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Par Olivier Martocq, le 10 octobre 2025

Journaliste

Les cosmétiques peuvent se passer des solvants toxiques

Derrière les vernis, les fonds de teint ou les rouges à lèvres, se cache une réalité moins glamour : celle de la pétrochimie. La majorité des cosmétiques contiennent des ingrédients extraits à l’aide de solvants issus du pétrole, dont l’hexane, un liquide incolore dérivé du benzène. Bon marché et efficace, il est aussi cancérigène et neurotoxique, selon plusieurs études. Or, des alternatives désormais existent. La société marseillaise RB Process a breveté une technologie qui produit des huiles naturelles aux propriétés antioxydantes et protectrices. Avec des résidus du riz comme produit de base.

« L’hexane, c’est un cousin du benzène, on le sait depuis longtemps, explique Jérôme Abrahmi, fondateur de RB Process. On le retrouve dans les huiles végétales extraites industriellement, partout où l’on cherche du rendement. » Dans un secteur qui aime se dire “clean beauty”, la contradiction devient criante. Peut-on continuer à fabriquer des soins de beauté avec les outils de la chimie du XXᵉ siècle ? C’est de cette impasse que Jérôme Abrahmi a voulu sortir en réinventant un procédé d’extraction… à partir du riz.

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Quand le CO2 comprimé remplace les solvants

Jérôme Abrahmi, co‑fondateur et dirigeant de RB Process ©DR

La société RB Process, créée en 2018 entre Marseille, la Suisse et l’Espagne, a mis au point une technologie d’extraction par CO₂ supercritique. Concrètement, le dioxyde de carbone est comprimé à très haute pression jusqu’à devenir un fluide dense, capable de dissoudre les molécules actives – mais sans laisser de résidus ni recourir à aucun solvant pétrochimique.
« Nous consommons du CO₂ que nous comprimons et réutilisons, précise Jérôme Abrahmi. Sur le plan environnemental, on est nickel. »

La matière première est le son de riz, un sous-produit agricole habituellement destiné à l’alimentation porcine. Collecté dans la région espagnole de l’Albufera, au sud de Valence, il est stabilisé, puis transformé en huiles actives naturelles, baptisées OryzActive. Riches en gamma-oryzanol, en vitamine E et en tocotriénols, ces huiles possèdent en effet des vertus antioxydantes, anti-inflammatoires et phytoprotectrices. Les tests in vitro montrent en effet qu’elles absorbent les UV-A et UV-B, renforcent la protection solaire et stimulent la production de collagène. « Elles sont tellement concentrées qu’on ne les applique pas pures, souligne le fondateur. Leur texture est très soyeuse, riche sans être grasse. »

♦ (re)lire : La cuisine moléculaire pour circonvenir les hémorragies

Une chimie circulaire, sans déchet

Chez RB Process, rien ne se perd : les cires extraites servent à fabriquer des rouges à lèvres et des mascaras. Les acides gras libres entrent dans la formulation de savons ou de détergents. Et les résidus solides deviennent des exfoliants ou des charges végétales pour les bioplastiques.
« C’est un projet complètement circulaire, résume Jérôme Abrahmi. Tout ce qu’on génère, on le remet dans le circuit. » L’entreprise est en cours de certification Ecocert, preuve qu’une innovation industrielle peut s’aligner sur les standards de la cosmétique biologique.
Cette approche ne vise pas seulement la substitution technique d’un solvant : elle incarne un changement de paradigme. « Ce qu’on fait avec le riz, on pourrait le faire avec la tomate, l’olive ou le raisin, explique le chimiste. Le futur de la chimie, c’est de transformer les déchets alimentaires en matières premières de qualité, sans prélever sur la ressource. »

Matière première : le son de riz, un sous-produit agricole habituellement destiné à l’alimentation porcine © Pixabay

 

Un modèle industriel local et sobre

Après sept années de R&D, dix-huit essais pilotes et quatre productions test, RB Process s’apprête désormais à passer à l’échelle industrielle. Une levée de fonds de dix millions d’euros est en cours pour lancer la première unité de production, intégrée à un institut technologique près de Valence. « On ne veut pas construire une usine pour construire une usine, insiste jérôme Abrahmi. On préfère mutualiser les infrastructures existantes, y intégrer nos équipements et créer des écosystèmes industriels intelligents. »

