Éducation
Pour une alternative à l’exclusion au collège
Exclure temporairement un élève est un recours possible pour les enseignants du second degré en cas de comportement perturbateur. Cette mesure peut être sans effet pour l’auteur, voire contreproductive – l’éloigner des apprentissages, favoriser son décrochage ou la récidive. Pour éviter cette dynamique négative, des centres sociaux offrent un accompagnement éducatif aux élèves sanctionnés. Une proposition sur-mesure qui leur permet de prendre conscience de leurs actes, confiance dans leurs compétences et goût à leur scolarité. Reportage au Centre Social Belle-de-Mai, un quartier populaire de Marseille.
Il a la tête penchée et le regard concentré. Youssef s’applique à colorier des montagnes surmontées d’un soleil. Son dessin rejoindra la dizaine d’autres accrochés derrière Marius Plante, le responsable de ”Pour une alternative à l’exclusion”, dispositif du centre social Léo Lagrange Belle de Mai. Le garçon de 12 ans a été exclu deux jours à la demande du CPE (conseiller principal d’éducation). Une bagarre dans la cour, les copains qui le motivent à « aller voir », un garçon qu’il pousse « sans faire exprès ». L’exclusion. Motif : violence. Injuste selon le collégien. « Lui n’a eu qu’un avertissement alors que je n’y suis pour rien et qu’en plus je me suis excusé », glisse-t-il d’une petite voix.
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Deux à cinq jours d’exclusion

Comme Youssef, une quarantaine d’élèves bénéficient chaque année de cet accompagnement individuel, dédié uniquement au collège Belle de Mai – 600 élèves, un classement REP+ (Réseau d’éducation prioritaire renforcé). « J’ai beaucoup de 6e/ 5e et de garçons. Le passage du CM2 à la 6e n’est pas évident, ils sont immatures. Ils sont exclus entre un et cinq jours, généralement deux », précise Marius. Il se fait tout à coup silencieux. Un drame est survenu la semaine précédente. Un jeune du collège a été retrouvé calciné, victime du narcotrafic. « Je le connaissais depuis quatre ans », soupire le médiateur social, dévasté. Tout comme ce quartier populaire en proie à la misère sociale et au fléau du trafic de drogue. Ce fin connaisseur des ados et de leurs problèmes (bonus) martèle qu’« il faut travailler à la source ». Et la source, c’est l’éducation.
Un accompagnement éducatif choisi par les familles

Dans ce contexte, l’accompagnement éducatif que Marius mène depuis sept ans est précieux. Il pallie les limites de l’exclusion. En effet, lorsque les parents travaillent, l’élève peut se retrouver seul à la maison, livré à lui-même. « Dans ce cas, la sanction ne sert à rien, avec le risque qu’ils décrochent scolairement ».
Le rapprochement du centre social n’est toutefois pas systématique. Thierry Bonicel, le proviseur du collège Belle de Mai en poste depuis trois ans, précise au téléphone son « caractère non obligatoire ». La proposition est faite aux parents. « Et c’est eux qui choisissent. Certains préfèrent que leur enfant reste à la maison pour des raisons géographiques ou pour faire eux-mêmes le travail éducatif ».
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Sensibiliser sur son acte

Dans son approche, Marius commence toujours par analyser avec l’élève les causes de son comportement et l’impact de l’exclusion, notamment sur son dossier scolaire. Pour Youssef, c’est sa première fois. Comment l’a-t-il vécue ? « Je ressens de la tristesse et mes parents sont stressés. Ils ont peur ». Cet éducateur, qui les a rencontrés juste après l’incident, confirme leur inquiétude. « Ils sont très investis sur l’éducation de leur fils et vigilants. Pour eux, cette sanction veut dire spirale avec exclusion définitive au bout ». Le jeune garçon acquiesce : « Les seules fois où j’ai le droit de sortir, c’est pour acheter du pain ».
Ce quadra, qui en paraît dix de moins avec son bonnet sur la tête et son sourire chaleureux, a pour habitude de faire ensuite plancher les jeunes sur les droits de l’enfant. Notamment pour renforcer leur culture citoyenne et les aider à prendre conscience que, dans d’autres pays, les enfants vivent des problématiques graves. Youssef a été frappé par la situation de ses pairs en Syrie et en Inde « où ils travaillent ».
Restaurer la confiance en eux et susciter des parcours

