EnvironnementSanté

Par Marie Le Marois, le 11 septembre 2025

Journaliste

Pesticides dans les maisons, comment les éviter ?

97 molécules dans des poussières de maisons © Marcelle

Une étude atypique, pilotée par INRAE/CNRS/La Rochelle Université depuis 2021 dans une zone rurale du sud des Deux-Sèvres, révèle que des habitants sont exposés chez eux à de nombreux pesticides issus de l’agriculture, mais aussi de l’ameublement et des produits d’entretien. À leur grand étonnement, les chercheurs ont en effet trouvé 97 molécules, dont certaines interdites comme le DDT. Sabrina Gaba, la directrice de recherche, ambitionne de trouver avec eux des solutions pour réduire usage et exposition

La mairie de Beauvoir-sur-Niort est animée ce jour de juillet. Une cinquantaine dhabitants sont venus assister aux premiers résultats de l’étude ‘’Santé des Territoires’’ menée sur quatre communes en plaine agricole (bonus) par Sabrina Gaba, directrice de recherche à INRAE (Institut national de recherche pour lagriculture, lalimentation et lenvironnement). Devant le mur du hall sur lequel elle fait défiler des diaporamas, cette femme solaire évoque rapidement l’existence de 1705 études démontrant les effets des pesticides sur lenvironnement et la santé humaine en France (bonus).

De quelle manière les pesticides polluent-ils les foyers ?

Première restitution par Sabrina Gaba de l’étude Santé des Territoires à Beauvoir-sur-Niort avec des habitants partenaires @Antonin Chesneau

Pour comprendre comment, concrètement, ces molécules chimiques s’introduisent au sein des habitats, Sabrina Gaba a évalué, dans 77 foyers répartis sur quatre communes, le niveau de contamination des habitants, des animaux et de l’environnement, leur santé étant interdépendante (approche ‘’Une Seule Santé”).

Dans cet objectif, la chercheuse a prélevé avec son équipe du Centre d’études biologiques de Chizé (CNRS/INRAE/La Rochelle Université) des échantillons de cheveux, urines, selles, poils de chat, vers de terre, sang des oiseaux, eau, air et poussières. Ces dernières, fines particules collectées sur les sols, meubles bas et haut, sont l’objet des premières restitutions de l’étude ‘’Santé des territoires’’.

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♦ Les produits phytosanitaires ou pesticides sont des substances chimiques utilisées pour lutter contre les organismes jugés indésirables : plantes, animaux, champignons, bactéries, parasites.

Moins de pesticides près des champs en bio

Pour comprendre la contribution des différentes sources d’exposition au sein des foyers, les chercheurs auscultent les animaux. Ici, chat équipé d’un GPS pour le suivi pendant une semaine @Antonin Chesneau

Le programme sest concentré sur la recherche de 100 molécules (bonus) utilisées dans les principaux fongicides, insecticides et herbicides achetés localement. Ainsi que des dérivés des molécules épandues (métabolites dans le jargon) et de celles qui sont interdites mais connues pour être rémanentes. Le résultat est édifiant.« 97 ont été retrouvées dans les 77 logements explorés » (bonus), indique cette écologue, qui ne sattendait pas « à un tel chiffre ». Et surtout pas à retrouver du DDT dans 100% des foyers, un insecticide pourtant banni depuis 1972 en France.

Les chiffres varient selon les quatre communes, les plus faibles ayant été relevés à Beauvoir-sur-Niort : 72 versus 89 chez d’autres. Sans surprise, ce bourg de 1 772 habitants détient le plus de parcelles cultivées en agriculture biologique. Cependant, « le chiffre 72 reste étonnant au regard de la forte conversion bio du territoire de Beauvoir », souligne la chercheuse, le ton chaleureux, le discours clair et argumenté. Certaines molécules, et cest la grande surprise de cette étude, proviennent en fait des foyers eux-mêmes.

Anti-puces et cartons contaminés

Il existe une multitude de sources d’exposition aux pesticides : épandage sur les parcelles à proximité ou plus éloignés, usage domestique (traitement du bois, jardin, etc.), vétérinaire ou traitement des meubles avant acquisition @Pixabay

La forte présence de l’imidaclopride, un néonicotinoïde puissant pourtant interdit dans lagriculture depuis 2018, pourrait être notamment imputée aux traitements anti-puces des animaux de compagnie. Et aux appâts domestiques contre les nuisibles (cafards, fourmis, rats, etc.). Sabrina Gaba soupçonne également les traitements des meubles en bois (fongicides et insecticides), avant et après acquisition. Les sprays insecticides (anti-fourmis, anti-moustiques, anti-poux, etc.). Et des produits ménagers (en tête, Sanytol et Cif pointés par 60 Millions de consommateurs). Quant au fameux DDT, « il est fortement rémanent et encore autorisé en Chine, Inde et certains pays d’Afrique pour la démoustication ». Les cartons d’emballage provenant de ces pays ne seraient donc pas inoffensifs.

