AménagementEnvironnement

Par Marie Le Marois, le 1 juillet 2026

Journaliste

Restaurer les rivières : moins d’inondation et plus d’eau dans les nappes phréatiques

Pendant des décennies, nos cours d’eau ont été bétonnés, déviés, canalisés. Et leurs berges, sacrifiées. Au point qu’aujourd’hui, plus de la moitié d’entre eux sont en mauvais santé. L’urgence ? Leur redonner un aspect proche de leur état d’origine pour rétablir leurs fonctions naturelles : favoriser la biodiversité, limiter les inondations et recharger les nappes phréatiques – ces réserves vitales d’eau. Reportage à Marseille, où l’Huveaune danse à nouveau.

Qui pourrait imaginer qu’entre l’autoroute et la voie ferrée, dans le 11e à Marseille, quartier de la Pomme-Heckel, roucoule un fleuve cristallin ? Le passage de voitures polluantes et sonores y est incessant. Et soudain, se faufile l’Huveaune. Longtemps surnommé « la poubelle », le petit fleuve est redevenu, ici, un paisible cours d’eau avec ses méandres et ses courbes, ses grenouilles, ses papillons. Et ses berges verdoyantes.

Cette métamorphose, fruit d’importants travaux en 2023-2025, est due à sa renaturation. Ce terme peut être trompeur. Il s’agit, non pas de remettre les voies d’eau à l’état sauvage. Mais « de les rendre les plus naturelles possible en prenant en compte l’habitat, les infrastructures et les entreprises », informe Roxane Roy, la responsable du pôle stratégique d’EPAGE HuCA, établissement public d’aménagement et de gestion des eaux Huveaune – Côtiers-Aygalades (lire bonus).

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♦ En France, près de 57% des cours d’eau sont en mauvais état écologique. 

Modifications par l’homme

Devant l’huveaune renaturé, Roxane Rey, la responsable du pôle stratégique d’EPAGE HuCA @Marcelle

L’Huveaune prend sa source à Nans-les-Pins, au pied de la Sainte-Baume, avant d’irriguer avec ses affluents un territoire de 500 km², puis de se jeter dans la mer. Il a subi des modifications au fil du temps, comme de nombreux cours d’eau dans les Bouches-du-Rhône. « Près des deux tiers sont en état moyen, voire mauvais, en raison de la pression liée aux activités humaines », déplore Annick Mievre, directrice de la Délégation PACA Corse de l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse. « Ils sont souvent canalisés, urbanisés ou carrément couverts », poursuit-elle, tout en citant le Jarret, une rivière enterrée sous le bitume, devenue le boulevard Sakakini à Marseille.

Industrialisation de l’Huveaune

L’Huveaune avant les travaux. Le seuil à droite sera supprimé; le lit de la rivière agrandi et la berge élargie rive droite, construite rive gauche @EPAGE HuCA

L’Huveaune, lui, a été colonisée et aménagée au fil des siècles pour des usines – tanneries, minoteries, verrerie, poteries, tuileries. Mais aussi des industries plus imposantes comme la Société Elf-Atochem. La plupart ont utilisé le fleuve et la nappe phréatique pour leurs besoins. Et rejeté dans le fleuve les effluents d’eaux usées et chargées des résidus de leurs exploitations. Plus tard, à partir de 1972, son lit a été détourné au niveau du stade Vélodrome et canalisé jusqu’à la calanque de Cortiou, au cœur du Parc national des Calanques. Ce détournement visait à éviter la pollution des plages de Marseille par les eaux usées.

Après s’être préoccupé de restaurer la qualité de ses eaux, dès 2007, en faveur de la biodiversité, l’EPAGE HuCA s’attaque désormais à le renaturer : élargir son lit, redessiner ses méandres, effacer ses ouvrages et restaurer ses berges. Après le secteur d’Auriol en 2020, il est intervenu à Aubagne en même temps qu’à la Pomme-Heckel, à Marseille.

