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Loup y es-tu ?
En France, la population de loups est estimée à un peu plus d’un millier d’individus. Toujours inscrit sur la liste rouge des espèces menacées, l’animal est pourtant de moins en moins protégé. Car au pays du Petit chaperon rouge et de la Bête du Gévaudan, le grand prédateur fait face à une désinformation massive, à l’abandon des pouvoirs publics et à l’animosité de certains éleveurs et chasseurs. Pour le (re)mettre à l’honneur, l’Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS) lui a consacré une journée à Lyon.
Une table ronde, un rassemblement citoyen, un village associatif et un ciné-débat : le 15 novembre 2025, à la Maison de l’Environnement de Lyon, scientifiques et associations ont échangé durant une journée sur la place du loup dans la société. Car depuis plusieurs mois, l’alerte est donnée par les associations de protection de la nature : alors qu’en France, le canis lupus a officiellement fait son retour en 1992, l’Europe a déclassé le prédateur, le faisant passer d’un statut d’espèce « strictement protégée » à « protégée ». Un tournant juridique qui pourrait probablement arriver en France, s’ajoutant à d’autres mesures controversées. <!–more–>

Chaque année, l’État autorise le tir d’environ un loup sur cinq. Au 5 décembre 2025, 187 loups avaient déjà été abattus et vingt actes de braconnage, sous-estimés selon l’ASPAS, avaient été recensés. Concrètement, « un loup vivant au 1er janvier a globalement presque un risque sur deux d’être mort le 31 décembre », apprenait-on lors de cette table ronde. Tandis que des voix s’élèvent contre ce qui sonne comme la fin de la protection du loup, elle autoriserait en plus une nouvelle forme de régulation de l’espèce. Dès 2026, il deviendrait possible de tuer le canidé à l’aide d’une déclaration, sans passer par l’autorisation préalable obligatoire jusque-là.
Rétablir les vérités scientifiques sur le loup
« Aujourd’hui, les solutions de protection des troupeaux et de cohabitation avec le sauvage devraient être encouragées. Or l’espèce est gravement menacée par une politique de gestion de tirs toujours plus permissive et qui n’est pourtant recommandée par aucun scientifique », a dénoncé l’ASPAS. C’est pour proposer des solutions alternatives que Farid Benhammou, docteur en géographie-environnement ; Gilles Rayé, agrégé de sciences naturelles ; Roger Mathieu, co-référent Loup à France Nature Environnement en Auvergne Rhône Alpes ; Jean-Michel Bertrand, réalisateur animalier et Alex Lathuillière, docteur vétérinaire, s’étaient rassemblés.

Leur objectif : dé-diaboliser un animal aussi détesté qu’incompris. Donc promouvoir le maintien du statut « strictement protégée » et favoriser une coexistence apaisée entre éleveurs et grand prédateur. Mais aussi rétablir des vérités scientifiques, notamment sur son rôle. « Le loup est un régulateur de sangliers, de cerfs, de biches, de chevreuils. Il facilite la régénération de la forêt. Il prédate les animaux vieux, malades ou blessés, renforce les espèces », précise Thierry Ruf, responsable Loup au sein de l’ASPAS.
Mais l’animal est victime de sa légende pour des raisons culturelles et économiques. « Cela fait plus de trente ans qu’il y a des polémiques et de la désinformation. Le loup est un instrument politique au niveau national et européen. On fait croire qu’il mange tout. Sauf qu’il tue prioritairement des animaux sauvages. Mais la chasse dérange ses gibiers, les disperse, les réduit. Et certains élevages et troupeaux sont mal protégés. Donc on supprime la nourriture du loup tout en lui ouvrant la porte du supermarché », ajoute l’expert.
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Un animal menacé et méconnu
Et c’est là l’argument brandi par syndicats, instances publiques et éleveurs : les nombreuses victimes que le loup laisserait sur son passage. Mais libéraliser les tirs contre l’animal aura des conséquences durables sur l’espèce : « La population de loups matures en France n’est pas de 1000 individus, mais d’un peu plus que 400. Le seuil de viabilité, aujourd’hui, n’est donc pas atteint. Car pour que l’espèce soit viable, il faut en avoir au moins 500 », précisent les scientifiques conviés à cet échange.
Tandis que le loup est menacé, l’Europe « s’inscrit dans une réaction anti-environnementale globale (…) entre les forces de droite classique et d’extrême droite, qui ont décidé de faire du loup une espèce de catalyseur de toute la remise en cause des politiques environnementales ». Et les tirs restent en prime inefficaces pour protéger les troupeaux. « Le loup est là depuis des millions d’années, il s’est adapté à toutes les conditions extrêmement changeantes de l’environnement. Le tir aura peut-être un effet momentané, mais sur le long terme il ne sert à rien. Il y a des situations qui nécessitent probablement un tir. Mais ça ne réglera pas le problème. La solution, c’est la protection », avoue l’un des experts.
« Pas qu’une question de loups, mais de sécurité publique »
Car, oui, des solutions existent et promeuvent une coexistence apaisée. Parmi elles, la protection matérielle des élevages. De façon à éviter au maximum les tirs : « Avant 2012 existait une gradation de tirs (par tirs d’effarouchement) pour les loups qui prédataient. Elle permettait d’éviter de les éliminer et était plus efficace puisqu’elle donnait l’information aux loups que c’était une mauvaise idée d’approcher les élevages. Car un loup mort, qui pourrait enseigner, n’apprend rien ».
Pour Thierry Ruf, il est indispensable de ne pas traduire dans le droit national l’abaissement du niveau de protection des loups qui facilitera son abattage. « Ce n’est pas qu’une question de loups mais de sécurité publique. Des gens vont se balader avec des armes létales et étant donné que le loup est très peureux et ne s’approche pas, on va les tirer de loin. Il y a assez d’accidents de chasse. Le loup a sa place dans la biodiversité ».
Le public est aussi acteur de la protection du canidé. Une consultation autour de l’affaiblissement du statut du prédateur a ainsi montré que sur 32 000 répondants, 89% étaient contre. Et Thierry Ruf de conclure : « Vous pouvez vous rapprocher des associations de protection de la nature, nationales ou locales, qui ont besoin de bénévoles sur le terrain. Vous aiderez au gardiennage, à monter des barrières, à faire du suivi naturaliste, à informer les randonneurs, à partager les connaissances. Car on fait tous partie de cette biodiversité, il faut être curieux, se renseigner. Et ne pas croire tout ce qu’on lit sur le loup, aussi bien pour sa défense que contre lui ». ♦
Bonus
# La réintroduction des loups dans le parc de Yellowstone. D’après une étude parue dans la revue Global Ecology and Conservation, la réintroduction dans les années 1990 de grands prédateurs, comme les loups, a des influences écologiques positives sur les arbres du parc national de Yellowstone, aux Etats-Unis.
Même si, contrairement aux idées reçues, le loup est un piètre chasseur et rentre bredouille dans 80% à 85% des cas, les wapitis et les bisons ont cessé de proliférer et la flore revit. Le nombre de coyotes a aussi été divisé par deux, ce qui a soulagé les petits rongeurs ainsi que les rapaces, qui chassent et boulottent ces derniers. Dans le parc, une réaction en chaîne inattendue s’est mise en œuvre depuis le retour du grand méchant loup : les trembles, les saules, les peupliers sont en train de regagner du terrain et, avec eux, c’est toute une faune innombrable d’oiseaux et d’insectes qui revient. D’autres infos dans cet article paru dans Sciences et Avenir.
