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“Nous, soignants”, un poignant documentaire-manifeste

Par Audrey Savournin, le 28 novembre 2023

Journaliste

En deux fois 52 minutes, Claire Feinstein et Gilles Perez radiographient notre système de santé public. @13prods
France 3 diffuse mercredi 29 novembre à 22h40 le documentaire de deux fois 52 minutes Nous, soignants. Co-réalisé par Claire Feinstein et Gilles Perez, il dresse un état des lieux de notre système de santé post-Covid à travers plus d’une vingtaine de témoignages. Des profils extrêmement variés qui disent tous leur épuisement autant que leur dévouement, leur attachement au soin et au service public.

 

Ils et elles sont auxiliaires de puériculture, aides-soignants, sages-femmes, internes, médecins généralistes, urgentistes, neurologue, infirmiers, chefs de service… Ils et elles travaillent en soins palliatifs, en réanimation, en pédiatrie, en maternité ou aux urgences. En Ehpad, en CHU, dans un pôle de santé ou encore en libéral. Dans de grandes villes, en milieu rural, aux quatre coins de la France (voir bonus). Ils sont plus d’une vingtaine et partagent un attachement viscéral à leur métier, au soin, au système de santé public. Qu’ils expriment avec une profonde humanité dans Nous, soignants.

 

Un documentaire polyphonique

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Au total, 23 soignants de toute la France et de métiers, d’âges différents, partagent leur vécu. @13prods

Un documentaire co-réalisé par Claire Feinstein et Gilles Perez (voir bonus), pour France Télévisions et 13 Prods, à voir mercredi 29 novembre à 22h40 sur France 3 et sur France.tv . Deux fois 52 minutes de témoignages forts et intimes, face caméra, accompagnés par la voix de l’actrice Marina Foïs. Très impliquée, anonymement, dans le soutien aux soignants pendant la crise du Covid.

« Une monographie sociale, pour revenir à la base de l’engagement » résume Gilles Perez, pour qui « il y avait urgence à faire un film contemporain ». Et un film polyphonique donc, comme la série Nous, ouvriers que le tandem avait déjà co-réalisé. Il place ainsi la parole des premiers concernés au centre. Même si quelques archives nous rappellent la création de la sécurité sociale, son trou qui se creuse, les discours politiques, les manifestations ou le cataclysme du Covid. Et même si trois experts (voir bonus) viennent très ponctuellement recontextualiser la situation, critique au regard des politiques menées.

 

Un film manifeste

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Les soignants disent ici leur désarroi, leur colère, mais aussi tout leur dévouement. @13prods

Un film manifeste enfin. Naturellement. Dans un pays qui pouvait encore s’enorgueillir d’avoir le meilleur système de santé au monde en 2000 selon l’OMS. Et qui prive aujourd’hui de soins certains de ses concitoyens. « France 3 voulait une photographie sur les trois dernières années, explique Claire Feinstein. C’est devenu un film militant, pour un accès aux soins pour tous dans de bonnes conditions. Parce que tous les témoins, qui sont pourtant de bords politiques différents, sont tous d’accord : la santé doit échapper aux lois du marché, c’est un bien supérieur. »

« C’est émouvant de voir que pour tous, c’est un bien commun, prolonge Gilles Perez, ébranlé par le recueil de ces récits. C’est ce que dit le Covid, ce moment traumatique. Ils ont risqué leur vie sans moyens pour nous sauver. On les a applaudis. Puis à la fin du confinement tout le monde est reparti vers ses occupations, y compris quand eux réclamaient le monde d’après. Ce documentaire est aussi là pour leur donner la reconnaissance qu’on leur doit. »

 

 

La désillusion

Car ils y ont cru au monde d’après. Mais il n’est jamais arrivé. Les promesses n’ont pas été tenues. 5 000 lits ont été fermés faute de personnel en 2021. Il manque 100 000 infirmières pour permettre aux établissements de fonctionner correctement. On compte des déserts médicaux même en plein Marseille ou Paris. Les burn-out et les démissions se multiplient.

