Agriculture

Par Frédérique Hermine, le 2 décembre 2025

Journaliste

Les brebis multi-fonctions de Cyril Côte

©DR

[La laine n’a pas dit son dernier mot – épisode 1/2] Longtemps prestigieuse, la laine de brebis a progressivement perdu de sa superbe, de sorte qu’elle est désormais quasi systématiquement jetée ou incinérée. En cause : un prix de vente qui ne couvre même plus le coût de la tonte. Pour autant, partout en France, des acteurs se mobilisent pour valoriser cette ressource, et avec elle favoriser des formes d’élevage aux multiples vertus. C’est le cas de l’éleveur Cyril Côte, qui, au cœur du Parc naturel régional du Pilat, explore l’écopâturage autant que la valorisation de la laine en paillage et isolation, la pédagogie autour de la transhumance ou encore la diversification avicole.

Au cœur du massif du Pilat, entre vallées boisées et crêtes herbeuses, Cyril Côte incarne une nouvelle génération d’éleveurs s’attelant à cultiver tradition pastorale, diversification agricole et innovation écologique. Issu d’une lignée de paysans, il reprend en 2008 la ferme familiale installée à La Terrasse-sur-Dorlay (42), à 500 mètres d’altitude. Son grand-père y élevait vaches et moutons. Son père s’y était consacré à une race ovine rustique et locale, la grivette, alors en voie de disparition. Et aujourd’hui, Cyril fait partie d’un collectif de 42 éleveurs qui préservent ce patrimoine génétique.<!–more–>

Cyril Côte est à la tête de près de 600 brebis dans son exploitation L’Agneau du Pilat ©DR

Chaque année, le berger perpétue la transhumance avec son troupeau de près de 600 brebis. Ils quittent la vallée de juin à septembre pour rejoindre les estives du parc du Pilat, à 1300 mètres. Ses grivettes, randonneuses dans l’âme, nettoient les sous-bois et valorisent des forêts jusque-là peu productives. La transhumance, suivie parfois par près de 2000 personnes, a également des vertus pédagogiques ; elle donne l’occasion à Cyril de raconter son métier, l’histoire locale, la faune et la flore…

Pendant ce temps, à l’exploitation, on engrange foin, céréales et protéagineux. Ils assurent une autonomie alimentaire pour les brebis l’hiver. Ce système de polyculture-élevage garantit un cycle vertueux. Cyril a fait le choix de la valorisation en circuits courts : restaurants gastronomiques, marchés locaux et magasins de producteurs de la région sur Lyon, Vienne, Saint-Étienne, Saint-Chamond… Ce choix implique une qualité constante et une traçabilité qui permet de capter la valeur ajoutée.

Du matelas chinois au poulailler local

Cyril Côte se penche également sur la diversification des usages avec l’écopâturage. Dès 2011, la commune de Doizieux fait appel à ses moutons pour entretenir des terrains escarpés en limite du village. Rapidement, la pratique séduit d’autres collectivités et particuliers : car moins coûteuse en main-d’œuvre, silencieuse et décarbonée, elle offre un service écologique efficient.

La grivette profite de la transhumance pour nettoyer les forêts du Parc Naturel Régional du Pilat, luttant contre la fermeture des milieux et les incendies ©Yvelise Auduit

À Saint-Priez-en-Jarret, une vingtaine de ses brebis entretiennent même un parc municipal de deux-trois hectares. Les habitants y circulent parmi les animaux, transformant l’entretien en outil de lien social. L’opération est prolongée par une « mini-transhumance » pédagogique pour les écoliers.

L’éleveur voit dans cette diversification une manière de sécuriser ses revenus, tout en revalorisant le rôle écologique du troupeau. Mais c’est surtout autour de la laine que Cyril Côte innove. Avant le Covid, il vendait ce coproduit en Chine à 15 centimes le kilo. Après stockage en Belgique, la laine était envoyée dans l’Empire du Milieu, où elle était transformée avant de revenir en France sous forme de matelas : un circuit aberrant en matière de développement durable. Lorsque le marché mondial se referme, il explore alors d’autres débouchés. D’abord pour l’isolation de poulaillers et salles de traite : « Il suffit de faire glisser la laine le long du mur. Sans être ni lavée ni cardée [étirée], elle n’attire ni les insectes ni les rongeurs. Et le suif qu’elle contient garde l’humidité avec un pouvoir isolant ». La méthode est appliquée dans les deux bergeries.

