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Marseille Espérance, instance inter-religieuse unique en France

Par Marie Le Marois, le 20 septembre 2023

Journaliste

Les membres actuels de Marseille Espérance, @Marseille Espérance

Ils sont catholique, musulman, bouddhiste, juif, orthodoxe, protestant : des responsables religieux proposent des actions communes pour rassembler les Marseillais de différents cultes et cultures. Créée en 1990, Marseille Espérance est une instance certes symbolique, mais qui pèse son poids dans la sphère publique. Rencontre avec le représentant laïc du culte musulman, Salah Bariki, autour d’une table dans un bar du 8e. Coïncidence heureuse : en face se trouve le stade Vélodrome où se déroulera samedi la messe du Pape François, fervent artisan du dialogue inter-religieux.Marseille Espérance sera présente.

 

Salah Bariki,
Salah Bariki, devant la brasserie du stade, en face du Stade Orange Vélodrome où se tiendra la messe du Pape François. @Marcelle

Volubile et chaleureux, Salah Bariki revient avec plaisir sur la création de Marseille Espérance. En 1990, il dirige la radio multiculturelle Radio Gazelle – « 27 langues, 24 communautés, 119 journalistes bénévoles » – quant Robert Vigouroux le sollicite. Tout juste élu à la mairie, celui-ci souhaite instaurer un dialogue et une meilleure compréhension de tous les Marseillais, quelle que soit leur culture ou leur religion. La France connaît ses premières émeutes urbaine dans les banlieues françaises. Or l’édile veut éviter que les échauffourées ne contaminent Marseille.

Il garde également en tête l’attentat raciste de 1973 au consulat d’Algérie à Marseille. « On craignait tous que cela se reproduise », se souvient ce retraité actif. Avec d’autres, dont Bruno Etienne, politologue spécialiste de l’Islam également sollicité par le maire, Salah Bariki propose à Robert Vigouroux d’inviter les chefs religieux à la mairie – assemblée « plus large et moins problématique que les nationalités ». Ce projet prend la tournure d’une aventure, « on ne savait pas du tout ce qu’on allait faire ».

 

La mairie, ”la maison commune”

Pagode bouddhiste Pha Phoa
Pagode bouddhiste Pha Phoa @Marseille Tourisme

Salah Bariki raconte la facilité pour trouver un chef catholique, protestant, juif, orthodoxe grec et chrétien arménien… « mais les Musulmans, comment faire ? ». L’Islam en effet n’a pas de figures représentatives en France. Dans la cité Phocéenne, il est divisé entre différentes communautés. Le communicant se tourne alors vers les intervenants passés par Radio Gazelle et sollicite quatre Imams (Comorien, Sénégalais…) Pourquoi autant ? « Au nom de quoi on allait choisir ? Chez les musulmans, c’est toujours un peu le bordel ! », plaisante-t-il.

Jamais avare d’anecdotes ni de traits d’humour, il relate qu’à la vue de la première photo de groupe, les membres trouvent qu’il manque « des yeux bridés » et cherchent un représentant bouddhiste. Salah Bariki connaît effectivement un Vietnamien, mais il est ‘’hélas’’ chrétien. Ce dernier trouve trouve cependant le maillon manquant : Thich Thien Dinh, moine bouddhiste qui a fondé la pagode Phap Hoa dans le 15e. « Nous ne savions même pas qu’il en existait à Marseille… » 

Parmi les chefs religieux invités à la mairie – « ‘’la maison commune’’, aimait dire Robert Vigouroux » -, aucun ne se connaît vraiment. C’est une grande première. Les uns et les autres apprennent à s’apprécier et à entreprendre des actions communes. Le maire entend formaliser le groupe en association. « Les chefs religieux ont tiqué. Et puis qui désigner comme président ? », plaisante Salah Bariki. Marseille Espérance restera une instance symbolique autour du maire, représentant de la laïcité et de l’ensemble des citoyens.

 

Ni religion ni politique

Cérémonie de recueillement pour la Paix – Église des Réformés après les attentats du World Trade Center, 2001. @Ville de Marseille

Marseille Espérance ne se préoccupe ni de religion, ni de politique. « Pas de débat entre nous. On ne cherche pas à savoir si Moïse est un prophète chez les Musulmans ou si Abraham est le père des trois religions monothéistes ». Elle ne peut pas s’immiscer non plus dans les affaires municipales. « D’ailleurs, trois mois avant toute élection, on se met en veille ». Salah Bariki insiste vraiment sur le dialogue inter-religieux de l’instance. Il se manifeste dans les échanges quotidiens, la coopération pour des actions publiques et le partage des expériences spirituelles.