Trouver des solutions avec les habitants

L’équipe a recensé des néonicotinoides dans 90% des habitations, des fongicides dans 80% et du DDT dans 100%. Meubles, linge et vêtements peuvent en être la source @Pixabay

Faut-il porter des masques quand on nettoie la poussière ? Faut-il aérer pour faire sortir les pesticides domestiques ? Ou, au contraire, éviter de faire rentrer ceux qui viennent de lextérieur ? Telles sont les questions posées par les habitants présents. Sabrina Gaba na pas toutes les réponses, ni les solutions. « Lidée est de les trouver ensemble. Nous réfléchissons à des ateliers, forums de discussion, etc. Nous espérons lancer des initiatives avec les habitants dès cet automne ».

Des alternatives surgissent déjà ici et là dans lassemblée. Comme arrêter les livraisons provenant dAsie. « En tout cas, laisser les cartons en dehors de la maison et laver les vêtements avant de les porter », intervient une jeune fille, peu encline à changer ses habitudes. Vérifier lorigine des meubles achetés. Choisir un traitement insecticide bio pour le bois ou créer le sien. Privilégier les huiles essentielles comme répulsifs anti-poux et anti-moustiques, ainsi que les produits ménagers antibactériens naturels (bonus).

Changer déjà quelques pratiques 

La première colonne indique le nom des pesticides retrouvés dans le foyer de Brice. Les % entre parenthèses indiquent la fréquence de la molécule dans le village. @Marcelle

Après la restitution de l’étude, l’équipe de Sabrina Gaba distribue aux habitants partenaires leurs résultats. Brice, maraîcher bio, se réjouit de navoir « que » 19 molécules retrouvées chez lui, en petite quantité. « Les pourcentages sont en dessous de la moyenne pour quasiment toutes par rapport au reste du village », observe ce paysan qui souligne son environnement sain. « Je n’utilise aucun intrant chimique dans mes cultures, je nachète rien qui arrive de je ne sais pas où et notamment de Chine. Je nettoie chez moi au vinaigre blanc et au bicarbonate ». Le DTT ? Il se demande si son robot ménager acheté en France, mais peut-être fabriqué en Chine, n’en contient pas. « Cest ouf. Alors que c’est un produit ultra dangereux. Mais on ne peut pas tout contrôler », admet-il.

Idem pour la présence du rodenticide, « J’utilise que la tapette, comment ça arrive chez moi ? Mes prédécesseurs utilisaient des produits anti-rats ou sans doute, j’en ai ramené du foyer handicapé où je travaillais ». Il relève enfin sur sa feuille six molécules insecticides, cinq fongicides et herbicides. « Elles peuvent être transportés des champs cultivés en conventionnel par le vent ». Pour se protéger de tous ces poisons, il plante continuellement des haies

Et consommer avec plus de conscience

Prélèvement de cheveux d’un habitant partenaire. @Antonin Chesneau. Prochaines étapes de l’étude : analyse des résidus pesticides dans les cheveux, urines, microbiote, vers de terre et sang des oiseaux.

En revanche, grâce à cette recherche, ce paysan a compris que les traitements anti-puces de ses animaux étaient un facteur de pesticides à la maison. À côté de lui, Céline, boulangère, s’étonne d’avoir un pourcentage élevé d’herbicide chez elle. « Mais en même temps, j’habite à côté de la voie ferrée ». Didier, un retraité, jette à peine un coup d’œil sur sa feuille. « Je men fous, ça fait longtemps que je ne passe plus le balai », se justifie-t-il, un brin provocateur. Il reconnaît toutefois que cette étude lui a fait prendre conscience de la composition des produits achetés.

Cest un des objectifs : amener les consommateurs à réfléchir sur leur manière de consommer en les reconnectant avec leurs achats. « Les gens commencent à réfléchir, à essayer de comprendre doù proviennent les pesticides retrouvés chez eux. Lun ma parlé de ses vêtements, un autre de ses meubles », se réjouit celle qui considère l’achat comme « un acte politique ». La chercheuse, qui présentera sous peu les résultats de l’étude auprès de médecins et vétérinaires, souligne par ailleurs que cest en travaillant de manière concertée, entre tous les acteurs du territoire, quil sera possible de réduire les sources d’exposition aux pesticides. ♦

Bonus

#Le programme de recherche ‘’Santé des territoires’’, initié en 2021 dans le cadre du projet Transformaction, est atypique. Il rassemble en effet des partenaires issus du monde associatif, et un consortium de chercheurs en écologie, en écotoxicologie. Mais aussi en épidémiologie médicale, animale et végétale. Atypique également dans sa volonté de coconstruire avec les habitants et agriculteurs pour trouver et tester des solutions.