♦ Lire aussi l’article : Le Mouton Givré, dingue de laine des Causses

Éponge et tapis de sol pour potagers

Par hasard, il découvre sur internet le paillage de jardin. L’expérience de ce tapis de laine, testé sur son potager, est concluante : croissance accélérée des légumes, suppression quasi totale des mauvaises herbes et réduction spectaculaire de l’irrigation. « Là où les légumes exigeaient un arrosage quotidien, je n’en effectue plus que cinq par an ».

La deuxième année, il entreprend de faire des tests de sol et de laine pour une confirmation scientifique des observations. Après avoir contacté en vain plus d’une vingtaine d’organismes de recherche en agronomie, élevages, environnement, il finit par nouer un partenariat avec Gamm Vert. Il ressort des études que la laine brute enrichit le sol par lessivage de poussières et de suint, libérant phosphore et potassium, éléments clés du développement racinaire. Elle agit également comme une éponge : un mètre carré de laine retient plusieurs litres d’eau (par arrosage ou pluies) qui peuvent être restitués sur 40 jours.

De plus en plus de communes font appel aux brebis de Cyril Côte pour nettoyer parcs et fossés ©Yvelise Auduit

Les analyses démontrent également un effet thermique non négligeable : alors qu’un sol nu peut atteindre 55 °C en plein été, le sol recouvert de laine plafonne à 25 °C, protégeant les micro-organismes et limitant le stress hydrique des plantes. À l’inverse, lors de nuits fraîches, la laine retient la chaleur et adoucit les écarts thermiques. Cette régulation est particulièrement précieuse dans un contexte de dérèglement climatique où les cultures sont soumises à des alternances brutales de chaleur et de sécheresse. « Je conseille de l’enlever l’hiver pour éviter qu’elle verdisse et de la stocker sur des palettes, pas dans un sac fermé, pour la réutiliser au printemps suivant. On peut faire ça trois ans de suite sans qu’elle perde ses qualités ».

La laine pour oiseaux et vers de terre

Les vertus biologiques sont tout aussi remarquables. En couvrant le sol comme un tapis, la laine favorise la vie pédologique : insectes, vers de terre et microfaune colonisent la couche superficielle et améliorent l’aération et la fertilité. Après trois années, la laine se décompose naturellement, enrichissant le sol en matière organique, au point de réduire, voire de supprimer, les apports de fumier ou de compost. Une efficacité incontestable pour les légumes racinaires ou les jeunes plantations. « Des vignerons de la vallée du Gier l’utilisent également pour étouffer l’ambroisie invasive dans la région. En prime, la laine sert aux oiseaux à construire leur nid et joue un rôle dissuasif contre les chevreuils ».

La laine de mouton s’épand dans les jardins au début du printemps ©Yvelise Auduit

Sur le plan économique, Cyril Côte en récolte une tonne par an. Il en garde environ 200 kilos pour ses propres besoins et commercialise le reste à 70 centimes le kilo, voire 1 euro à terme. Même si le prix reste inférieur au coût réel de tonte (2,20 euros par brebis pour 1,2 kilo de laine), la filière courte permet de revaloriser un produit autrefois jeté. L’enjeu est autant pédagogique qu’économique : en organisant deux week-ends de distribution à la ferme chaque printemps, il attire jardiniers et maraîchers qui repartent aussi avec du compost de mouton. Cette proximité nourrit une dynamique territoriale et contribue à faire connaître les pratiques de l’agriculture et de l’élevage.

Des volailles et une ferme pédagogique

L’agriculteur souhaite aller plus loin : en 2026, il projette d’ouvrir une ferme pédagogique destinée à l’accueil de publics fragiles, notamment des enfants autistes et des personnes âgées. Conscient de la nécessité de diversifier ses revenus, il s’est lancé récemment dans l’aviculture avec un élevage de cailles et de poules pondeuses sur des parcelles pauvres. Cette orientation s’inscrit dans un mouvement de fond : après des décennies d’hyperspécialisation, notamment à partir des années 70, les fermes renouent avec la polyculture-élevage. Un gage de résilience face aux aléas économiques et climatiques. ♦