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Avec rigueur scientifique et humour, la méthode Celsius sensibilise sur le climat

Par Maëva Danton, le 30 janvier 2023

Journaliste

Dense programme pour les étudiants de l'Ecole centrale de Marseille : mesure de son bilan carbone personnel, calculs sur les énergies renouvelables et pour finir la journée, un Burger quiz du climat. @MD

Pour mobiliser le plus grand nombre de personnes dans la lutte contre réchauffement climatique, la connaissance est fondamentale. Mais elle ne fait pas tout. Pour que chacun se l’approprie et ait envie d’agir, le Projet Celsius mène des actions de sensibilisation selon une méthode caractéristique mêlant rigueur scientifique – les fondateurs sont docteurs en physique-, humour et implication personnelle des participants.

 

Biiip ! À la question : « Ça aura disparu dans vingt ans : Greta Thunberg, un iceberg ou les deux », c’est l’équipe 3 qui buzze la première -« Iceberg ! » crie son représentant-, menant ses adversaires de six points. L’ambiance est potache. Les intitulés des questions suscitent des salves de rires. Et les réponses surprennent parfois. « Wouah, j’aurais jamais trouvé ça ! » s’étonne un participant. Ambiance Burger Quiz. Sauf qu’Alain Chabat n’a pas fait le déplacement. À sa place, c’est Clément Reynaud, docteur en physique, jean et pull écru sans cravate, qui assure l’animation. Pas non plus de fausse cuisine en arrière-plan ni de buzz hamburger sur les tables. Mais plutôt un décor de salle de classe gris et blanc tout ce qu’il y a de plus classique. Avec pour participants des étudiants de première année de l’École centrale de Marseille, sélective école d’ingénieurs.

 

Rigueur scientifique et humour pour mobiliser contre le réchauffement climatique
“Les sciences cognitives ont montré que la connaissance de ces enjeux ne suffit pas. Pour agir, les gens ont besoin d’être impliqués émotionnellement” @MD

L’émotion, moteur de l’action

Pendant trois jours, ceux-ci abordent les enjeux du climat à travers plusieurs activités animées par Clément. En début d’après-midi, ils ont calculé les besoins en panneaux solaires et éoliennes de plusieurs pays d’Europe à partir de données tirées de l’imposant rapport de British Petroleum. « Un exercice bien adapté au cursus d’ingénieur », souligne le docteur, co-fondateur du Projet Celsius.

Mais la journée a aussi été ponctuée de moments plus légers, de rires, d’anecdotes. Avec l’idée de provoquer chez eux un déclic qui les pousserait à agir contre le réchauffement climatique.

« Les sciences cognitives ont montré que la connaissance de ces enjeux ne suffit pas. Pour agir, les gens ont besoin d’être impliqués émotionnellement. C’est pour cela que des films comme Demain, de Cyril Dion, sont utiles. Nous essayons donc de jouer à la fois sur l’ethos – par notre posture de scientifique-, sur le logos -en proposant des cours construits de façon logique, avec des arguments fiables-, et sur le pathos – où il s’agit de jouer sur les tripes, en faisant réagir par le rire, l’étonnement… »

Autre ingrédient important de la recette Celsius et incorporé ce matin dans le programme : le calcul par les participants de leur bilan carbone personnel. « Car pour passer à l’action, on a besoin de savoir que ce que l’on fait a réellement un impact ».

 

♦ Lire aussi : Quelle suite à la Convention citoyenne pour le climat de Grenoble ?

 

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Axel, Zoé et Damien. @MD

Dissiper le flou

Un bilan dont le résultat a agréablement surpris Zoé, étudiante de 20 ans. Alors qu’un Français émet en moyenne 10 tonnes de CO2 par an, Zoé se situerait « à 5,2. Je ne sais pas comment c’est possible », s’étonne celle qui se dit intéressée par ces sujets, mais ne sait pas toujours où trouver une information fiable. « Il y a tellement de trucs différents. Le CO2, les équivalents carbone, l’énergie, le transport … »

C’est pour y voir plus clair qu’elle a choisi de participer à ces séances. À sa droite, Axel ne s’informe pas tellement sur ce sujet en temps normal. Aujourd’hui, il a trouvé « cool d’avoir des chiffres précis. Et tous les éléments qu’on nous donne vont nous aider à mieux savoir où chercher l’information ». À leurs côtés, Damien a été surpris d’apprendre que « les pays qui rejettent le plus de carbone par habitant ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Par exemple, par habitant, les États-Unis polluent plus que la Chine ».