Les chefs religieux se retrouvent à la moindre fête, telle Roch Hachana chez les juifs ou Noël chez les apostoliques Arméniens. Ils se réunissent également pour les événements importants, comme les obsèques de Thich Thien Dinh. « C’est à cette occasion qu’on s’est rendus compte, en voyant la foule venue des quatre coins du monde, qu’il était non seulement vénérable (titre conféré à un moine bouddhiste respecté et d’un rang supérieur NDLR), mais aussi l’un des 14 plus importants du monde ». Ils étaient également rassemblés à la cathédrale de la Major lorsque que Jean-Marc Aveline – le représentant catholique de Marseille Espérance – a été intronisé cardinal par le pape.

 

♦ Dialogue vient de ‘’Dia’’ = ce qui traverse et ‘’logos’’ = la parole. Il se réalise, contrairement au débat, dans le respect, l’ouverture et l’écoute qui permettent aux parties d’apprendre à se connaître et à apprécier leurs différences et valeurs communes.

 

Des actions communes pour la paix

Calendrier de Marseille Espérance
Calendrier de Marseille Espérance

La première action est de réaliser un calendrier avec les dates religieuses de chacun, « sur le thème comment mieux se connaître ». Toujours avec humour, celui qui fut chargé de mission à la mairie sous le mandat Jean-Claude Gaudin (bonus), raconte que « les juifs au début avaient mis une date religieuse toutes les semaines avant qu’on leur demande d’en figurer les principales ! » Ce calendrier contient à la fin un lexique de chaque fête religieuse. Pour diffuser les « 20 000 exemplaires, et oui, à l’époque pas d’Internet », les membres de l’instance imaginent une soirée de gala à l’Opéra, où chaque partie réalise un spectacle. « Juifs et protestants ont fait une pièce de théâtre, les chrétiens d’Arménie, de la danse », croit se souvenir le septuagénaire.

Le moment le plus fort culmine sans nul doute lorsque tous les membres défilent ensemble à Carpentras en 1990, après que des inconnus aient profané son cimetière juif. Quatre ans plus tard, ils apparaissent « main dans la main » lors de la Guerre du Golfe, « pour la paix » et multiplient les appels au calme. Idem après la mort d’Ibrahim Ali, celle de Nicolas Bourgat et, dernièrement, celle de Nahel. Dans un communiqué publié le 30 juin 2023, Marseille Espérance a enjoint les Marseillais à “refuser l’engrenage de la violence” avant de prôner “l’apaisement” et ‘’l’unité”.

 

Des projets en faveur de la fraternité

arbre de l’espérance
Rassemblement de collégiens autour de la l’Arbre de l’Espérance – Parc du XXVIe Centenaire, Marseille, 2011. @Ville de Marseille

À la veille de l’an 2000, toujours pour véhiculer un message de paix, de tolérance et de fraternité, l’instance crée une place de l’Espérance dans chacun des seize arrondissements de Marseille. Puis un arbre à l’entrée du parc du 26ème centenaire (10e arr.) signé par le sculpteur Daniel Chotard. Plus de 350 000 marseillais répondent à l’appel de l’instance. Leurs noms inscrits dans la pierre forment le socle. « Une copie de l’arbre de l’Espérance a été offerte à Alger et à Shanghai », informe Salah Bariki. Quatre ans plus tard, pour le 25ème anniversaire de Marseille Espérance, 25 arbres sont plantés dans le parc. Chaque communauté a choisi une essence ayant une signification culturelle ou religieuse : « beaucoup ont pris l’olivier ».

Marseille Espérance continue d’animer des cycles de conférences, de participer au jury du FID (Festival international du documentaire). Elle intervient aux Rencontres Méditerranéennes jusqu’au 24 septembre 2024 (bonus). Et sera présente aux côtés du pape François à Notre Dame de la Garde pour rendre hommage aux marins et migrants morts en mer. Et, bien sûr, lors de la messe au Stade Orange Vélodrome.

 

 

Une instance exemplaire mais fragile

Rencontre avec le Dalaï Lama, 1993
Rencontre avec le Dalaï Lama, 1993. @Ville de Marseille

Marseille Espérance a servi de modèle ailleurs, notamment à Lyon et à Barcelone, mais sans succès. Elle a reçu la visite de plusieurs sommités – Shimon Perez, Simone Veil, le Dalaï lama – qui ont été intronisés membres d’honneur. Salah Bariki pointe cependant sa fragilité. Même s’il y a davantage de « mésententes au sein des communautés qu’entre les chefs religieux de Marseille Espérance », il n’en demeure pas moins qu’il suffit que l’un dise non à un projet « pour qu’il y ait un coup de frein ». Les décisions, qui se prennent à l’unanimité « vont de la création du calendrier aux personnalités faites membres d’honneur, en passant par l’artiste pour les soirées de gala ». Des refus, il y en a, comme l’intégration des bahais et des évangélistes dans les rangs de l’instance.

Selon lui, Marseille Espérance n’a plus « la même flamme » et effectue « le minimum vital ». Résigné sans être las, il invoque différentes explications – « le 11 septembre et le Covid passés par là, la nouvelle mairie attentiste, les membres vieillissants, les fondateurs réduits à quatre encore vivants. Il faudrait du renouveau, ce serait bien que des jeunes prennent la relève ».

