaire chaleureuse, noyée dans son col roulé noir.
Si 80% des victimes dans les affaires de violences sexuelles sont des femmes, les hommes et les personnes transgenres sont aussi touchés. « Tout le monde doit garder le même degré d’attention, insiste la pharmacologue. Parmi les 300 personnes agressées par Joël Le Scouarnec, la moitié étaient des garçons ». Et si les 20-29 ans sont surreprésentés, ces agressions touchent tout âge (de 4 jours à 98 ans !), classe sociale et niveau d’études. Enfin, elles ne se limitent pas à la sphère festive (44%), mais aussi familiale et professionnelle.
Majoritairement sexuelles (63%), ces agressions incluent aussi vols, séquestrations, homicides et maltraitances chimiques. Les motifs ? Voler un emploi, éliminer un rival, extorquer un héritage… (bonus). Ces violences peuvent provoquer des traumatismes profonds (dépression, automutilation, risques suicidaires). D’où la nécessité d’une prise en charge globale et immédiate.
Accompagnement sur mesure

Après avoir écouté les personnes agressées, les téléconseillers du Crafs proposent un accompagnement sur mesure, sans parcours imposé, selon les besoins. Une orientation vers des psychologues spécialisés. Un soutien pour déposer plainte, sans pression temporelle. Une aide pour les démarches administratives (décryptage des analyses, recherche d’un avocat, etc.). Désormais, un suivi systématique est assuré : « On rappelle chaque personne pour faire le point », précise le Dr Chaouachi. L’enjeu ? Éviter qu’elle ne se retrouve isolée face à des symptômes tardifs ou des blocages administratifs.
Louise a été orientée vers les UMJ – Unités Médico-Judiciaires de la police pour procéder rapidement à des tests urinaires et sanguins. Incitée à garder des éléments de preuves, tels son jean et son haut, pour une suspicion de viol ou violence. Enfin, invitée à procéder à une analyse de cheveux qui permet de détecter une soumission chimique jusqu’à six mois après les faits.
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Supprimer la vidéo

L’urgence pour Louise est surtout de supprimer cette vidéo devenue virale. Sur les recommandations de l’association France Victime, elle signale la publication à la fois sur la plateforme Point de Contact et sur TikTok, en motivant sa démarche. Ses amis font de même. Résultat : dès le lundi après-midi, après la fin des cours, la vidéo avait été retirée. Si, au quotidien, la jeune fille feint le détachement, son corps parle. Stress dans le métro, dans la rue, quand il fait nuit. « Il m’est déjà arrivé de me mettre à courir dans la rue alors que j’étais avec une copine et qu’il n’y avait rien de grave », soupire l’étudiante, qui remet une mèche derrière l’oreille. Sur les recommandations parentales, elle consulte depuis une psychologue formée en EMDR. Cette thérapie s’appuie sur le mouvement oculaire des yeux pour traiter l’événement traumatique.
« Il faut que la culpabilité s’arrête »

Louise s’en veut d’avoir « joué à la conne » en acceptant ce verre d’inconnus. « Ça m’a servi de leçon », murmure-t-elle, la voix teintée de culpabilité. Des mots qui font réagir le Dr Chaouachi, catégorique : « La victime n’a jamais à porter la faute, il faut remettre l’agresseur au centre. Ce sont des actes criminels, prémédités, commis par des individus conscients. Alors oui, la honte doit changer de camp ». La spécialiste insiste : les messages de réduction des risques ne doivent pas restreindre la liberté – ne plus sortir, ne parler à personne ou porter une armure contre les piqûres. « On a le droit de faire la fête et de lâcher-prise ! »
La vigilance collective

Le meilleur rempart reste la vigilance collective : garder un œil sur ses proches, mettre à l’abri et appeler les secours si besoin, utiliser des applications comme Safer à Marseille.
Les établissements ont également un rôle clé. Certains ont mis en place des ‘‘bienveillants’’ – des personnes formées pour intervenir en cas de suspicion d’agression ou de situation à risque. « Encore une fois, la violence est un sujet de société, pas un sujet individuel », martèle le Dr Chaouachi. Il y a urgence : le Crafts reçoit une dizaine d’appels par jour, de toute la France.♦
Bonus

#Soumission chimique et vulnérabilité chimique dans les agressions facilitées par substances (AFS).L’AFS, c’est toute agression facilitée par une substance, qu’elle soit administrée à l’insu de la victime (soumission chimique) ou que cette dernière ait consommé volontairement, mais sous pression ou incitation (vulnérabilité chimique). L’objectif est toujours le même : faire perdre le contrôle pour passer à l’acte.
#Des violences majoritairement sexuelles, mais pas seulement. C’est une femme neutralisée chimiquement par un concurrent avant un entretien d’embauche. Un joueur de tennis empoisonné par le père de son adversaire (il perdra la vie dans un accident sur le trajet du retour). Mais aussi un homme dévalisé après avoir été sédaté, un politique ciblé par un adversaire avant un débat. Des personnes âgées soumises à des substances pour leur extorquer un héritage… ou simplement pour éviter de s’en occuper.
#Les outils de prévention individuelle, comme les capuchons pour protéger les verres, « ne suffisent pas », souligne le Dr Chaouachi. « Ces outils peuvent donner un faux sentiment de sécurité et entretenir l’idée culpabilisante que la soumission chimique arrive à ceux qui sont imprudents ».
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#Le CRAFS réalise de nombreuses formations auprès des professionnels (police, magistrats, associations d’aide aux victimes, etc.). Une personne mal accueillie et mal orientée peut être doublement traumatisée. Comme cette femme qui, dans le cadre d’une analyse capillaire, a eu la tête rasée ou cette autre, les cheveux arrachés au lieu d’être coupés près de la racine.