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Marseille fragmentée, entre repli et résistance
Voies privatisées par les habitants, espaces délaissés par les pouvoirs publics et colonisés par les points de deal : à Marseille, les frontières ne disent pas seulement une géographie, elles racontent aussi un rapport abîmé au commun. Après la projection de Je suis la nuit en plein midi, de Gaspard Hirschi, le ciné-débat organisé par Marcelle aux Variétés a prolongé cette traversée de la ville fragmentée. Commissaires d’exposition, réalisateur, géographe et acteur du lien social ont, chacun à leur manière, interrogé ce qui ferme la cité – et ce qui pourrait encore l’ouvrir. Comment refaire du nous dans une ville morcelée ?
Au fond, tout était déjà là dans le film de Gaspard Hirschi. Une ville confetti, des trajectoires empêchées, des habitants qui se frôlent sans toujours se rencontrer. Mais en convoquant Don Quichotte sur les routes marseillaises, Je suis la nuit en plein midi ne se contente pas de documenter la fragmentation urbaine : il la bouscule et la rend presque fable. Lors du débat organisé par Marcelle, les interventions ont dessiné, dans l’ordre du film comme dans celui des prises de parole, un même fil. Marseille se ferme, mais des brèches demeurent.
Don Quichotte pour regarder le réel de biais

Aude Fanlo et Hélia Paukner, commissaires de l’exposition Don Quichotte – Histoire de fou, histoire d’en rireau Mucem, ont immédiatement mis en lumière ce qui relie le roman, l’exposition et le film : une même façon de troubler le réel. Pour elles, la force de Don Quichotte tient à cette apparition de l’invraisemblable qui nous oblige à voir autrement ce que l’on croyait connaître. « Le surgissement de quelque chose de totalement invraisemblable va nous faire regarder le réel autrement », résument-elles en substance.
Dans le film, comme sous la plume de Cervantès, l’errance devient alors bien plus qu’un déplacement. C’est une méthode. Un principe narratif. Presque une politique du détour. Don Quichotte et Sancho s’égarent, digressent, avancent sans ligne droite. Et dans une ville quadrillée par les clôtures, cette liberté-là prend une valeur particulière.
Le “cheval de Troie” de Gaspard Hirschi

Pourquoi avoir convoqué Don Quichotte pour filmer Marseille et ses résidences fermées ? La réponse de Gaspard Hirschi est limpide : « C’était pour servir de cheval de Troie et pouvoir rentrer dans ces résidences».
Le point de départ du projet était la privatisation progressive de pans entiers de la ville, notamment dans les quartiers sud, où les résidences fermées bloquent les voies traversantes et redessinent en douce la carte des circulations. Mais comment filmer ce qui se referme ? Comment pénétrer ces espaces ? En convoquant un chevalier errant, répond le réalisateur. La fiction lui permet alors d’ouvrir un passage dans le réel.
Manolo Bez, du Théâtre du Centaure
Le choix de Manolo Bez, du Théâtre du Centaure, s’est imposé presque comme une évidence. Hirschi cherchait une figure capable de surgir dans l’espace public, d’assumer l’étrangeté de cette traversée, d’incarner un personnage à la fois poétique et politique. Face à lui, Daniel Saïd, livreur de pizza, compagnon de route plus terre à terre, devenait le médiateur idéal, l’alter ego, le passeur entre fiction et documentaire.
Rapidement, le sujet initial s’est élargi. Des résidences fermées, le film s’est mis à embrasser « tout type de fermetures ». Celles que l’on voit, celles que l’on devine, celles qui relèvent des infrastructures, des inégalités, des représentations. Dans cette Marseille parcourue du sud au nord, la fragmentation n’est plus seulement résidentielle : elle devient une condition générale.
♦Je suis la nuit en plein midi le 3 mars à 20 h 30 au cinéma La Baleine
Élisabeth Dorier : 1 885 résidences fermées

