AlimentationÉconomie

Par Marie Le Marois, le 13 décembre 2024

Journaliste

Meet My Mama booste les cuisinières du monde

Nombreuses sont les femmes détentrices d’un savoir-faire culinaire qui restent dans l’ombre de leur cuisine. Pour les aider à pouvoir en vivre, Meet My Mama a développé un modèle hybride qui combine un service traiteur, un centre de formation et un accompagnement socio-professionnel. Créée à Paris en 2018, cette entreprise de l’ESS, qui conjugue impact positif et profit, a déjà formé une centaine de Mamas. Déjà déployé à Paris et Marseille, son programme de formation gagnera prochainement Strasbourg et Rennes.

Son restaurant s’appelle Soul, ‘’âme’’ en anglais. De fait, Azizah met toute son âme dans ses plats, celle de son pays et de ses ancêtres. Elle aime faire goûter la cuisine métissée de chez elle, transmettre sa passion. Mais avant d’ouvrir sa microadresse sur une placette au cœur de Marseille, en septembre 2024, cette Indonésienne a tâtonné. Et testé différents formats – cuisinière à domicile, salariée d’un coffee-shop, food-truck, traiteur. « Économiquement, il s’est avéré que ce n’était pas si facile que ça », confie-t-elle tout en sortant du four un gâteau au chocolat qui embaume aussitôt la petite salle. Elle avait beau savoir que, dans n’importe quel business, le chemin est sinueux et qu’il faut persévérer, cette maman de deux ados a atteint en 2022 un point de rupture. « Je savais quel était mon rêve, mais je ne voyais pas comment l’atteindre. Seule, c’était compliqué de voir et de croire ».

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Toutes les femmes

Azizah devant son restaurant, 12 rue du Théâtre Français, à deux pas du théâtre du Gymnase @Marcelle

Acculée, Azizah est tentée de tout lâcher. « C’est à ce moment-là que la porte qu’on ne voit pas s’ouvre », sourit-elle de son petit éclat de rire. Cette porte, c’est la Journée des Femmes organisée à Marseille le 8 mars 2022 à la mairie. Azizah est là par hasard, en tant que traiteur pour l’évènement. Son attention se porte sur un des intervenants : Meet My Mama annonce démarrer à Marseille son programme de formation, entièrement gratuit. Il est destiné à des femmes issues de parcours divers, appelées ‘’Mamas’’. Immigrées, réfugiées, expatriées ou tout simplement en reconversion professionnelle. Peu importe la culture, la religion, l’âge et le milieu social. « On souhaite cette mixité, car elle est une richesse », insiste Loubna Ksibi, cofondatrice, depuis son bureau parisien. 

Les aider à être financièrement indépendants

Les trois fondateurs de Meet My Mama : Donia Souad Amamra, Loubna Ksibi et Youssef Oudahman. @DR

D’origine marocaine, la jeune femme connaît bien ce qu’elle appelle les Mamas. « J’ai grandi avec de bonnes cuisinières : ma mère, ma tante, ma grand-mère », confie cette entrepreneure chevronnée que cache son allure juvénile.

Elle était encore étudiante quand a germé le projet de Meet My Mama avec ses deux futurs associés (bonus). « On a constaté que les Mamas ne se lançaient pas professionnellement, souvent par manque de confiance. On s’est alors dit qu’on allait les aider à réaliser leur rêve, en les aidant à être financièrement indépendantes. C’est bien pour elles, leur famille et la société », raconte cette convaincue du pouvoir des femmes. 

♦ Meet My Mama en 2024, c’est une équipe de 30 personnes réparties sur les trois structures (traiteur, école et accompagnement), plus de 800 entreprises clientes et près de deux millions cinq de chiffre d’affaires.

La formation Mama Academy…

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Une partie de l’équipe Meet My Mama Marseille

Azizah fait partie de la première promotion de l’école de Meet My Mama à Marseille, baptisée la Mama Academy. À ses côtés, cinq autres femmes – Rada la Sibérienne, Zoubida lAlgérienne, Maeva la Comorienne, Aude-Frédérique l’Ivoirienne et Fatiha la Marocaine. Certaines ont déjà une expérience en cuisine, dautres non. Mais toutes possèdent un savoir-faire authentique et des recettes transmises depuis des générations. Pour les dénicher, l’entreprise s’est appuyée sur les associations locales, comme Refugee Food ou Des étoiles et des femmes, avec France Travail et même sur les réseaux sociaux pour les auto-entrepeneures qui possèdent un profil. Le recrutement s’est fait sans peine, comme toutes les formations de la Mama Academy. Il suffit que les femmes en parlent entre elles pour accroître la demande.

Vivre durablement de la cuisine 

Les Mamas en formation dans les cuisines de l’Epopée, tiers-lieu marseillais @Meet My Mama

L’objectif de Meet My Mama, lauréate 2020 de La France s’engage (bonus), n’est pas que les Mamas ouvrent obligatoirement leur restaurant. Mais qu’elles puissent vivre sereinement de leur passion de la cuisine. En effet, ces femmes savent très bien cuisiner, mais ne maîtrisent pas forcément les gros volumes, les règles d’hygiène et de sécurité alimentaire, les coûts, les marges et la rentabilité. Elles ne savent pas nécessairement utiliser un ordinateur, Internet, les outils numériques. La formation se distingue des autres, plus classiques, par deux aspects. Elle est dispensée dans plusieurs langues – « tamoul, arménien, etc. » Et sa pédagogie s’adapte à celles qui n’ont pas été à l’école.