« Un des enjeux est la sortie de lusage intensif des pesticides sans impacter la production agricole et la viabilité des exploitations. Et en préservant lenvironnement et la biodiversité », souligne Sabrina Gaba, également responsable de l’équipe Résilience du Centre d’études biologiques de Chizé (CEBC).

Sabrina Gaba est directrice de recherche à INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement @Marcelle

#La Zone Atelier Plaine & Val de Sèvre est un laboratoire expérimental à ciel ouvert dans lequel chercheurs et agriculteurs travaillent ensemble depuis trente ans. Dédiée à la transformation agroécologique, cette zone fait lobjet de suivis de long terme : biodiversité depuis 1994, pratiques agricoles depuis 2006, consommation alimentaire depuis 2019. Et perception de la nature et de la santé chez les habitants des territoires depuis 2021. Des suivis dusage des sols ont également été réalisés pour connaître la répartition de lagriculture biologique et des haies. La ZA Plaine & Val de Sèvre, 450 km2, comprend environ 435 exploitations, 24 communes et 34 000 habitants. « Lobjectif du programme ‘’Santé des territoires’’ est de couvrir les 24 villages et au moins 80% de leurs habitants », complète Sabrina Gaba. 

#Impact des pesticides sur la santé. L’INSERM parle dune présomption forte sur six pathologies (dont cancer de la prostate, Parkinson et autisme). Une étude de la Ligue contre le cancer pointe quant à elle, quatre nouveaux clusters de cancers pédiatriques autour de La Rochelle. Vivre près de champs cultivés en conventionnel exposerait davantage les riverains, selon une étude Exporip menée par l’ONG Générations futures.

♦ (re)lire : Les bienfaits démontrés de l’alimentation bio sur la santé

#L’étude se focalise sur 100 molécules versus 1300 molécules existantes. « En réalité, nous avions choisi 500 molécules, mais le laboratoire est en capacité den quantifier 100. La méthodologie est en effet plus compliquée pour certaines, qui nécessitent un processus dextraction spécifique ».

#L’équipe et le financement de l’étude. Implantée au Centre d’études biologiques de Chizé (INRAE/CNRS/La Rochelle Université), l’équipe se compose de 38 personnes dont onze permanents (chercheurs, doctorants, post-doctorants, stagiaires…). L’étude est co-financée par la Région Aquitaine et l’OFB via le programme Ecophyto 2+.

#Les habitants de Beauvoir-sur-Niort. Sabrina Gaba les a recrutés par différents biais, notamment au marché de Beauvoir et via lassociation les Roseaux Sociaux. Les habitants ont été ensuite sélectionnés selon leur localisation. La plupart sont des personnes engagées, « mais il y a aussi des curieux ». L’étude compte également une douzaine dagriculteurs. « Certes plus en bio quen conventionnel, mais quand même il y en a », fait observer Sabrina Gaba.

♦ Lire aussi : Planet-Score, l’indicateur indépendant qui monte

#Alternatives naturelles aux pesticides 

Traitement du bois: 1 litre dalcool ménager, 1 litre de térébenthine, 1 litre dhuile de lin et 1 litre de vinaigre blanc.

Nettoyant-désinfectant (cuisine, salle de bain, toilettes, etc.) par Marie, femme de ménage : 90% deau, 10% dalcool ménager, quelques gouttes dhuiles aux propriétés antibactériennes, telles que le thym, le tea tree, la cannelle, le girofle. Le vinaigre blanc est également un excellent désinfectant naturel.

Anti-puces canin par une aromathérapeute. Certaines huiles essentielles (HE) agissent naturellement contre les puces. Il sagit par exemple de mélanger, dans une huile damande, 5 gouttes dHE de lavande officinale (ou lavande vraie), de cèdre, deucalyptus, de thym, de romarin, de menthe. Attention de ne pas en abuser et de ne jamais utiliser dhuiles essentielles sur un chat. Car elles sont toxiques pour lui.

Brice, le maraîcher bio, ne met plus de pipette à son chien, « mais un collier. Il comporte certes toujours des pesticides, mais moins puissants et à diffusion plus lente. Pour mes chats, je nai pas trouvé de solutions ».

Prise anti-moustiques à base d’huiles essentielles. Exemple : le diffuseur Puressentiel.

Appât fourmis : vaporiser de vinaigre blanc la piste empruntée par les fourmis. Déposer ici et là des mélanges sucre en poudre (qui les attire) et bicarbonate de soude (qui les empoisonne).