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Restaurer son lit et supprimer le béton…

63 000 m3 de remblais pollués ont été enlevés rive gauche pour agrandir et aménager la berge @EPAGE HuCA

Dans ce quartier, l’établissement public a élargi son lit et démantelé un seuil hydraulique initialement conçu pour un moulin. Cet ouvrage rehaussait le niveau de l’eau contre un bâtiment, source de dégradation, d’accumulation de sédiments et de barrages pour les poissons. Sur les rives, les équipes ont agrandi et recréé des berges naturelles via des techniques dites de ‘’génie végétal’’ qui permet de les stabiliser grâce à la force du système racinaire des arbres et arbustes plantés.

Sur la rive gauche, la structure a évacué 65 000 m³ de remblais pollués (métaux, amiante, etc.) « L’étape la plus longue et la plus compliquée », souligne Roxane Roy. Puis créé un chemin piéton d’un kilomètre perméable, accessible aux poussettes et aux personnes à mobilité réduite.

… mais parfois le contraindre à nouveau

La ”passe à poissons” permet à la fois de maintenir les fondations du pont de la voie ferrée et de laisser les poissons remonter le courant @Marcelle

Renaturer un cours d’eau peut obliger à… le contraindre à certains endroits. C’est le cas au pied du pont du chemin de fer. La suppression du seuil, en remettant en mouvement les sédiments, pourrait en effet impacter les fondations. « Nous avons donc construit un ouvrage qui les protège, tout en assurant le franchissement des poissons qui remontent le courant », expose Roxane Roy. L’inconvénient, pointe Georges, un passant qui s’apprête à ramasser tomates et concombres dans son jardin partagé non loin de là, est que cette ‘’passe à poissons’’ retient les déchets. « Nous avons une équipe de terrain qui les enlève régulièrement », rassure la responsable.

Recharger les nappes phréatiques

Les riverains, très heureux de pouvoir profiter de l’Huveaune @Marcelle

La renaturation permet de recharger les réserves souterraines contenues dans les formations géologiques, comme celle qui relie Aubagne à Marseille. L’eau est ainsi stockée et préservée de l’évaporation. Comment se produit la connexion rivière/nappe phréatique ? « En élargissant le lit, on ralentit l’écoulement de l’eau, ce qui favorise son infiltration dans les sols », résume Roxane Roy.

Les aménagements limitent également les inondations, l’eau circulant dans son lit sans entrave et s’infiltrant mieux dans les nappes. L’aménagement du premier tronçon de l’Huveaune en 2020 à Auriol a déjà prouvé son efficacité : « Quatre mois après les travaux, une grosse crue a frappé la ville sans inonder une seule maison, contrairement aux années précédentes », se réjouit Annick Mievre.

La suppression d’ouvrages, tels que digues et seuil, permet de laisser la libre circulation des espèces, telles que les poissons migrateurs, mais aussi des sédiments (sable, gravier, vase). Leur fonction est essentielle. Ils offrent un habitat naturel pour la faune et filtrent les polluants. Ils ralentissent l’écoulement de l’eau en période de crue, réduisant les risques d’inondation en aval. Et leurs dépôts consolident les rives, limitant l’érosion et les glissements de terrain. Enfin, ils favorisent l’infiltration de l’eau dans le sol.

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Retour de la biodiversité mais pas la baignade

L’Huveaune profite aux poissons, insectes et chiens. pas encore aux baigneurs @Marcelle

Les efforts entrepris par EPAGE HuCA depuis 2007 pour rétablir la qualité de l’eau et les berges de l’Huveaune ont permis à la faune (bonus) de revenir, mais pas la baignade. Bien que l’eau soit claire et limpide, « la qualité bactériologique n’est pas très bonne », déplore Roxane Roy, qui rappelle que le reflet de nos cours d’eau est celui de notre société et de nos activités.

La pluie, en ruisselant, lessive en effet champs, rues et routes, entraînant dans le fleuve des pollutions – pesticides, engrais, hydrocarbures, huiles, produits toxiques (issus du lavage de voitures, de terrasses, etc.). De plus, par temps d’orage, les stations d’épuration sont saturées : submergées par un afflux d’eau soudain, elles peinent à traiter correctement les rejets, dont la qualité est dégradée. Quant aux pollutions délibérées, même si elles se raréfient, elles demeurent. Le cas dernièrement d’un déversement dans l’Huveaune de fuel domestique – rapidement contenu.

