Société

Par Philippe Lesaffre, le 4 mai 2026

Journaliste

Proposer aux gens un quart d’heure de fraternité

Chaque carte propose un challenge fraternel ©DR

Sur la place de la Concorde, lieu d’exposition du photographe Yann Arthus-Bertrand, le fonds de dotation La Fabrique du Nous invite les visiteurs à remercier un proche, à lancer un sourire contagieux ou à regarder dans les yeux un inconnu. Autant de petits défis pour les pousser à faire attention aux autres et à réaliser des… “socio-gestes”.

France, un album de famille, de Yann Arthus-Bertrand avec Hervé Le Bras (Actes Sud, 2025)

Yann Arthus-Bertrand expose sur la Place de la Concorde à Paris. Mi-avril, le soleil brille et les passants s’arrêtent, attirés par les clichés du photographe, issus du livre France, un album de famille (1). De nombreux portraits visant à présenter le pays tel qu’il est, dans sa diversité, sa globalité, ses contrastes. Yann Arthus-Bertrand, qui entend notamment valoriser les métiers invisibilisés, n’est pas loin. Au sein d’un studio photo conçu à l’occasion par Renzo Piano, architecte de renommée internationale, il photographie les visiteurs qui le souhaitent. En ce jeudi après-midi, beaucoup attendent leur tour.

Nathalie Gatellier, cofondatrice du fonds de dotation La Fabrique du Nous, s’approche d’un groupe de quelques personnes, des cartes à la main. À chacune, elle propose d’en piocher une pour relever un challenge.

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Un premier participant la retourne. Il doit joindre « quelqu’un qui ne s’y attend pas ». Pas d’hésitation, il joue le jeu. Il prend son téléphone, s’éloigne un peu, puis laisse un message à son père. Une jeune fille est appelée à lancer un sourire contagieux, un autre à « exprimer sa gratitude » et remercier une personne qui compte.

Carte anti-solitude. Il a joué le jeu et laissé un message à son père, sans hésiter ©DR

Construire une société plus ouverte

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« Les gens ne se parlent plus, on est tous pris dans notre quotidien », observe Nathalie Gatellier. D’où sa volonté d’offrir aux uns et aux autres l’opportunité de dialoguer. Au moins quelques minutes durant ce qu’elle nomme « le quart d’heure de fraternité ». Dans le détail, la Fabrique du Nous a imaginé une série de cartes à distribuer aux visiteurs et aux touristes tout au long de l’exposition de Yann Arthus-Bertrand. « Si on veut œuvrer à construire une société plus ouverte », dit-elle, il convient d’inciter le plus grand nombre à aller vers les autres, y compris des personnes qu’on ne connaît pas.

En somme, affirme-t-elle en souriant, « imaginer des routines non pas de beauté mais de bonté ». « Il faut qu’on sorte de notre bulle, qu’on puisse se regarder, qu’on prenne conscience qu’on n’est pas seuls et qu’on fasse attention aux autres. Là, il ne s’agit pas d’écogestes, mais de socio-gestes », estime-t-elle encore.

Nathalie Gatellier : « Il faut qu’on sorte de notre bulle, qu’on prenne conscience qu’on n’est pas seuls » ©DR

Initiative anti-solitude

« Imaginer des routines non pas de beauté mais de bonté » ©DR

La Fabrique du Nous, lancée en 2022 à Marseille (lire ici), œuvre à recréer du lien social là où celui-ci a disparu, à lutter contre toutes les formes de solitudes et d’exclusion. À chaque fois, elle initie des projets ici ou là avec des collectifs, des associations, des organisations. Typiquement, un programme permettant à des détenus du centre pénitentiaire de Nantes de converser avec des personnes âgées. Une opération pour que des jeunes des quartiers populaires apprennent à nager dans des piscines privées, sachant que trois collégiens sur dix n’y arrivent pas. Ou une initiative en vue de rassembler lors de repas des personnes qui n’auraient pas eu l’idée de se mettre à table ensemble. Dernièrement, La Fabrique du Nous a investi le wagon-bar d’un Paris-Lille afin de proposer à des voyageurs de converser… et ainsi passer outre la méfiance naturelle entre deux inconnus.

« Lors de ces rencontres, il se passe des choses, les personnes se découvrent, c’est également plus facile de se dévoiler quand on ne se connaît pas », glisse Tarik Ghezali, l’autre cofondateur de La Fabrique du Nous. À Paris, Yann-Arthus Bertrand semble séduit par cette dernière initiative : « Dans un train, on est libres et plus disponibles qu’à l’accoutumée, puisqu’on n’est pas prisonniers de notre quotidien. Je suis bavard : à chaque fois que je voyage, je salue les gens autour de moi, je leur fais des sourires. »

« On craint souvent le pire dans l’espace public »

Pour Ève Jacquier, en service civique à la Fondation Goodplanet, fondée par le photographe et cinéaste (et organisatrice de l’exposition), « on se méfie souvent des inconnus ». « On craint souvent le pire dans les espaces publics. Là, on peut montrer que ça peut être aussi positif de se tourner vers des personnes que l’on n’a jamais vues, cela demande peu d’efforts au final. » Tout au long de l’exposition, Ève propose aux visiteurs de tirer les cartes du « quart d’heure de fraternité ». « Les gens m’ont remerciée, dit-elle, cela montre que l’on a visé juste, ça fonctionne… »

Retour à l’atelier photo. Nathalie Gatellier tend une carte à deux nouvelles dames. La première est invitée à aller visiter le Reffetorio Paris, un restaurant qui sert des repas à des personnes en situation de précarité, à quelques encablures d’ici. La seconde tombe sur la carte des « rencontres du regard ». Nathalie lui montre du doigt la zone du défi. De l’autre côté de l’exposition, des chaises ont été installées. Et on voit des personnes assises se regarder dans les yeux pendant deux minutes.

Les rencontres du regard

Une initiative portée par Florence Patsouris et Éloi Deschamps, coordinateur général du Labo de la Fraternité, connu pour son Baromètre annuel de la fraternité. « Selon le chercheur Arthur Aaron, échanger un regard pendant quelques minutes permet de ressentir un sentiment de connexion rapide entre inconnus, explique ce dernier. C’est bouleversant. Certains se sourient, puis se mettent à discuter… »

« Il y a un côté anachronique et relaxant. Quand on y est, le temps se ralentit », explique Tarik Ghezali. L’auteur de l’article peut en témoigner ! ©DR

L’an dernier, il a découvert la campagne web d’Amnesty International pour laquelle des personnes se mettent à regarder des personnes migrantes durant plusieurs minutes. « Cela m’a touché, et j’ai voulu proposer la même chose à Lyon, où j’habite. » Alors, il a mis des chaises sur le trottoir de son immeuble et invité des amis à tenter l’aventure. Rapidement, des passants intrigués ont accepté d’y participer. Et aujourd’hui, ces « rencontres du regard » sont organisées dans plusieurs villes de France…

« On n’a pas l’habitude, cela reste assez difficile et troublant », glisse Tarik Ghezali. Pour autant, il a envie de proposer l’exercice au collège. « Il y a un côté anachronique et relaxant, observe-t-il. Quand on le fait, le temps se ralentit… » ♦

 

♥ Exposition Vivre Ensemble : sur la place de la Concorde à Paris jusqu’au 15 mai.