Culture
Les librairies associatives, au service du livre
À l’heure où les librairies indépendantes sont fragilisées par la concurrence des grandes surfaces et des plateformes numériques – quand elles ne sont pas intimidées en raison de leur choix éditoriaux -, Transit tient bon en haut de La Canebière, à Marseille. Un de ses secrets ? Son modèle associatif. Pas de salariés, mais des bénévoles engagés. Pas de profit, mais une volonté farouche de défendre le livre et la pensée critique.
Nez dans les livres, Tanguy et Frédéric réorganisent le rayon central de Transit par thèmes. « Féminisme, antiracisme, migration, romans…» égraine le premier. « Ce sont les dernières parutions », ajoute le second. À la caisse se débat Adam. Il essaie de comprendre comment rendre à leur propriétaire les livres laissés en dépôt-vente. « Par rapport à la compta », précise le trentenaire, sweat prune et sourire juvénile. Sur la mezzanine, Zora trie les invendus pour les renvoyer. Tous les quatre donnent de leur temps pour faire tourner la librairie : réceptionner les commandes, payer les factures, gérer la programmation, etc. « On est une douzaine de bénévoles, on s’investit différemment », pointe Daniel, qui assure la permanence du mardi. Professeur de physique à la retraite, il est l’un des piliers de Transit depuis six ans et assure souvent les remplacements en cas de défaillance. Comme ce mercredi, « un copain malade ».
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Commerçante, mais non commerciale

Cette librairie fondée en 2013, d’abord mobile pour des événements, puis sédentaire, a la particularité de faire du commerce… sans activité commerciale. « On est une association loi 1901, sans but lucratif », précise Daniel derrière la table qui lui tient lieu de bureau. Dans la région, l’Agence du livre PACA en compte à peine 3%, dont 0,8% en ruralité et une seule à Marseille, Transit donc. Les motivations de ce désintéressement varient d’un établissement à l’autre (bonus). Mais la vision du livre comme un objet culturel fondamental leur est commune. « Nous n’avons pas créé une librairie en nous disant que nous allions fonder une association. Nous avons d’abord monté une association, avec l’idée de faire vivre les livres », explique cet homme de 75 ans, affable et posé. La librairie s’est imposée naturellement, presque comme une évidence. « Nous voulons que les livres circulent, qu’ils soient lus, partagés et discutés ». Les bénéfices servent à payer le local et à rentrer dans les frais, « mais il n’y a ni salaires, ni intéressement financier ». Le modèle tient, sans doute, grâce à une recette maison : des bénévoles militants, des bibliothécaires de métier au conseil d’administration et une cinquantaine d’adhérents-soutiens.
♦ Malgré leur fragilité économique et les contraintes financières qui pèsent sur leur activité, les librairies contemporaines demeurent animées par une aspiration profonde au désintéressement. “Les libraires se mettent au service de la littérature, de la culture et de sa démocratisation“, souligne Sophie Noël, sociologue spécialiste du monde du livre, in Radio France.
Valeurs humanistes

Un lundi soir par mois, le comité central se réunit pour avoir une hauteur de vue, notamment sur les achats et la programmation. Les bénévoles n’attendent toutefois pas la réunion suivante pour prendre des décisions. Quand l’un d’entre eux veut commander un livre, dès lors que le sujet est compatible avec les valeurs de Transit, il le fait. Les valeurs ? « Globalement humanistes, même si ce terme est désuet et quelque peu galvaudé », tranche Daniel. Il balaie les termes de tolérance, d’empathie ou même de dignité. Et résume : « On travaille sur les idéaux de la démocratie et les écarts entre ce qu’elle devrait être et ce qu’elle est réellement. On met en évidence les valeurs présentes et celles qui recèlent des contradictions ». Observe-t-il une évolution des thématiques ? La librairie, créée par des « post 68 », a démarré avec les thèmes traditionnels de ce mouvement. Tels l’anticapitalisme et la lutte du colonialisme, ou bien encore le féminisme et l‘antiracisme. La jeune génération a ensuite amené avec elle les questions de genre et LGBTQ+.
Amine Kessaci et Annie Ernaux

Sur la table du milieu sont ainsi exposés une variété d’ouvrages. ‘’La dernière sorcière’’ de Catherine Cuenca, ‘’Que peut la police ?’’ de Anthony Caillé. Ou bien encore ‘’Marseille, essuie tes larmes’’, d’Amine Kessaci. Sur les présentoirs latéraux, on trouve des auteurs issus des pays du sud comme l’Afrique Subsaharienne et l’Algérie – « un rayon important, d’autant plus que là-bas, il y a peu de maisons d’édition », fait observer Daniel. Les USA avec les questions noires et indigènes. L’Amérique du Sud avec la domination espagnole. En face, un rayon éducation (Montessori, Freinet…), santé et social (notamment sur le VIH) ainsi que littérature générale dont un courant de polars politiques et des romans généralistes. « Nous avons Annie Ernaux », pointe Tanguy, toujours en train de ranger le rayon. Ce directeur en sciences sociales de 30 ans, « en ce moment au chômage, c’est pour ça que je donne de mon temps », désigne son coup de cœur du moment : République indépendante des immigré.e.s de Marseille, un livre écrit par vingt-cinq auteurs immigrés qui donnent à vivre leur ville. Plurielle et rugueuse.
♦ Autres librairies associatives : Les Ateliers illustrés à Nice, Le Texte libre à Cognac et L’Équipage à Bouaye.
Des petites maisons d’éditions indépendantes