Permettre au plus grand nombre de s’approprier la connaissance scientifique concernant le climat, voilà la raison d’être du Projet Celsius, société relevant de l’Économie sociale et solidaire, officiellement créée en 2020.

 

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Dans le rôle d’Alain Chabat, Clément Reynaud @MD

Diffuser les connaissances scientifiques sur le climat

À ce moment-là, Clément Reynaud et Guillaume Pakula sont amis de longue date. « Nous nous sommes rencontrés en école d’ingénieurs », explique le premier qui a ensuite poursuivi sa thèse à Marseille, tandis que son ami faisait de même à Paris.

Alors qu’approche la fin de leurs études, les deux jeunes hommes discutent. L’univers de la recherche leur plaît. Mais pour y faire carrière, les places sont chères. « Il faut aller à l’étranger pour faire un postdoc avant d’espérer, peut-être, trouver une place au CNRS ». Ils n’en ont pas envie. « Nous nous sommes dit que l’on pourrait créer notre propre structure et être libres de faire ce que l’on veut. » Et ils ont pour cela quelques idées.

« Pendant nos thèses, nous nous sommes formés à comprendre l’information scientifique de manière plus poussée ». Une porte ouverte sur un vaste champ de connaissances concernant le climat, enjeu crucial pour la survie de l’humanité. Et pourtant, « à l’époque, on constatait un écart important entre l’information disponible et ce que le public en savait ». D’où l’envie d’y remédier. Mais avec des outils nouveaux, peu communs dans le monde de la recherche. « On aimait bien trouver des formats originaux, proposer des moments ludiques, faire preuve d’humour ».

 

Sensibiliser… et en vivre

Au début, ils songent à la création d’un blog, « un peu comme ce que fait Bon Pote aujourd’hui », explique Clément. En 2019, pendant un été caniculaire, ils écrivent leurs premiers articles de vulgarisation. « On voulait être à mi-chemin entre Wikipedia et C’est pas sorcier ». L’exercice est plaisant, certainement utile, mais il ne remplit pas le frigo. « On n’avait pas de modèle économique ». Alors ils rejoignent l’incubateur marseillais Intermade, spécialisé dans l’accompagnement de projets à la fois économiques, sociaux et solidaires. « C’est là que nous nous sommes orientés vers la mise en place de modules de formation et de sensibilisation ».

Désormais, leur activité repose de manière équilibrée sur deux piliers. Le premier, ce sont les ateliers de sensibilisation menés dans une dizaine d’établissements de l’enseignement supérieur, dans des associations ou des entreprises (dont Radio France), dans des formats variés, réguliers ou ponctuels, allant du jeu de rôle au déjeuner thématique.

Le second pilier, c’est une activité de conseil à destination d’entreprises, de collectivités ou d’associations souhaitant mesurer et agir sur leur bilan carbone. « On travaille pour des filiales de grands groupes, mais ce sont surtout des PME qui font appel à nous, dans des domaines très différents. Cela peut aller de l’entreprise qui pose des volets roulants au sexshop ». Ces entreprises bénéficiant de subventions couvrant 60% du coût d’un bilan carbone.

 

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L’équipe fait régulièrement appel à des stagiaires pour adapter ses outils à son jeune public. @MD

Une petite équipe

Avec seulement quatre personnes à son bord, le Projet Celsius est parfois submergé par la demande. Ce qui l’empêche de se positionner sur autant de missions qu’il le souhaiterait, notamment dans le cadre d’appels à projets qui lui assureraient plus de stabilité et un impact sur un plus grand nombre de personnes. « Nous allons recruter une cinquième personne pour faire de l’animation et de la sensibilisation ».

Avec l’envie de trouver un profil un peu différent. Quelqu’un qui soit moins porté sur la physique, mais plus sur les sciences humaines. L’entreprise fait aussi régulièrement appel à des stagiaires, du sang neuf qui l’aide à adapter ses outils à son public. Y compris les plus jeunes. « Quand on a créé l’entreprise, on avait à peu près le même âge que les étudiants et on savait ce qui allait marcher. Mais nous vieillissons alors que les étudiants gardent le même âge », sourit Clément.