Marius profite de cette exclusion pour travailler sur la confiance en soi et sur les compétences. « Tous les élèves en ont, mais ne le savent pas forcément. Je les aide à les identifier. Ce qui peut susciter des parcours et les remotiver pour l’école », explique ce responsable qui, dès que l’occasion se présente, fait participer les élèves aux activités du centre social. Il cite ce jeune doué qui a fait une belle démonstration sur le démontage et remontage de toilettes lors l’atelier bricolage du vendredi dispensé par Les Compagnons Bâtisseurs, (voir vidéo). « Il s’est du coup orienté vers un bac pro plomberie, qui a changé sa vie ».
Youssef, lui, sait ce qu’il aime. Manger des Tacos et des trucs gras, et jouer à la PlayStation – « mais je n’ai le droit que pendant les vacances ». Plus tard, il sera policier. « Pour arrêter les vendeurs de drogue », assure-t-il tout en triturant les cordons de son sweat.
Un premier pas vers le centre social

Lorsqu’un jeune révèle une passion, le responsable du dispositif s’en saisit pour le valoriser et l’orienter vers la section jeunesse du centre social, qui propose une offre dynamique et encadrée à tous les ados du quartier. Il pense à ce passionné de rap de 14 ans, qui lui a « fait une impro incroyable ». Il l’a recontacté pour lui proposer un stage radio « où il a pu rapper en direct sur Radio Galère ». Celui qui est perçu par ses protégés comme un grand frère, un confident ou un papa – « selon les profils » -, cite également ce mordu de jeux vidéo qui sait coder, « dès qu’un stage multimédia a lieu, je le lui propose ». Youssef ne connaissait pas l’existence du centre social, encore moins de la section. Il envisage de la fréquenter le mercredi, « surtout que j’ai arrêté la boxe ».
Identifier et orienter les plus fragiles

Cet accompagnement permet en outre à Marius de détecter des problèmes sous-jacents, tels le harcèlement scolaire ou la violence intrafamiliale. « Selon les cas repérés, je m’appuie sur la collaboration de partenaires éducatifs du territoire, comme l’ADDAP13 ».
Le proviseur du collège abonde dans ce sens : « Ce dispositif contribue au maillage des jeunes du territoire, dont certains, les plus fragiles, gagnent à être identifiés par les acteurs sociaux pour qu’ils puissent être pris en charge dans le cadre du périscolaire.
Poursuivre la scolarité malgré l’exclusion

Dans l’après-midi, Marius et Youssef analyseront des documents d’Histoire et de Français. Grâce à Pronote (logiciel de gestions scolaire), l’éducateur est au courant de ce qu’ils étudient en cours. Et quand des évaluations se présentent, les professeurs les lui transmettent. « C’est important de ne pas perdre le fil des cours », explique ce pédagogue qui en profite pour leur montrer comment réaliser des fiches de révision. La force de ce dispositif est la coopération étroite avec les trois CPE et les professeurs, « avec une belle communication par message ou par téléphone ».
Le proviseur connaît ce dispositif ‘’exclusion/inclusion’’ utilisé dans son précédent établissement. Il le considère comme extrêmement positif, « car l’enfant bénéficie d’un travail éducatif. Il peut bien comprendre ce qui a motivé l’exclusion et la vocation de cette sanction, avec un personnel qui a l’habitude et qui sait poser des mots. C’est un complément de ce que font les parents ».
Un retour au collège risqué

Le risque n’est-il pas que cet accompagnement individuel pousse les élèves à le préférer à l’école ? « Effectivement, ils apprécient d’avoir un adulte seulement pour eux, à leur écoute, ils se disent ‘’c’est super, on va voir Marius’’. Mais ils comprennent rapidement l’enjeu pour leur scolarité et leur famille. Blesser les parents les touche », précise ce père d’un grand garçon de 20 ans. Il ajoute toutefois que le plus gros du travail est le retour au collège. Le risque est la reprise du même comportement, « car l’élève revient dans son environnement scolaire ». Raison pour laquelle il effectue un gros travail de suivi et de liens (bilan, réunion, etc.) avec le collégien, sa famille et l’équipe pédagogique de l’établissement. Et ce, jusqu’en troisième.
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Peu de récidives
Observe-t-il des cas de récidive ? « Oui mais très peu. Deux élèves sur une quarantaine vont revenir », affirme Marius, qui caresse le projet d’emmener ses protégés rencontrer les professionnels du métier de leur rêve. Les policiers, par exemple, pour Youssef. À l’heure du déjeuner, le médiateur social le raccompagne au collège, « pour éviter que les jeunes restent dehors sans surveillance ». Il ignore à l’avance lesquels viendront durant la semaine. Ce ne sera pas Youssef. Il adore tellement l’école qu’il préfère y rester…♦
Bonus
# De vendeur à médiateur social. Marius Plante a été vendeur dans le commerce avant de créer en 2010 une association de Cosplay (pratique consistant à incarner un personnage de manga, de film d’animation ou de jeu vidéo). Cette structure abrite également une section de jeux vidéo et une seconde, axée Nintendo Switch. « Dans le cadre de cette activité, j’ai accompagné beaucoup d’ados dont certains en décrochage scolaire. C’est pour ça que les problèmes de ceux que j’accompagne au centre social, je les comprends ».