♦ (re)lire “Des étoiles et des femmes” : l’émancipation par la cuisine

« Je ne comptais pas, je donnais tout »

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Une des mamas de Marseille lors d’une prestation @Meet My Mama

Ce programme, dispensé durant un an et demi dans les cuisines de lEpopée, laboratoire d’innovation sociale à Marseille, s’est avéré être une bascule pour Azizah. « J’ai compris que, comme j’aime cuisiner, j’étais généreuse. Je ne comptais pas, je donnais tout. Mais il y a des coûts derrière tout ça. Il faut donc trouver un équilibre pour gagner un minimum », confie cette femme de 48 ans, tout en s’adressant aux deux clients présents, dont un cuisinier-associé du Présage, restaurant solaire où elle a cuisiné un temps. À la Mama Academy, elle a appris à être performante, c’est-à-dire à professionnaliser son organisation dans la cuisine, à gérer son stock, à établir pour chaque recette grammage et coût. Mais également à adapter ses recettes aux produits de saison pour une cuisine responsable. Adieu la papaye, elle apprend à cuisiner butternut, potimarron et légumes racines.

Empower My Mama pour enlever les freins

La formation se double d’un accompagnement à 360° avec Empower My Mama –  l’association de Meet My Mama. L’idée est d’aider les Mamas à surmonter leurs problèmes, qu’ils soient administratifs, juridiques, économiques ou sociaux. « Tous les sujets qui les empêchent de se concentrer sur leur formation et de se développer », précise Loubna Ksibi. Mariée à un Français, pouvant compter sur lui, Azizah n’a pas eu besoin d’aide sociale ou économique. Si ce n’est d’un soutien moral pour reprendre confiance en elle et en ses capacités pour entreprendre.

Traiteur Meet My Mama à Paris et Marseille

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Prestation à La Citadelle à Marseille, chaque buffet est savamment présenté avec toujours le portrait et le diplôme Meet My Mama de la cheffe @Juliette Turrini

Au bout de trois mois de formation théorique, « très intensifs », Azizah et les autres Mamas ont intégré le pôle traiteur Meet My Mama. Ce service est le premier et principal pôle de l’entreprise. Celui qui permet de financer en partie les formations. Les prestations permettent aux Mamas de s’exercer sur le terrain. Et aux entreprises de les soutenir, tout en expérimentant un voyage culinaire inédit et un moment de partage. En effet, les convives passent d’un buffet à un autre, goûtant les mets des pays représentés et discutant avec les Mamas. Le concept plaît et rassemble. De grosses entreprises – IBM, BNP Paribas, Hermès, LOréal – ont dès le départ de l’aventure répondu présentes, attirées par les valeurs du projet comme le vivre ensemble. Comme pour les Mamas, le bouche-à-oreille fonctionne.

Des voies différentes

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Azizah lors d’une prestation @DR

À l’issue de leur formation, les Mamas ont pris des voies différentes. « Certaines ont continué comme traiteur, d’autres ont été embauchées dans un restaurant. Une s’est spécialisée dans la chocolaterie », détaille Loubna Ksibi. Azizah, elle, a choisi d’ouvrir son restaurant. Deux raisons lont motivée à ne pas garder uniquement son activité traiteur : elle a identifié avoir besoin de son propre laboratoire de cuisine, « en louer un coûte trop cher ». Et le métier de traiteur n’est pas fiable comme source de revenus et souffre de concurrence ». Trois mois après l’ouverture de Soul, elle n’est pas encore parvenue à l’équilibre. Et doit affronter une nouvelle difficulté : se faire connaître. Mais de cuisinière, cette femme positive s’est muée en entrepreneure. Sans perdre son âme.♦

Bonus

# Naissance de Meet My Mama. Donia Souad Amamra, Loubna Ksibi et Youssef Oudahman, les trois fondateurs et amis se sont rencontrés alors qu’ils étaient encore étudiants, respectivement à Sciences Po, Paris Dauphine et Skema Business School), les futurs créateurs de Meet My Mama se rencontrent sur Facebook. Et découvrent qu’ils partagent un projet : celui de révéler les talents de cuisinières anonymes aux amateurs de saveurs du monde.

# Le coup de pouce. Entreprendre & Plus ont validé les premiers l’idée Meet My Mama, ouvert leur réseau de chefs d’entreprises et soutenu financièrement le projet. « Ils nous ont aussi donné beaucoup d’énergie et de courage », souligne Loubna Ksibi. D’autres soutiens ont suivi, dont La France s’engage. Pour accélérer sa croissance et consolider son modèle hybride, Meet My Mama a levé 3 millions deuros en novembre 2024. L’association Empower My Mama est soutenue localement, par la Ville et la Métropole à Marseille. 

♦ (re)lire Des réfugiés cuisinent leurs spécialités dans les collèges

# La France s’engage. Initié en 2014 par François Hollande, la fondation a pour objectif de promouvoir l’engagement de la société civile dans des initiatives innovantes, solidaires et utiles au plus grand nombre. Outre un accompagnement financier important (de 50 000€ à 300 000€ sur plusieurs années), les lauréats bénéficient d’un accompagnement d’exception.

# Un accompagnement qualificatif. Dans son catalogue traiteur, Meet My Mama fait le choix de « prendre moins de Mamas, mais de les accompagner jusqu’au bout. Sans ça, elles restent trop fragiles », insiste Loubna Ksibi. Jusqu’au bout signifie 200 000 euros de chiffres d’affaires, un laboratoire de cuisine et éventuellement des salariés. « Ensuite et seulement, on intègre d’autres Mamas ».

# Une deuxième formation à Marseille ? Le 2 février 2025 démarre à Marseille une deuxième formation Mama Académy, celle-ci en partenariat avec deux partenaires : Sodexho et la Truffe Noire. L’idée est de former les Mamas pour qu’elles soient embauchées comme cuisinière ou commis dans ces deux entreprises.