 

De bouche à oreille

Dans la salle grise et blanche de L’École Centrale, le Burger Quiz du climat s’achève par une dernière épreuve. Le Burger de la mort. C’est un représentant de l’équipe 3, châtain et plutôt discret, qui s’y colle. L’enjeu : remporter définitivement le jeu. Il doit pour cela répondre mentalement à dix questions -plutôt simples- que lui pose Clément, avant de restituer d’une traite les réponses à voix haute à la fin de l’épreuve. Exercice qu’il remporte avec une surprenante aisance. Ce qui lui vaut les acclamations de ses camarades avant que chacun ne rentre chez soi.

Des camarades déjà plus ou moins sensibles aux enjeux climatiques. Damien, par exemple, a déjà prévu de travailler dans le domaine de l’énergie solaire. Il est aussi responsable du pôle RSE d’une association étudiante de son école. Quant à Axel, il aimerait plus tard occuper un emploi en lien avec les sujets environnementaux. Leur participation à ces séances est un choix. Ils auraient en effet pu choisir de s’ouvrir à d’autres disciplines sur ce même créneau.

Grâce aux formats proposés, à l’humour qu’il instille dans ses séances, aux anecdotes marquantes « qui se racontent bien le soir autour d’un verre », Clément Reynaud espère que les messages portés dans ces murs se diffuseront au-delà. Pour faire buzzer les enjeux climatiques. Et peut-être, mobiliser. ♦

 

Bonus

  • Des outils (aussi) à destination du grand public – Si ses activités ciblent surtout des organismes publics et privés, l’entreprise aime aussi, quand cela est possible, travailler sur des outils visant à sensibiliser le plus grand nombre. C’est le cas du jeu Carboniq, édité par l’éditeur marseillais l’Eclap, qui permet d’avoir une meilleure appréhension des émissions de carbone (ou équivalents) générés par nos actions quotidiennes.

Lancé par une campagne de financement participatif, le jeu a plutôt été un succès, avec 6000 boites vendues. “Mais cela ne nous permet pas de gagner d’argent. C’est surtout une vitrine pour nous “. Dans la même veine, le Projet Celsius envisage de publier un livre de cuisine bas carbone. “Il y aurait des recettes avec moins de viande, plus de légumineuses. Car la nature des aliments est le premier levier d’action pour réduire l’empreinte carbone de notre alimentation, avant même le fait de manger local et de saison“. L’heure est à la recherche d’un éditeur.

  • Quelques chiffres – En 2022, le Projet Celsius a sensibilisé plus d’un millier d’étudiants et une trentaine d’entreprises, soit entre 500 et 1000 salariés. Et elle a accompagné une dizaine d’entreprises dans la réalisation de leur bilan carbone. Activité presque toujours associée à de la sensibilisation. Essentiel pour embarquer tous les travailleurs d’une entreprise et avoir un réel impact.
  • Comment évolue la connaissance des jeunes en matière de climat ? – En 2021, une enquête de l’Ifop s’est penchée sur cette question. Il en ressort que les jeunes ont un vrai intérêt pour ce sujet. 79% se disent ainsi intéressés par la thématique du réchauffement climatique, et 44% citent ce sujet parmi leurs principales préoccupations. Une curiosité qui n’empêche pas de fausses croyances puisque 47% des jeunes interrogés pensent que la réalité du réchauffement climatique n’a pas été démontrée scientifiquement. Et 55% que l’énergie nucléaire contribue autant au réchauffement climatique que le gaz ou le charbon.

De son côté néanmoins, Clément Reynaud note une amélioration depuis qu’il mène ses ateliers de sensibilisation. “Mine de rien, d’année en année, le niveau de connaissances préalables s’accroît. On peut se permettre d’aller plus loin qu’avant car ces sujets ont déjà été un peu abordés au lycée ou en classe préparatoire. Et les médias s’y intéressent davantage“.

Et un chiffre de l’Ifop se révèle encourageant pour l’entreprise : 80% des jeunes ont confiance dans les chercheurs pour fournir des informations objectives sur ces enjeux.