 

Un miracle

Mètre Cube de l’Infini
Marseille Espérance a parrainé le « Mètre Cube de l’Infini » – épicentre du lieu de recueillement pluri-confessionnel de l’Institut Paoli Calmettes, 2001. @Ville de Marseille

Ce grand-père d’un petit garçon dont il s’occupe beaucoup pointe néanmoins la longue existence de Marseille Espérance : 33 ans ! Il parle même de « miracle », alors même que l’instance a survécu aux différents maires – « gauche, droite, centre ». Preuve en est que personne ne tient à voir sa disparition. Au contraire : tout le monde a tout intérêt à la préserver, car son symbole, fort et prégnant, transcende la ville. « Marseille en a besoin. L’esprit de paix et de fraternité ne peut qu’être représenté par Marseille Espérance ». 

Il se réjouit de la venue du pape, avec lequel il partage de nombreuses valeurs, telles que liberté, respect, générosité, égalité, fraternité. Pour Salah Barik, il est temps pour Marseille d’être désignée autrement que ‘’Capitale méditerranéenne de la culture’’ ou ‘’Marseille monde’’. Le nom qu’il lui donnerait désormais ? « Marseille la spirituelle’’. ♦

 

♦ Le République, restaurant pour tous, parraine la rubrique SOLIDARITÉ et vous offre la lecture de cet article ♦

 

Bonus

  • Salah Bariki en bref. Éducateur spécialisé auprès des jeunes prostituées. Journaliste puis directeur de Radio Gazelle. Éducateur spécialisé auprès des mineurs prédélinquants dans plusieurs associations qu’il remet sur pied. On le surnomme d’ailleurs à l’époque ‘’ le Bernard Tapie des assos’’. La dernière est le ‘’Contact Club’’.

Chargé de mission pendant 20 ans au cabinet de Jean-Claude Gaudin autour des « musulmans, Islam et compagnie », sourit-il. Il s’est notamment occupé du dossier de la Grande Mosquée et de la relation du maire avec les communautés musulmanes. 

 

  • Marseille Espérance, instance inter-religieuse unique en France 5
    Les Rencontres méditerranéenes 2023

    Les 3e Rencontres méditerranéennes rassemblent 70 évêques catholiques du pourtour de la Méditerranée. Et une centaine de jeunes de toutes confessions venus de 25 pays de la Méditerranée. Thèmes principaux : migrants, grande pauvreté, eau, environnement, conflits géopolitiques et religieux, dialogue inter-religieux.

Parmi les moments les plus emblématiques, des visites groupées de lieux de culte. Ou encore des conférences, expositions et méditations où les liens entre les trois religions du Livre dialogueront.

 

 

  • Autour de ces Rencontres

Visites des lieux de culte : l’église melkite Saint Nicolas de Myre, du temple protestant Grignan et de la grande synagogue. Mercredi, jeudi, vendredi détails ici

Temple protestant historique de Marseille, mercredi, jeudi, détails ici

Cathédrale La Major, jeudi, détails ici et Abbaye Saint-Victor vendredi ici

Exposition ‘’Foyers’’ avec le Groupe des Foyers Islamo-Chrétiens (GFIC) : ‘’A travers le prisme de l’amour et de la vie de famille, l’exposition permet de découvrir des familles islamo-chrétiennes dans leur foyer. Ces familles constituent une réalité bien vivante, celle d’un métissage culturel et religieux, joyeux et harmonieux’’. Jusqu’au 22 septembre. Église Saint Ferréol, 1er, détails ici

Exposition photos sur les chrétiens d’Orient : Irak, Syrie, Inde, Éthiopie, Liban… Aller à la rencontre de ces communautés parfois souffrantes mais toujours vivantes. Jusqu’au 22 septembre, à l’église Saint-Charles, 1er, détails ici

Découverte du lieu de recueillement et de prière multiconfessionnel de l’Institut Paoli-Calmettes, un lieu unique en Europe. Puis échange entre le personnel et les participants. Mercredi, inscriptions obligatoires, 9e, infos ici

Conférence de Marek Halter, écrivain, sur « Juifs, chrétiens et musulmans : vivre ensemble en Méditerranée », en partenariat avec le Fonds social juif unifié (FSJU). Marek Halter est notamment l’auteur des trilogies « La Bible au féminin », « Les Femmes de l’islam » et de Marie. Mercredi 18h30 – 21h30, Théâtre de l’Odéon, 1er, infos ici

Grande messe en français et en arabe pour célébrer la fête de la croix. Puis rencontre et repas avec trous évêques et trois jeunes. Jeudi, 6e, détails ici

Welcome Shabbat à la grande synagogue de Marseille : Office et repas de Shabbat ouverts à tous, en partenariat avec le Consistoire israélite de Marseille. Vendredi, 6e, détails ici