Tribune
Que cultive-t-on… dans un jardin partagé ?
Parfois, les expériences que nous vivons éclairent certaines de nos lectures, et réciproquement : se crée ainsi un cercle vertueux entre les concepts et les pratiques. C’est ce qu’il m’est arrivé au printemps 2016, lorsque a été publié le livre La Démocratie aux champs, de Joëlle Zask.
La 
Jardiner pour résister à la désintégration
Marquée par les actions terroristes commises sur le sol français, l’année 2015 a aussi été celle où nombre d’entre nous ont ressenti l’impérieuse nécessité de retisser les liens sociaux que les attentats risquaient de faire exploser. En ce qui me concerne, j’ai participé cette année-là à l’invention de deux collectifs : « Les Jardins de Julien », donc, mais aussi « Les Philosophes Publics ». Dans les deux cas, le désir de faire ensemble et de s’ouvrir aux personnes les plus diverses nous a guidé. Contre toutes les formes de séparatismes et les tendances mortifères à la désintégration sociale, l’associationnisme participatif nous semblait être une réponse pertinente et, surtout, directement opérative. Jardiner ensemble, avec tous ceux qui en expriment le désir, contribue en effet à construire un monde commun habitable, celui-là même qui est menacé par la violence, mais aussi par la privatisation des espaces : espaces physiques, mentaux et symboliques.
« Commencer quelque chose de nouveau »

Un lieu ni ouvert, ni fermé
Dans La Démocratie aux champs (p. 104), Joëlle Zask écrit que les jardins partagés échappent à l’opposition binaire ouvert/fermé, et qu’ils constituent ainsi les modèles d’un « troisième type » de lieux. Ouverts, les Jardins de Julien ne le sont pas totalement. En effet, l’une des premières tâches a été de clôturer le lieu, afin de le protéger des intrusions, des vols, et des dégradations dont il avait été victime auparavant. L’un des membres fondateurs a ainsi lui-même conçu et fabriqué un magnifique portail, orné d’un arbre en fer forgé. Mais nos Jardins ne sont pas pour autant fermés. Dés le départ, nous avons en effet cherché à ouvrir au maximum notre communauté aux personnes les plus diverses, qu’il s’agisse d’habitants du quartier, d’amis, ou encore de personnes rencontrées au hasard ou sensibilisées au projet via notre page Facebook. S’est ainsi constitué, depuis trois ans, un groupe hétéroclite en termes de générations et de milieux sociaux, mais soudé autour de l’attachement commun au Jardin. Très concrètement, nous avons pu constater qu’une communauté humaine crée assez rapidement des liens puissants sans référence aucune à une « identité » partagée (qu’elle soit culturelle, nationale, idéologique, religieuse, etc.) mais simplement à partir du « faire ensemble ». Et, comme l’écrit Joëlle Zask (p. 19), plus les groupes humains sont ouverts et plastiques, et plus il est profitable aux individus de s’y associer.
Non pas semblables, mais égaux
Les jardins partagés sont des lieux où l’égalité se pratique, se vit, se ressent ; or cette dimension sensible est indispensable pour constituer une communauté d’égaux, qui ne pourrait se fonder uniquement sur l’affirmation de principes abstraits. Dans La Démocratie aux champs (p. 109 et p. 119), il est rappelé que l’égalité risque de rester lettre morte si elle ne s’expérimente pas dans des modes de vie partagés, dans des expériences communes, et donc dans une rencontre avec l’autre, cet autre que je reconnais comme mon pair malgré nos multiples différences. La communauté des Jardins de Julien est constituée d’adultes en pleine possession de leurs capacités physiques et mentales, mais aussi de jeunes enfants, de personnes âgées, et même d’individus en situation de handicap mental (qui séjournent au Foyer de vie St Raphaël, voisin du site des Jardins). Or, lors de nos journées de travail collectif, il est patent que personne n’est « inutile », et que chacun peut exprimer et développer ses « capabilités », pour reprendre le concept élaboré par Amartya Sen. Accueil des curieux qui souhaitent avoir des renseignements, semis, arrachage des mauvaises herbes, creusement des sillons, reportage photo ou vidéo, bricolages divers, préparation du repas collectif, vaisselle… Les tâches sont tellement diversifiées que, quels que soient ses compétences et son âge, chacun peut participer à l’œuvre commune.
Les vertus du bavardage

Cultiver en soi les valeurs démocratiques
L’hypothèse de base qui traverse le livre de Joëlle Zask, et que j’ai pu tester concrètement depuis trois ans dans le cadre des Jardins de Julien, est qu’il existerait dans l’acte de cultiver ensemble la terre des valeurs qui prédisposeraient à la démocratie. Cette dernière ne saurait se réduire à un système électif. Elle renvoie ici, plus fondamentalement, à une forme de sensibilité civique, à une manière d’être ensemble et à une « distribution égale des opportunités de réalisation de soi » (p. 8). Ce qui se partage dans un jardin partagé, c’est notamment la culture du débat et de la prise de décision commune. Régulièrement, la délibération est en effet nécessaire pour faire des choix de nature très diverses, concernant aussi bien les espèces à cultiver, l’organisation de l’espace, le mode de distribution des légumes aux adhérents, l’organisation d’événements, l’évolution du règlement intérieur, le rapport aux institutions, etc. Sur ces divers sujets, des tensions émergent quelquefois. Elles se discutent dans des moments formalisés – assemblées générales ou réunions du conseil d’administration – durant lesquels la confiance mutuelle et la fluidité des débats s’enracinent dans les échanges informels et les conversations impromptues qui ont existé autour des activité agricoles et culinaires.
Une possible (re)politisation « par le bas »

A partir du jardin, repenser la République
Sur les points que j’ai précédemment évoqués, la lecture de La Démocratie aux champs n’a fait que confirmer ce que je vis avec les autres adhérents des Jardins de Julien depuis trois ans. Mais elle a également apporté une profondeur conceptuelle et historique à cette expérience. En effet, dans le troisième chapitre (pp. 138-139), Joëlle Zask explique à quel point les préjugés portant sur les paysans et, plus globalement, sur les classes populaires ont conduit à abandonner l’idée d’une démocratie participative et délibérative pour lui préférer un système représentatif et vertical. Des études historiques ont montré que les assemblées coopératives villageoises du Moyen-Age donnaient souvent beaucoup plus de place à l’expression individuelle que la démocratie représentative, dans laquelle le rôle du citoyen est parfois réduit à glisser de temps en temps un bulletin dans l’urne. Au milieu du XIXe siècle, l’image d’un paysan arriéré et inculte a justifié l’abandon de l’idéal d’une démocratie délibérative, et le basculement vers un système – toujours en place aujourd’hui – qui tend à professionnaliser la politique et à court-circuiter la participation du citoyen. Œuvrer dans un jardin partagé revient donc, aussi, à prolonger l’esprit des anciennes assemblées paysannes, dans lesquelles se jouait l’équilibre toujours instable entre les intérêts purement privés et la « volonté générale ».
Sémiologie du légume
