Culture

Par Agathe Perrier, le 15 décembre 2025

Journaliste

Archiver l’âme des restos routiers avant qu’elle ne disparaisse

Le Relais 20 à Santilly © Guillaume Blot, DR

De 4 500 dans les années 1970 à quelques centaines aujourd’hui, le nombre de restaurants routiers a drastiquement chuté en France. Vecteurs de convivialité pour l’ancienne génération de chauffeurs poids lourd, mais désertés par les plus jeunes, ces établissements n’ont d’autre choix que d’évoluer. Au détriment parfois de ce qui faisait leur charme… Le photographe Guillaume Blot les a arpentés pendant six ans pour en capturer l’essence. Et en a tiré un livre, dont certains clichés sont actuellement exposés à Marseille.

Les habitués des autoroutes n’ont probablement jamais mis les pieds dans un « routier ». Et pour cause, ces restaurants-là ne bordent que les nationales et ciblent principalement les conducteurs de poids lourd. « On en accueille entre 60 et 80 par soir. Pas beaucoup le midi car ils préfèrent manger un sandwich sans s’arrêter », avance Philippe Fernandez, à la tête de la Cantine, membre du réseau des « Relais Routiers ».

Dans cet établissement de la zone logistique de Grans, non loin de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), la décoration n’est pas aussi rétro que nombre d’enseignes restées dans leur jus, à savoir une ambiance vintage propre aux années 1970-1980. En témoignent les photos de Guillaume Blot exposées à la galerie Faces, à Marseille (lire bonus). Toutes sont issues de son livre « Restos routiers », sorti au printemps dernier, riche de plus de 130 scènes de vie immortalisées dans ces « rades de bord de route » qu’il a fréquentés entre 2018 et 2024. « Ce sont des lieux rares et précieux de sociabilité. Je trouvais important de raconter les histoires hautes en couleur qui se passent dans ces endroits en perte de vitesse », explique le photographe, Nantais d’origine.

restos-routiers-guillaume-blot
Échantillon sur les plus de 150 photos du livre « Restos Routiers » © Guillaume Blot, DR

Beauté singulière

L’œil aguerri du professionnel a été attiré par « la beauté du quotidien » de ce type de restaurant. « La plupart des clients ne le considèrent pas comme photogénique car c’est leur lot de tous les jours. Ils ne voient plus le charisme du carrelage un peu défraîchi, mais avec du caractère, des plats en sauce qui révèlent l’âme de la cuisine française », illustre-t-il. Outre ces détails immortalisés désormais, Guillaume Blot a dressé le portrait de chauffeurs, gérants ou employés – dont certain(e)s n’ont pas hésité à poser. Des photos réalisées au flash pour faire ressortir « le peps et le piment de ces établissements ».

Les routiers sont en outre réputés pour leur ambiance, à la fois conviviale et familiale. C’est en partie pourquoi Alain a pris l’habitude d’y faire halte depuis plus de trente ans qu’il sillonne l’Hexagone. « On a besoin de rencontrer des gens, d’échanger, d’apprendre. Le social est important », estime-t-il. C’est, d’après ses dires, l’un des trois piliers du triptyque cher à tout chauffeur, avec la propreté et le bien manger. Confirmés par Christophe, lui aussi adepte des relais depuis son premier trajet, le 8 juillet 1988. « Hormis dans les routiers, on n’a pas de douche à disposition. Et moi je ne peux pas prendre le volant si je ne suis pas lavé et rasé », souligne-t-il en passant la main sur ses joues impeccables.

♦ Lire aussi l’article « L’art rend visible l’invisible, notamment le dérèglement climatique »

Bouche-à-oreille

cantine-restaurant-routier-grans-france
Stéphane et Christophe, routiers professionnels, ne s’arrêtent que dans des restos routiers © Agathe Perrier

En plus de réchauffer les cœurs, les routiers remplissent les estomacs. Et plutôt correctement d’après les clients de la Cantine. « Quand c’est pas bon, c’est simple : on ne revient pas », coupe court Stéphane. Les chauffeurs n’hésitent d’ailleurs pas à se refiler les bons plans et à se mettre en garde contre les mauvais. Un bouche-à-oreille facilité à l’ère du digital par l’application Truck Fly qui revendique recenser « les meilleures adresses de la communauté des conducteurs routier ». C’est pourquoi, lorsqu’il a repris la direction du relais gransois en 2022, Philippe Fernandez a revu l’entièreté de la carte. Fini le surgelé, désormais les produits sont frais, assure-t-il. Et le chef soigne la présentation des plats – mais se fait réprimander par le patron quand il garnit les assiettes trop généreusement.

