EnvironnementSolidarité

Par Frédérique Hermine, le 8 juillet 2026

Journaliste

Maewan, l’odyssée qui veut relier les peuples et l’avenir

Escale du Maewan à Paris avec conférences, visites du bateau et accueil des scolaires ©DR

En dix années d’existence, l’association Maewan a réussi à incarner une nouvelle génération d’acteurs du développement durable capables de mêler exploration, sport, science, pédagogie, plaidoyer et actions de terrain. Une grande aventure maritime devenue un laboratoire itinérant pour imaginer d’autres manières d’habiter la planète. Mais aussi un levier de transformation écologique, éducative et sociétale.

Depuis près d’une décennie, l’association fondée par Erwan Le Lann et de Marion Courtois parcourt les océans pour documenter les effets du changement climatique, créer des ponts entre les cultures et sensibiliser les citoyens aux enjeux du développement durable. Le projet de Maewan, mot-valise associant leurs deux prénoms, naît de la rencontre de parcours atypiques : celui d’Erwan Le Lann, guide de haute montagne habitué aux expéditions dans les régions les plus reculées du globe, et celui de Marion Courtois, directrice pendant quinze ans pour plusieurs ONG internationales, spécialiste des zones de conflit et des crises humanitaires.

Au fil de ses missions au Honduras, au Guatemala, au Tchad, au Soudan du Sud, en République centrafricaine, en Syrie ou encore en Palestine, la présidente de Maewan développe la conviction profonde que l’aide humanitaire, aussi indispensable soit-elle, intervient souvent trop tard. « J’ai eu un jour la sensation de mettre toujours les mêmes pansements. Nous savons aujourd’hui monter un camp de réfugiés en quelques jours. Mais dix ans plus tard, ces camps sont toujours là. Certains existent même depuis plusieurs générations. »

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Comprendre les territoires autrement

Cette réflexion devient le point de départ d’un changement radical de perspective. Derrière les conflits et les déplacements de populations, Marion Courtois identifie des causes récurrentes : la raréfaction ou la mauvaise gestion des ressources naturelles, les déséquilibres environnementaux et les rapports de pouvoir qui en découlent. « Nous nous sommes donc demandé, avec Erwan, comment travailler plus en amont, avant que les crises n’éclatent. Car ces conflits sont souvent la conséquence directe d’un déséquilibre dans la gestion des ressources naturelles. »

Marion Courtois et Erwan Le Lann, les deux fondateurs de l’association Maewan © F. Hermine

En 2015, le couple décide donc de larguer les amarres sur le premier bateau Maewan pour un tour du monde à la voile par les pôles. L’objectif du projet initial est simple, mais audacieux : voyager lentement, au rythme des éléments, pour comprendre les territoires autrement. Mais ni Erwan ni Marion ne sont marins de formation. Ils apprennent la navigation au contact de grands noms de la course au large , Annabelle Boudinot, Nicolas Boidevezi, Éric Loizeau, Tanguy de Lamotte… Ils embarquent dans l’aventure à l’époque sans mécène, avec juste un petit voilier de 10,80 mètres acheté grâce à leurs économies personnelles.

♦ (re)lire : Au Bangladesh, d’un bateau-hôpital au labo mondial de l’adaptation climatique

Des peuples conscients des bouleversements climatiques

Pendant sept ans, le Maewan IV sillonne les mers du monde. L’expédition traverse l’Arctique, le Pacifique, l’Atlantique et de nombreuses régions isolées où vivent encore des communautés autochtones fortement dépendantes de leur environnement. Ces rencontres vont profondément transformer le projet. « Ce qui nous a marqués, c’est la capacité de ces peuples à vivre dans des écosystèmes encore équilibrés. Que l’on soit chez les Iñupiat en Arctique ou chez les Yagan de Patagonie, on retrouve cette conscience très forte que l’être humain habite la planète sans en être propriétaire. »

Dans les villages du Pacifique, en Amazonie ou dans les régions polaires, l’équipe découvre des populations souvent plus conscientes des bouleversements climatiques que les sociétés occidentales. « Ces communautés vivent les conséquences du changement climatique au quotidien. Quand une marée noire atteint un îlot du Vanuatu, les habitants perdent leur source de nourriture pendant plusieurs semaines. Pour eux, ce n’est pas une théorie. »

Sensibilisation à l’environnement dans les favelas du Brésil © DR

Le sport, pivot du projet

Progressivement, l’aventure sportive se structure. En 2019, Maewan devient officiellement une association autour de trois piliers : l’éducation des jeunes générations, la sensibilisation du grand public et l’accompagnement des territoires et des entreprises dans leur transition écologique. Le sport reste au cœur de la démarche. Plus d’une centaine de sportifs de haut niveau, scientifiques, anthropologues, photographes et réalisateurs participent aux expéditions. Leur rôle dépasse largement la performance. « Le sport est un langage universel. Il permet de créer de l’émerveillement, de capter l’attention puis d’amener progressivement vers la compréhension des enjeux environnementaux. »

Nombre d’alpinistes, skieurs et surfriders participent aux évènements sportifs de l’association ©DR