© Pixabay

La biomasse sera traitée dans un rayon de vingt kilomètres : un modèle de production en circuit court, à faible empreinte carbone. La France, et notamment la Camargue, aurait pu accueillir ce projet, mais la culture du riz y a fortement décliné, avec un problème persistant de contamination à l’arsenic dû aux anciens pesticides que l’on retrouve d’ailleurs en Italie ou dans le sud de l’Espagne (Séville). La région de l’Albufera est, elle, épargnée. Mais l’ambition reste méditerranéenne : « Demain, on pourrait faire la même chose, au Maghreb ou en Égypte. La Méditerranée regorge de biomasse sous-utilisée. Il suffit de la regarder autrement. »

Convaincre les majors de la cosmétique

RB Process souhaite ancrer la chimie verte dans les territoires agricoles plutôt que dans les zones industrielles. Avec l’idée de transformer sur place, réduire les transports, créer de la valeur locale. « Notre mission, ce n’est pas de créer des usines isolées, mais des réseaux de valorisation locale ».

Les premiers échantillons sont en phase de test chez des géants de la cosmétique. La société espère ensuite convaincre de grands groupes haut de gamme (de Chanel à Caudalie, en passant par le Japonais SK-II) de recourir à cette innovation scientifique. Si la promesse est tenue, le riz pourrait bientôt remplacer les dérivés du pétrole dans les crèmes et vernis. Et, ainsi, conférer à la beauté un parfum moins vénéneux. ♦

 

Bonus

# L’hexane et le CO₂ supercritique, deux mondes qui s’opposent

L’hexane, un solvant issu du pétrole. Utilisé massivement dans l’agroalimentaire et la cosmétique, l’hexane est un solvant dérivé du benzène, obtenu lors du raffinage du pétrole. Il permet d’extraire les huiles végétales à haut rendement (soja, tournesol, riz…).
Mais il est volatil, inflammable et toxique : classé cancérogène possible par l’OMS, il provoque des atteintes neurologiques chez les travailleurs exposés et laisse des résidus dans les huiles.
Sa faible réglementation et son coût dérisoire expliquent qu’il reste omniprésent, même dans certains produits dits “naturels”.

Le CO₂ supercritique, une alternative propre. Le procédé mis au point par RB Process repose sur du dioxyde de carbone porté à un état “supercritique” : à très haute pression et température définie (à partir de 73 bars et 31 degC) et, au‑delà de ces conditions, le CO₂ n’est ni un gaz ni un liquide : il devient un fluide supercritique, combinant la capacité de diffusion d’un gaz et le pouvoir solvant d’un liquide. Dans cet état, il agit comme un solvant naturel capable d’extraire les molécules actives des plantes sans laisser de traces, ni générer de déchets.
Le CO₂ utilisé est capté, comprimé, puis entièrement réutilisé dans un circuit fermé. Résultat : une extraction propre, sûre et circulaire, qui ne nécessite ni hexane, ni eau, ni conservateurs.

# Résumé technique du process par Chat GPT

Le dioxyde de carbone (CO₂) passe en phase supercritique lorsqu’il dépasse son point critique, c’est‑à‑dire :

  • Température critique (Tc) : 31,1 °C (304,25 K)
  • Pression critique (Pc) : 73 atm ≈ 7,38 MPa ≈ 73 bar

Au‑delà de ces conditions, le CO₂ n’est plus ni un gaz ni un liquide. Il devient alors un fluide supercritique, combinant la capacité de diffusion d’un gaz et le pouvoir solvant d’un liquide.

C’est précisément cette propriété qui est exploitée dans :

  • l’extraction de la caféine (décaféination du café et du thé),
  • l’extraction d’arômes et d’actifs naturels (cosmétiques, nutraceutiques),
  • le nettoyage de précision et certaines applications en chimie verte.

En pratique industrielle, on travaille souvent légèrement au‑dessus de ces seuils (à 35–40 °C et 80–100 bar) pour garantir la stabilité du fluide supercritique et optimiser la solubilité des composés.