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Olivier Binet, du BTP aux semences

Par Philippe Lesaffre, le 5 février 2024

Journaliste

Autrefois dans les travaux publics, Olivier Binet est devenu multiplicateur de semences près d’Angers. Il raconte comment il a su changer de parcours et faire volte-face. Jusqu’à la création de son entreprise, Misengraine.

Olivier Binet jette un œil sur ses plants. En cette fin de mois de janvier, il pense aux tâches qu’il a à effectuer sur son terrain de 5000 m², en Maine-et-Loire. Et puis il remonte les souvenirs, lui qui a su bifurquer ces dernières années et trouver « un travail qui a du sens » pour lui. À la fin de ses études, jamais il ne se serait imaginé multiplicateur de semences à Combrée, sur la commune d’Ombée-d’Anjou. Car, pendant onze ans, l’ingénieur de formation, qui a grandi en région parisienne, a gravi les échelons au sein d’une entreprise de travaux publics du groupe Vinci.

Une activité de construction qui lui a longtemps convenu, en premier lieu, au vu de sa mobilité. Ses missions l’ont fait un peu sortir de l’Anjou, elles l’ont emmené en Touraine ou en Franche-Comté au plus près des chantiers. Mais pas seulement. « Chercher des solutions intelligentes afin de limiter l’impact écologique » de son entreprise avait « quelque chose d’intéressant », dit-il, même s’il sait bien que ce n’était pas « le premier objectif » de son employeur.

Or, les temps changent et, à un moment, il a senti que cela ne suffisait plus pour qu’il se sente vraiment épanoui au quotidien. « J’ai commencé à avoir besoin d’être un peu plus dans l’action. Jusqu’à présent, explique Olivier, je ne faisais pas grand-chose, à part voter et faire attention à ma consommation. » En clair, il rêve d’exercer un métier plus en phase avec ses valeurs écologiques. Seulement, l’heure du grand rebond n’a pas sonné, pas évident de quitter un salaire confortable, le véhicule de fonction qui va avec, la carte essence…

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Olivier n’a plus la même fiche de paie qu’autrefoi, “mais je ne subis plus rien” se réjouit-il. ©DR

Une rupture conventionnelle et hop, libre comme l’air

Tout se fera petit à petit. Première étape : après la naissance de son premier enfant en 2015, il demande à passer à quatre jours de travail par semaine. C’est qu’il vise à ralentir et à réserver son vendredi à sa famille. L’employeur accepte, « cela lui coûte moins cher », sourit-il. Tant mieux, la « pause » bienvenue lui offre ainsi l’opportunité de réfléchir à son avenir et d’identifier ses besoins. Mais il ne tient pas plus de deux ans. En effet, en 2017, Olivier profite d’une mésentente en interne pour franchir le Rubicon.

Il choisit de quitter l’aventure et parvient à signer une rupture conventionnelle. Hop, le voilà libre comme l’air. Mais pour faire quoi ? Avec sa compagne, il a acheté maison et « grand terrain » en Maine-et-Loire, et l’envie de mettre la main à la terre a commencé à le « chatouiller sérieusement »

Filer des coups de main aux exploitants bio

Inscrit à Pôle Emploi, il prend le temps de la réflexion, réalise un bilan de compétences, financé par son futur ex-employeur. Il sait désormais qu’il a envie de travailler à domicile, « un confort », dit-il. Olivier veut pouvoir prendre ses propres décisions et ne pas consacrer 100% de son temps à son métier. Il sait qu’il a déjà éliminé l’option élevage. Pas son truc. L’amoureux du végétal penche pour le maraîchage. Il voit bien qu’il désire « valoriser son terrain », même s’il a conscience qu’il n’a jamais « fait de potager ».

Olivier ressent ainsi le besoin de se former, voire de « se faire un réseau ». Durant plusieurs mois, afin de se rassurer et de confirmer qu’il fait bonne route, il se met à « filer un coup de main » à des céréaliers bio, à des maraîchers engagés. Le tout, bénévolement. L’apprenti suit un stage de permaculture, frappe à la porte du Groupement des agriculteurs biologiques et biodynamistes (GABB) Anjou pour continuer d’apprendre. Il lit également au sujet de la célèbre ferme biologique du Bec Hellouin, qui a « inspiré » mille et un citoyens, sur tout le territoire.

Un brevet et un prêt dans la poche

Olivier ne recule plus. Déterminé, il passe le Brevet Professionnel afin de devenir responsable d’entreprise agricole, un diplôme reconnu par l’État. Il y est presque, c’est à ce moment-là qu’il détermine son projet professionnel. Grâce à un stage passionnant auprès d’un multiplicateur de semences, il prend de la graine et découvre le métier qu’il exerce aujourd’hui. Celui consistant à reproduire, à partir de semences de base données par des producteurs, des tas de semences à l’identique.

Olivier, qui ne se voyait pas démarrer une activité de maraîchage bio chez lui, a trouvé sa voie. « Cela aurait été très frustrant d’être à la maison, mais de ne pas être disponible en raison d’un emploi du temps ultra-chargé », glisse-t-il, non sans sourire. Deux cases sont encore à cocher pour le créateur de son entreprise « Misengraine ». D’abord, le financement. Concrètement, Olivier avait besoin de 40 000 euros pour se procurer un tunnel de maraîchage et un système d’irrigation, en particulier. La banque accepte sans tarder de lui prêter la première moitié, il autofinance la seconde – vu qu’il avait « mis de côté » auparavant. Ensuite, il se trouve des partenaires, Agrosemens et Germinance, des acteurs qui ont l’habitude de travailler avec de nombreux multiplicateurs de semences.

Le climat qui change

Quatre ans après, tout roule pour le néo-paysan. Outre les semences, il vend, tant en épiceries que dans les marchés et les écoles, notamment, des plants aux particuliers, à celles et ceux qui souhaitent réaliser des potagers bio. Olivier semble ravi de s’être engagé dans cette volte-face. Même s’il se sent un peu « à part » et « minoritaire » dans le paysage de l’agriculture, il remarque qu’il est loin d’être seul, tout de même. « De plus en plus de personnes, en quête de sens, imaginent des projets viables à toute petite échelle. » Olivier n’a plus la même fiche de paie qu’autrefois. Certes, il se contente de moins, adapte son mode de consommation en conséquence, d’accord. « Mais c’est ce que je voulais, je ne subis rien du tout… »

Exceptée, sans doute, la météo capricieuse, le climat qui change dans nos contrées. « Je n’ai pas beaucoup de recul, mais déjà en quatre ans, j’ai compris que ce n’était jamais pareil. Tout s’enchaîne, je le vois, entre la canicule, les précipitations, le gel… Cela peut être assez violent et peut bousiller une culture. » Pour autant, il garde le sourire. À mille lieues de la mobilisation d’agriculteurs en colère…♦