Cette stratégie porte ses fruits : aujourd’hui, l’association accompagne près de 1 500 enfants dans une quarantaine d’établissements scolaires à travers la France. Ses outils pédagogiques abordent huit grandes thématiques : climat, eau, biodiversité, énergie, alimentation, déchets, santé et solidarité. « Nous travaillons toujours selon trois étapes : l’émerveillement, la compréhension puis l’action. Notre objectif est que les jeunes puissent trouver eux-mêmes des solutions applicables dans leur quotidien. »

Le vrai défi : la recherche de financement

Au-delà du monde scolaire, Maewan sensibilise environ 150 000 personnes chaque année à travers des festivals, événements nautiques, conférences et expositions. L’association s’attache également à adapter ses contenus aux territoires visités. Une exigence héritée de l’expérience humanitaire de Marion Courtois qui maîtrise une demi-douzaine de langues. « Parler la langue des personnes que l’on rencontre est fondamental. C’est une marque de respect, mais aussi la condition pour comprendre réellement les réalités locales. » L’aventure n’a pourtant jamais été un long fleuve tranquille. Comme beaucoup d’organisations engagées dans la transition écologique, Maewan doit composer avec des contraintes financières permanentes. « La recherche de financements est probablement notre plus grande expédition et la plus difficile ».

Le bateau pris dans les glaces de l’Arctique aux abords du Groenland © Bertrand Delapierre

L’évolution récente du contexte international constitue également un défi. « Nous avons pris une véritable claque ces derniers mois. Certaines entreprises nous disent ouvertement qu’elles aimeraient nous soutenir, mais craignent de perdre des marchés à l’international notamment aux États-Unis en affichant un engagement trop visible sur les questions environnementales. » Face à ces obstacles, l’association revendique néanmoins son indépendance. « Nous ne recherchons pas seulement des financeurs. Nous voulons des partenaires capables d’engager une véritable transformation de leurs pratiques. »

Bientôt La voix de l’Arctique

Aujourd’hui, Maewan entre dans une nouvelle phase de son développement. Après le tour du monde achevé en 2021, l’acquisition du Maewan V en 2025 (et, cette même année, la naissance d’un petit moussaillon prénommé Hoël), l’équipe prépare un programme particulièrement ambitieux : La Voix de l’Arctique avec un départ programmé en mai 2027. Le voilier ira à la rencontre des principaux peuples autochtones du cercle polaire afin de documenter leurs observations du changement climatique et de renforcer leur participation aux débats internationaux. « Ces communautés possèdent des connaissances extraordinaires, mais sont rarement invitées à prendre part aux décisions. Ou, trop souvent, pour représenter une culture sous l’aspect folklorique. Mais elles sont absentes lorsque viennent les discussions stratégiques. »

Échanges avec le peuple inupiak en Alaska ©DR

Le projet associera également des programmes scientifiques en glaciologie, virologie et bioacoustique, afin d’étudier l’impact croissant des activités humaines sur les écosystèmes polaires. Au-delà de la recherche, Maewan poursuit l’objectif politique assumé de renforcer la protection de l’océan Arctique. « Il existe encore un écart immense entre les zones officiellement protégées sur une carte et leur protection réelle sur le terrain. Notre rêve serait que les futures aires marines protégées soient gérées directement par les communautés locales. » ♦

 

BONUS

Financements et mécènes

Aujourd’hui, Maewan emploie huit salariés à temps plein et s’appuie sur un réseau d’environ cent ambassadeurs, composé de sportifs, scientifiques, éducateurs, photographes et réalisateurs. Avec un chiffre d’affaires de 500 K, elle a investi 300K dans l’achat du nouveau voilier et consacre 200k au fonctionnement. Elle enregistre 8% de subventions publiques, 12% de fonds propres (dons de particuliers, cotisations et prestations de services) et 80% de mécénat. Parmi les principaux soutiens figurent la municipalité d’Arâches-la-Frasse (74) où est basée l’association, le ministère de l’Éducation, le ministère de la Transition Écologique, les fondations Ultra Sports Sciences, Smile Waves, Alya, Le Poids du Vivant, Dokever, Fondation de France, l’équipementier de montagne Blue Ice, le bureau d’études CAN…

Conférence sur le bateau lors de l’escale à Paris avec le médecin-explorateur Jean-Louis Etienne et la députée de Gironde, Sophie Panonacle, initiatrice de la fête de la mer et des littoraux © F. Hermine

Maewan souhaite désormais renforcer sa participation aux programmes européens dédiés à l’océan et à la transition écologique afin de soutenir ses futures expéditions, en particulier son ambitieux programme arctique prévu jusqu’en 2030. Pour porter ce projet, l’association mise aussi sur la coopération. Ainsi, elle participe à la création du Cluster des expéditions Génération Mer, un réseau qui rassemble aujourd’hui vingt-deux expéditions scientifiques et environnementales. « Nous sommes parfois concurrents pour les financements, mais alliés sur l’essentiel. Si nous voulons faire bouger les lignes, nous avons intérêt à avancer ensemble ».