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Les déserts médicaux sont partout, même en plein Paris ou Marseille. @13prods

Dans ce film, les soignants sont éreintés et l’avouent voire le crient. Ils hurlent leur épuisement, leur peur de l’erreur et leur souffrance de maltraiter les patients. Leur colère aussi. Mais ils hurlent également leur amour de leur métier, leur empathie, leur dévouement, malgré des difficultés abyssales. Baisse des dépenses et des effectifs, accélération des cadences, tarification délétère à l’activité, réduction du temps d’hospitalisation, marchandisation… « C’est leurs valeurs qui leur permettent de continuer. De tenir. Ou de partir mais en étant prêts à revenir, on le sent bien», analyse celui qui est aussi producteur. Car certains sont à bout. Ou tout près. On l’entend, on le ressent aussi.

 

Plus de 150 heures de tournage

Le fruit d’entretiens de trois à cinq heures, menés conjointement par les deux co-réalisateurs. C’est le temps qu’il fallait pour « laisser émerger une parole sincère » assure Gilles Perez. Pour revenir sur leur vocation, leurs convictions, l’impact de leur métier sur leur vie personnelle, leurs souvenirs les plus forts, les plus beaux, les plus durs. Pour les amener notamment à parler de leur rapport à la mort et à la douleur. « Ils ont des carapaces pour faire face, il fallait les briser », complète Claire Feinstein.

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Claire Feinstein et Gilles Perez ont multiplié les avant-premières. Notamment pour présenter le film à ceux qui y ont participé. @France 3 Pays de la Loire

À leur compteur, plus de 150 heures de rushs, tirées de sept mois de tournage harassants. Aussi bien pour les interviews que pour les situations in vivo, captées lors de journées entières de reportage. Là encore, c’est le temps qu’il fallait. Pour pouvoir montrer cette scène poignante et tellement lourde de sens d’une dame âgée, seule dans un couloir, sur un fauteuil roulant. Incontinente, elle appelle désespérément Emilie, qu’on imagine aide-soignante, pendant une éternité, pour faire ses besoins. Ou encore cette secrétaire médicale, submergée d’appels dans un cabinet. Elle répond inlassablement qu’elle n’a pas de rendez-vous avant des mois et se retrouve à trier les patients prioritaires.

« À chaque fois c’est une demi-journée de tournage pour 45 secondes à 1 minute 20 à l’écran, mais il n’y a que par là qu’on pouvait y arriver, appuie le co-réalisateur. Quand on montre un patient sur un brancard, on l’a choisi. Des patients sur des brancards, on en a filmé des centaines… Chaque séquence est signifiante, emblématique. » Chaque propos aussi. Chaque sourire. Chaque regard. ♦

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Bonus
  • Gilles Perez. Il a été reporter pendant 15 ans pour RFI avant d’ajouter l’image au son. Il a co-créé à Marseille la société audiovisuelle Treize au Sud, devenue 13 Prods. Avec elle, il a (co)réalisé et (co)produit des documentaires dont Les rebelles du foot, Les pieds-noirs, histoires d’une blessure ou Les paysans. Il a également été commissaire de l’exposition « Nous sommes foot ! » au Mucem. Enfin, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, sur le football comme sur François Mitterrand.
  • Claire Feinstein. Elle a quant à elle été journaliste et rédactrice pour France Télévisions pendant 5 ans. Elle a ensuite été chef opératrice, notamment sur Les rebelles du foot et a réalisé son premier documentaire en 2012 : Les disparus, histoire d’un silence d’Etat. Elle a déjà co-réalisé avec Gilles Perez Nous, ouvriers, plusieurs fois primé. Et a beaucoup travaillé sur les questions de santé depuis 20 ans. Elle a notamment écrit et co-réalisé Hippocrate aux enfers, l’adaptation du livre de Michel Cymes sur les médecins nazis.
  • Les experts interrogés. Frédéric Pierru, sociologue spécialiste des politiques de santé, Nathalie Coutinet, économiste de la santé et Matthieu Aron, grand reporter à l’Obs, co-auteur du livre Les infiltrés, apportent un éclairage à la fois discret et pertinent sur les politiques de santé. Car elles sont à l’origine des maux que dénoncent les soignants.
  • La région Sud absente. De nombreuses régions sont représentées, des Hauts-de-France à l’Occitanie en passant par les incontournables Île-de-France et Grand Est, Auvergne-Rhône-Alpes ou encore la Bretagne, le Centre-Val de Loire et la Nouvelle-Aquitaine. Et la région Sud alors ? Si le documentaire n’a évidemment pas vocation à être exhaustif, son absence est surprenante. Plusieurs interviews y étaient prévues, à Marseille et Gap notamment, mais elles ont dû être annulées. Les aléas des tournages.