…des riverains

L’Huveaune, claire et paisible, offre une balade agréable @Marcelle

Cependant, grâce à ces aménagements, le cadre de vie des riverains s’améliore : ils peuvent désormais se réapproprier les berges, autrefois inaccessibles. Françoise y vient pour la première fois et pourtant, elle habite « juste en face ». La sexagénaire se dit « agréablement surprise et heureuse de pouvoir s’y promener », explique-t-elle depuis la plateforme d’observation en bois, où elle surveille son chien qui s’ébroue dans l’eau. « En reconnectant les habitants avec l’Huveaune, on les incite à en prendre en soin. Ils voient que c’est chouette et utile », se réjouit Roxane Roy, qui se penche désormais sur la renaturation de trois rivières – Jarret, Merlançon et Fauge – encore à l’étude.

La Métropole Aix-Marseille projette de créer une voie verte de près de 16 kilomètres de berges entre Marseille à Aubagne. Et même si le brouhaha des voitures n’est jamais loin, longer ce fleuve offre, comme l’observait Alexandre Dumas (bonus), tranquillité et quiétude.

Bonus

Territoire (tracé en noir) géré par l’EPAGE HuCA

#EPAGE HuCA (Huveaune-Côtiers-Aygalades) est un syndicat mixte créé en 1963, à l’origine pour prévenir les inondations. Il travaille pour la Métropole Aix-Marseille Provence et la Communauté d’Agglomération Provence Verte. Il gère le bassin versant de l’Huveaune. Mais aussi les Aygalades et tout le côtier entre la Côte Bleue et Cassis, soit 40 communes.

#L’opération, d’un montant de 7,8 millions d’euros, a été financée par la Métropole, l’Agence de l’Eau Rhône Méditerranée Corse et l’État (fonds Barnier). À hauteur d’environ 30% chacun. Ont également contribué : le Département des Bouches-du-Rhône, la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur et la SNCF. Le projet a été conçu et mis au point en partenariat avec la Ville de Marseille. Mais aussi de nombreux autres acteurs institutionnels, associatifs, citoyens et riverains.

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#La faune de l’Huveaune. Des poissons comme la truite fario, le barbeau méridional, le chevesne, le blageon, le goujon, l’ablette. Mais aussi crustacés et coquillages. Et enfin, des insectes aquatiques (éphémères, libellules, etc.) , qui nourrissent à leur tour oiseaux et chauves-souris.

#La restauration des zones humides permet également de stocker l’eau lorsqu’il pleut. Et la redonner à la rivière en période de sécheresse, limitant son impact. Des communes s’investissent dans leur restauration, comme Saint-Chamas (la Poudrerie) et Sausset (le Boumandariel).

#L’Huveaune a sa légende : il serait alimenté par les larmes de Marie-Madeleine. Elle s’était réfugiée dans la grotte de la Sainte-Baume, aujourd’hui une chapelle troglodytique vénérée par de nombreux pèlerins.

Et son illustre écrivain. Au XIXe siècle, Alexandre Dumas fait un portrait bucolique de l’Huveaune : « C’est un fleuve non pas pour porter des bateaux, mais pour baigner les pieds des nymphes.</em> Sous une voûte de tamarins aux troncs fantastiques et aux bras tordus, ce ruisseau coule avec une tranquillité et une quiétude qui font plaisir à voir, et je le crois au fond beaucoup plus heureux que la Méditerranée ».

#Les nappes phréatiques sont de véritables réservoirs naturels d’eau souterraine, nichées à faible profondeur dans des roches poreuses et perméables. L’eau provient des précipitations qui tombent dans le bassin versant drainé par un cours d’eau et ses affluents. Ces eaux s’infiltrent progressivement dans le sol. Elles traversent les pores et les fissures des roches pour s’y accumuler. Mais cette proximité avec la surface les expose particulièrement aux pollutions (pesticides, métaux lourds, nitrates, etc.), qui peuvent dégrader leur qualité, avec des conséquences directes sur les écosystèmes et les ressources en eau. Plus de détails sur le site du Centre d’information sur l’eau.