Ce n’est pas le cas dans tous les routiers au vu des photos de Guillaume Blot. Ses clichés montrent que les fioritures n’ont pas toujours leur place. Les recettes proposées s’avèrent souvent traditionnelles pour ne pas dire à l’ancienne. Le menu peut être brut de décoffrage des entrées – généralement au buffet – jusqu’aux desserts – florilège de yaourts. Une cuisine peut-être un peu trop éloignée des aspirations actuelles, notamment celles des jeunes, qui explique en partie la baisse de fréquentation des relais.

Choc de générations

relais-routier-adresse-guide
Les plats proposés font autant la force que la faiblesse des routiers © Guillaume Blot, DR

Le constat est d’ailleurs sans appel : les nouvelles générations de chauffeurs ne s’arrêtent pas dans les routiers, surtout en début de carrière. Il y a aussi des raisons financières à cela : en plus de leur salaire, les conducteurs touchent des indemnités de déplacement. Jusqu’à 68 euros dont ils bénéficient en cas de découcher (le fait ne pas dormir chez soi), quel que soit le montant de leurs dépenses réelles. « Les jeunes mangent au camion ou à McDo car ça leur revient moins cher et ils gardent le reste », pose Christophe.

C’est également le cas de certains anciens, pour qui l’inflation a particulièrement grignoté le pouvoir d’achat ces dernières années. Ils préfèrent désormais mieux équiper leur camion – frigo, réchaud, douche mobile, etc. – pour être plus autonomes et moins dépenser. Le nombre de couverts a en outre reculé en même temps que les camions se sont raréfiés sur les routes nationales, où leur présence est moins bien tolérée. Enfin, depuis l’ouverture des frontières européennes depuis trente ans, l’asphalte voit passer davantage de chauffeurs étrangers, qui n’ont pas les moyens de se sustenter dans ces établissements. « L’époque a changé, le métier aussi », résume Alain.

♦ Lire aussi l’article “Les camions se mettent au vert”

Évolution obligatoire

guillaume-blot-photographe-livre
Guillaume Blot, photographe professionnel et auteur du livre « Restos Routiers » © Eve Campestrini

Pour Stéphane, la mentalité n’est plus la même non plus. « Avant quand on avait un pneu crevé, tout le monde s’arrêtait. Maintenant plus personne », regrette-t-il. Moins de solidarité entre chauffeurs, à l’image finalement d’une société qui se replie sur elle-même. « On a vécu les meilleures années des routiers », considère Christophe.

Les patrons des relais n’ont toutefois pas dit leur dernier mot. Comme Philippe Fernandez, nombre d’établissements essayent de s’adapter. À la fois pour rester attractifs auprès des habitués qui continuent de les fréquenter et attirer une nouvelle clientèle. À La Cantine, ce sont ainsi des employés de la zone logistique qui remplissent les tables du service du midi.

L’âme historique de ces restaurants perdure encore aujourd’hui au travers de ceux qui les ont écumés et qui partagent avec délices souvenirs et anecdotes, accoudés au comptoir. Et lorsque ces vieux routards auront disparu de la circulation, restera toujours le livre de Guillaume Blot comme témoin d’un passé que les moins de 20 ans n’auront pas connu. ♦

 

Bonus

# Des photos exposées jusqu’au 31 janvier 2026 – À la galerie Faces à Marseille (7e arrondissement). Ouverte du mardi au dimanche. Les clichés sont aussi à la vente. Plus d’infos en cliquant ici.

# Guillaume Blot, photographe de l’Humain – Ce qui l’anime : « Raconter des histoires humaines dans des lieux peu médiatisés », explique-t-il. Son premier projet, « Buvettes », l’a amené à explorer l’univers des friteries de stades. C’est dans le cadre de son deuxième travail, « Rades », dédié aux bistrots, qu’il a entrepris le tour de France et fréquenté de nombreux restos routiers. « Ce n’était pas prévu au départ. Je m’y suis arrêté une première fois, pour ne pas manger seul et prendre une douche, et j’y ai vu la même dynamique que dans les bistrots ». Plus d’infos sur ses projets et comment se procurer ses livres en cliquant ici.

# « Relais Routiers », un réseau depuis 1934 – Nombre de routiers arborent, sur la façade de leur établissement, le panonceau bleu et rouge en forme de roue portant l’inscription « Les Routiers ». Signe qu’ils font partie de ce réseau créé en 1934 par un journaliste, François de Saulieu. Face aux difficultés du métier de conducteur de camion, alors en plein essor, il lance le journal « Les Routiers » pour « défendre les travailleurs et améliorer leurs conditions de travail », peut-on lire sur le site internet de l’organisation. Le réseau compte quelque 300 relais membres aujourd’hui, contre 3 500 dans les années 1960.