Avec la géographe Élisabeth Dorier, le débat bascule dans la matérialité brute des chiffres et des mécanismes urbains. Le constat est sans appel : 1 885 résidences fermées étaient inventoriées à Marseille en décembre 2024, du sud au nord. Et le phénomène continue de croître.
Pour la chercheuse, Marseille présente une singularité forte : ici, on ne ferme pas seulement des ensembles neufs, mais également des voies anciennes, des rues autrefois traversantes, au plus près du centre-ville. « On a vraiment un modèle de ville qui se découpe, qui se fragmente, qui se fait avec des barrières », explique-t-elle. Les raisons sont variées – montée des logiques foncières, place de la voiture, recherche de tranquillité, valorisation immobilière, mais les effets très concrets : détours imposés aux piétons, accès plus difficile aux écoles, complications pour les personnes âgées, à mobilité réduite ou pour les secours. La fermeture, insiste-t-elle, relève avant tout d’une « logique du chacun pour soi ».
Points de deal et résidences fermées : un même abandon public
Le film met aussi en regard des quartiers sud barricadés et des points de deal dans le nord de la ville. Sur ce parallèle, Élisabeth Dorier appelle à la prudence. Selon elle, le vrai lien n’est pas à chercher dans une équivalence simpliste entre deux formes d’occupation de l’espace, mais dans ce qu’elles révèlent toutes deux : un désengagement public. Retrait des services, manque d’équipements, angles morts urbains, abandon de micro-espaces… C’est ce vide qui permet à la fois la privatisation tranquille d’un côté et l’installation durable d’économies illicites de l’autre. Là encore, la fragmentation ne se réduit pas à une opposition nord-sud. Elle est plus fine, plus mobile, plus diffuse.

GRAPHITE, ou comment les lycéens recartographient Marseille

Depuis dix ans, Élisabeth Dorier pilote aussi le projet GRAPHITE, qui fait travailler des lycéens marseillais sur leurs territoires vécus. Cette année, 350 élèves de cinq lycées, du nord au sud de la ville, y participent.
Ce que révèle ce travail est saisissant. Des adolescents d’une même ville ne connaissent pas les mêmes cartes mentales, ne fréquentent pas les mêmes lieux, ne portent pas les mêmes imaginaires. Les élèves des quartiers sud ne connaissent pas les quartiers nord ; ceux du nord connaissent souvent le sud. Les clichés circulent, dans les deux sens. Mais le plus frappant, note la géographe, est parfois l’auto-stigmatisation des jeunes issus des quartiers populaires, prompts à peindre leur propre environnement en rouge sur les cartes, là où ils placent du vert ailleurs.
Réinvestir l’espace est la meilleure des sécurisations
Pourtant, de ces ateliers sortent aussi des propositions très concrètes : éclairage publique là où il n’y en a plus, réfection du mobilier pour les enfants dans les parcs, davantage de lieux pour se poser, des transports plus cohérents. Pas de fantasme sécuritaire démesuré, mais du bon sens urbain. « Plus un espace est aménagé, plus il est pratiqué. Et plus il est pratiqué, moins il est occupé par la délinquance », rappelle Élisabeth Dorier. Autrement dit : un lieu vivant protège mieux qu’une zone forteresse.
♦(re)lire Nathalie Gatellier, La Fabrique du Nous
Tarik Ghezali : face au repli, Il faut provoquer la rencontre.

Dernier temps fort du débat, l’intervention de Tarik Ghezali, cofondateur de la Fabrique du Nous, a déplacé la soirée vers les possibles. Son point de départ est simple : à Marseille, beaucoup vivent « dans des mondes séparés ». Il faut donc provoquer des occasions de rencontre.
La Fabrique du Nous accompagne ainsi des projets volontairement décalés, presque quichottesques. Exemple avec le projet Eau-Rizon, qui permet à des jeunes de quartiers populaires, à des réfugiés ou à des mères de famille d’apprendre à nager dans des piscines de particuliers. L’idée semblait improbable. Elle fonctionne pourtant depuis quatre ans. Environ 500 personnes ont déjà appris à nager grâce à ce dispositif.
Faire du hors du commun pour créer du commun

Pour Tarik Ghezali, tout l’enjeu est là : ne pas renoncer à l’humanité ordinaire. « Il y a besoin de faire du hors du commun pour créer du commun », dit-il. Même logique avec À nous les toits, festival qui invite les Marseillais à se rencontrer sur les toits de la ville, du Corbusier aux quartiers nord, pour déplacer les regards et les habitudes.
Son diagnostic n’est pas naïf. Oui, les fractures s’aggravent. Oui, les initiatives restent encore trop petites face à la masse des enjeux. Mais elles montrent quelque chose d’essentiel : la rencontre se fabrique. Elle ne se décrète pas. Elle demande des lieux, des médiations, de la volonté. Et peut-être, en effet, une petite part de folie.
♦(re)lire Apprendre à nager chez des particuliers grâce à Eau-Rizon
Remettre du récit
Au terme de la soirée, le film de Gaspard Hirschi apparaissait alors moins comme une parenthèse poétique que comme une proposition très sérieuse : remettre du récit, du trouble et du déplacement dans une ville qui s’habitue à ses séparations. À Marseille, les barrières sont bien réelles. Mais elles ne disent pas tout. Il reste des passages, des alliances, des toits, des piscines, des cartes à redessiner. Et, parfois, un cheval pour réunifier la cité.♦