Le théâtre pour comprendre le monde sans renoncer à la poésie
Pièce politique, écologique et poétique, Je me souviens de la terre, de Myriam Marzouki et Sébastien Lepotvin démontre que le théâtre sait être un lieu où l’on réfléchit et où l’on s’engage. Ici sur le sujet de la terre et de sa spoliation. Les 25 et 26 mars, le ZEF a accueilli deux représentations.
« Sont des rêveurs ceux qui n’ont pas renoncé. Mais qui ne rêve pas est déjà mort ». C’est l’un des messages distillés en aparté de l’action de la pièce, comme un sous-texte aux défis affrontés par les personnages. Face à une terre qui change, aux espaces qui se restreignent, que faire ?
C’est ainsi que commence Je me souviens de la terre. Après une scène d’ouverture sur une fin de repas à la chandelle, présentée comme un tableau, au ralenti, alors que le temps est suspendu et la vie de ces personnages sur le point de basculer, tout s’accélère. La vie de « gens ordinaires », comme le décrit la metteuse en scène Myriam Marzouki, s’apprête à être bousculée.
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Ce que ces personnes ont toujours connu est en train de changer : une mine de fer donne un « drôle de goût » à l’eau, le cours d’eau sera détourné par une carrière, et, pire, un château d’eau risque d’être construit. Le monde s’accélère, se privatise, l’homme surexploite la terre pour nourrir le capitalisme, au détriment des droits fondamentaux et du vivant.
« Quand tous les signaux menant à la catastrophe sont allumés, qu’est-ce qu’on en fait ? », interroge le commentateur dans un autre aparté. Les réponses sont plurielles. Une palette de personnages et d’émotions se confronte : l’une est en rage et dénonce l’urgence de la situation, un autre est plutôt naïf, un autre encore ne souhaite pas de violence et préfère dialoguer, certains ont peur des représailles, etc. Il y a celle qui propose de partir, pas de fuir, mais de vivre en ville, où ce sera peut-être mieux. Se pose ainsi rapidement la question de l’engagement. Cela sert-il à quelque chose de militer, de résister face au « baron » omnipotent ? Comment agir ?
S’engager, mais comment ?
L’engagement pour son territoire est au cœur de “Je me souviens de la terre”, mise en scène par Myriam Marzouki et écrite par le dramaturge Sébastien Lepotvin. Huit personnages se retrouvent confrontés d’abord au choix de militer face aux puissants, puis à la violence de la répression.
Cette œuvre poétique, onirique et sensible est la troisième réalisée dans le cadre d’une association de trois ans avec la Scène nationale de Marseille, Le ZEF. « Ce qui me plaît, c’est la manière avec laquelle Myriam mêle une pensée politique et émotion. Ici, elle amène quelque chose de très intime », confie Francesca Poloniato-Maugein, la directrice du théâtre. Pour elle, ces deux représentations permettent d’affirmer « ce que le ZEF veut être comme théâtre : comprendre le monde sans renoncer à la poésie ».
Au-delà du texte et d’un jeu d’acteurs puissants, la mise en scène est sensorielle et sensible : il y a du chant en soliste ou en chœur, de la fumée, de la musique baroque au son d’une rivière, un décor évolutif, une temporalité élastique, etc.
Action et tempérament
La première représentation marseillaise a été suivie d’une discussion entre l’équipe, le public et des élèves de la Classe préparatoire à l’enseignement supérieur (CPES) pour Bac professionnel du lycée Antonin Artaud (13e). Dans le cadre de leurs réflexions sur l’engagement, ces étudiants ont rencontré de nombreux collectifs et militants et travaillé depuis le début de l’année scolaire avec la metteuse en scène sur ces questions. « Cet échange était aussi important que le spectacle, c’était un très beau moment, surtout de voir ces jeunes aussi impliqués ! », s’enthousiasme la directrice du ZEF.