Capucine balaie du regard le rayon littérature. Cette cliente assidue a connu la librairie en écrivant son mémoire sur le féminisme à Marseille, dans le cadre de ses études d’architecte d’intérieur. Venue acheter au départ Chroniques du grand domaine, une BD sociologique de Lili Sohn, elle s’est fait un plaisir à 12 euros avec Les matières de la nuit, livre de poésie d’Olivier Marboeuf, éditée par les éditions du Commun, « qui font du livre kraft ». Julia, elle, a fait l’achat de Gastronomie & Anarchisme de Nelson Méndez. Transit tient à défendre les petites éditions, « pas mal de maisons installées à Marseille – une dizaine », étaye Daniel. Ce militant pointe l’importance de l’indépendance, à l’heure de la concentration de médias et d’éditions dans une seule main (bonus).
Un lieu de débat et d’idées

Si Transit centre son activité sur le livre, elle souhaite incarner également un « espace de débat, d’idées et de réflexions collectives ». Deux à trois soirs par semaine, des auteurs viennent présenter leur livre. Les bénévoles poussent alors le mobilier, fabriqué par Terrains Vagues, et transforment la librairie en lieu de rencontre pour cinquante personnes. Le format est pensé de manière à pousser la critique avec bienveillance, « où les gens se respectent dans leur diversité culturelle, et peuvent s’exprimer librement ». La programmation est éclectique comme en témoignent les thèmes du mois dernier : le formidable insecte qu’est la libellule, la fabrique du roman national, Frantz Fanon – psychiatre et figure majeure de l’anticolonialisme, les mouvements des Sans-Papiers ou, encore, l’inceste. Le public, régulier, varie selon les thèmes. « Par exemple, à la présentation de Quelle bisexualité radicale ?, il n’y avait que des jeunes que je ne connaissais pas », sourit Daniel.
♦ (re)lire Le café-librairie Chez Josette : un modèle de solidarité
Engagé… qui dérange

Transit défend haut ses valeurs, au risque de se faire intimider. Comme Le Petit Pantagruel avant elle et Sauvage après, et tant d’autres en France ces dernières semaines. « Pas plus tard qu’hier matin, la porte était tagguée d’une croix celtique dans un rond. Ce symbole était utilisé à la fin de la guerre 40 par les fascistes français. Il continue d’être utilisé par l’extrême droite en Occident », détaille Daniel, d’un ton placide. Cet incident fait suite à un autre, dix jours auparavant, lors de la venue de Sonia Dayan-Herzbrun. Cette sociologue et professeur émérite, « qui fait partie de cette culture juive opposée à la politique menée par le gouvernement israélien », a présenté son ouvrage ‘’Le sionisme, une invention européenne’’. Un petit groupe de manifestants a brandi des panneaux sur lequel figuraient antisionnisme = antisémitisme. Et mène depuis une campagne de calomnies sur les réseaux sociaux, accusant la librairie de nazisme et d’antisémitisme. Ces deux incidents – « pas si contradictoires que ça », fait observer Daniel rappelant l’actualité – ont poussé Transit à réaffirmer haut et fort sa lutte contre toutes formes de racisme. Y compris l’antisémitisme et l’islamophobie.
Défendre les pensées critiques
Daniel, qui loue au passage le soutien de la profession, n’est pas inquiet. « Je le suis plus globalement sur l’évolution de la société ». Raison pour laquelle lui et ses pairs n’ont pas l’intention de se laisser intimider par ces menaces. Ils continuent et continueront à défendre la ligne éditoriale de Transit en présentant les auteurs qui leur semblent nécessaires. Défendre l’édition indépendante plus que jamais. ♦
Bonus
#La France compte autour de 3 500 libraires indépendantes. Une majorité sera déficitaire dans deux ans, si aucune mesure n’est prise, selon le Syndicat de la librairie française (SLF).
#Les libraires indépendants, plus que jamais décidés à jouer un rôle essentiel dans la vie culturelle et démocratique face à « l’hégémonie Bolloré », pointe Daniel. L’homme d’affaires, dénonce-t-il, détient Hachette livres, premier éditeur français avec une dizaine de maisons d’édition, et les magasins Relay – plus de 350 dans les gares et les aéroports.
#De plus en plus de librairies se lancent dans l’aventure coopérative, sous forme de SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif) ou de SCOP (Société Coopérative et Participative). Par exemple, L’Établi des mots à Rennes, La Cavale à Montpellier ou la librairie des Volcans à Clermont-Ferrand. Ces projets illustrent comment ce modèle permet de pérenniser l’accès à la culture et de créer un espace de vie. Plus de détails ici.