Il a ainsi prolongé les thèmes amenés dans la pièce, notamment sur les méthodes de lutte. « Il y a théâtre quand il y a tensions. Les personnages n’ont pas tous le même tempérament face à la violence », explique la metteuse en scène en amont de la représentation, dans le café du ZEF. Si la pièce ne cherche pas à donner de réponse, elle montre la multitude d’actions possibles. Selon un spectateur participant à la discussion, la révolution peut être de plusieurs types, qu’elles soient quotidiennes, douces ou fortes.
C’est ce que montre la pièce : lors de la manifestation qui a mal tourné, l’un des personnages, très attaché à ses forêts et à leur quiétude, préfère aider à la cantine plutôt que d’être en première ligne. Un choix dont il s’excuse, mais il ne s’en cache pas, il ne se reconnaît pas dans la première ligne.
♦ (re)lire notre sur la classe CPES du lycée Artaud : D’un bac pro jusqu’aux portes de Polytechnique
Que faire face à la violence ?
Seulement, même quand on refuse le combat, il s’impose. Avec Je me souviens de la terre, le spectateur suit comment tout peut vite déraper. On nous montre une violence sans préavis, brutale. Malgré la volonté d’oublier, de se cacher, elle les poursuit. Elle est même inscrite dans leur chair pour certaines, qui ont été blessées.
Cette manifestation marque un tournant dans leur vie et dans leur résistance. Elle a pourtant commencé dans la joie et la convivialité, comme une action non violente pour bloquer l’avancement des travaux pour construire un château d’eau. Mais d’un coup, tout s’accélère : la répression est sanglante et la présence médicale insuffisante, une personne est blessée, la ville est encerclée, les personnages mettent littéralement les voiles en partant sur un bateau, au milieu de la tempête.
Lucidité mais impuissance
On les retrouve pour la deuxième partie du spectacle dans un décor contemporain. Traumatisés, blessés. La violence les hante. Et les discussions reprennent sur le besoin d’agir, sur la nécessité de protéger le vivant, car comment ne peut-on pas voir que « la disparition des oiseaux entraînera la nôtre ». « On se demande à quel prix on lutte. L’une est prête à risquer sa vie, mais jusqu’où vont aller ceux qui sont en face, surtout ?! », se questionne un spectateur durant l’échange post-représentation.
Car la pièce ne cherche pas à donner de réponse. Ni à ce que l’on « s’engage dès le lendemain », comme le pose Myriam Marzouki. « Elle ouvre plutôt un espace de pensée, on l’a vu avec l’échange avec le public et les jeunes. Un spectateur nous a écrit que « cela nous encourage à ne pas baisser les bras et à lutter » et cela résume bien le message », partage Francesca Poloniato-Maugein. « Ce sont des questions qui traversent notre époque et on est dans une balance entre impuissance et lucidité face à ce qui se passe », glisse-t-elle encore.
Rester ensemble
Pour Myriam Marzouki, si la pièce est une œuvre fictionnelle, elle s’inscrit dans un contexte « inquiétant sur les libertés publiques ». « Quels espaces d’actions un citoyen a-t-il quand il y a des urgences, des crimes même, sur des questions de pollution atmosphérique, contamination des sols, polluants éternels ? », se questionne la metteuse en scène. Elle souhaite faire un théâtre qui répond à ses préoccupations. « Un thème construit depuis dix ans avec Sébastien Lepotvin et qui avait émergé avec Nos Ailes Brûlent Aussi sur la tentative collective à faire un État de liberté », explique-t-elle à propos de sa précédente pièce sur la révolution tunisienne.
Un thème du collectif qu’elle a voulu mettre au cœur de Je me souviens de la terre. À la question à quoi bon se battre ?, la pièce répond : « pour être ensemble ». « Les personnages, isolés par moments, se retrouvent toujours. Au final, ce qui porte dans la lutte, ce sont les autres, c’est de savoir qu’ils sont là », résume un des étudiants après la représentation. Et ainsi se termine la pièce : malgré leurs différends, tous finissent main dans la main, puis bras dessus, bras dessous. Dos au public, alignés, ils marchent ensemble, formant un barrage à la destruction de leur terre. ♦