ÉducationSanté

Par Virginie Menvielle, le 21 octobre 2024

L’école de journalisme de Lille prend soin de la santé mentale de ses étudiants

Depuis la crise Covid de 2020, les hospitalisations en psychiatrie des 14-24 ans explosent. Face à ce constat de plus en plus préoccupant, l’École Supérieure de Journalisme de Lille a réagi et mis en place des dispositifs pour accompagner ses étudiants dans leurs problématiques de santé mentale. 

Des plaques qui apparaissent sur le corps, des problèmes de concentration, des insomnies à répétition… Émilie*, 22 ans, s’est sentie « basculer » petit à petit. Comme beaucoup de jeunes, elle a commencé à ressentir des difficultés à la sortie du baccalauréat quand elle s’est retrouvée en prépa, plongée dans un monde particulièrement exigeant. 

Rose*, 21 ans, a également connu plusieurs phases d’angoisses aiguës au moment des examens. « Je ne me souvenais plus de rien. Les mots me revenaient mais de façon déformée, les lettres d’un nom apparaissaient dans le désordre », confie la jeune femme, la gorge serrée. Son stress s’est alors intensifié. Il s’est accompagné de maux de tête, crises de spasmophilie, maux de ventre, difficultés à respirer… <!–more–>

En France, près de 85 000 jeunes ont été hospitalisés au moins une fois suite à une blessure auto infligée (tentatives de suicide et automutilation- NDLR), en 2022. Dans 64% des cas, il s’agissait de femmes. Ces chiffres sont en nette augmentation depuis la période Covid. 

Des jeunes angoissés et qui cherchent de l’aide 

De plus en plus d’établissements d’enseignement supérieur commencent à prendre en compte les problématiques de santé mentale. À l’École Supérieure de Journalisme (ESJ) de Lille, un dispositif complet a été établi ces dernières années. Marie Tranchant, responsable pédagogique des élèves de Master 1, fait partie du pôle “écoute” mis en place au sein de l’école. Elle raconte : « Leurs problèmes sont beaucoup liés à lanxiété. Elle est induite par des choses très différentes. Cela peut être lié aux études, qui sont exigeantes. Par ailleurs beaucoup développent le syndrome de limposteur. Leurs angoisses concernent aussi la peur de l’avenir, du monde du travail, l’éco-anxiété, les conflits internationaux, ou encore les violences sexistes et sexuelles (VSS) ». Les psychologues évoquent aussi souvent le Covid : le repli sur soi et la perte de repères qu’il a entraînés.

♦ (re)lire l’article : Se rétablir, la BD de Lisa Mandel sur la santé mentale

Un dispositif d’aide et d’écoute mis en place à l’ESJ en 2019

Corinne Vanmerris, directrice adjointe de l'ESJ Lille, est la cheville ouvrière du dispositif d'accompagnement de la santé mentale des étudiants. ©Virginie Menvielle
Corinne Vanmerris, directrice adjointe de l’ESJ Lille, est la cheville ouvrière du dispositif d’accompagnement de la santé mentale des étudiants. ©Virginie Menvielle

Corinne Vanmerris, directrice adjointe de l’ESJ,  a décidé de prendre le sujet de la santé mentale des étudiants à bras-le-corps en 2019. « Je suis là depuis quinze ans et je pense qu’on est déjà passé à côté de la catastrophe, parce qu’on n’en parlait pas. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas, explique-t-elle. J’ai décidé de me rapprocher de la Maison des ados de Lille (qui accueille les jeunes de moins de 25 ans présentant des difficultés familiales et/ou psychologiques, NDLR) pour réaliser un partenariat de façon à accompagner les problématiques liées à la santé mentale. On a ensuite mis en place un dispositif d’aides et d’écoutes en partenariat avec la Maison des ados ». 

Rose en a bénéficié dès 2022. « J’ai évoqué mon stress lors d’un entretien individuel à l’école et on m’a orientée vers la Maison des ados. J’ai précisé que j’étais étudiante à l’ESJ et j’ai été immédiatement reçue par un travailleur social. Ils m’ont ensuite proposé un suivi psychologique au Bapu (Bureau d’aide psychologique universitaire), entièrement gratuit. Cela m’a vraiment été d’une grande aide ». 

« On a travaillé pour apprendre à détecter les signes et à orienter vers les bonnes personnes »

Corinne Vanmerris n’a pas souhaité s’arrêter là. Elle a donc commandé deux audits en 2020 et 2023 au cabinet Équilibre, pour encore améliorer l’accompagnement. « On s’est interrogé sur ce qu’on allait faire. Est-ce qu’on mettait en place une plateforme psy, est-ce qu’on proposait des permanences d’un psychologue ou est-ce que cette partie-là devait être gérée à l’extérieur ? » Elle poursuit : « On a finalement opté pour la dernière possibilité et on a travaillé sur la première phase : apprendre à détecter les signes et à orienter vers les bonnes personnes. » 

Ainsi, depuis un an et demi, un dispositif concret a été mis en place, réparti en trois « pôles ». Le pôle « écoute » est constitué de trois personnes référentes (Marie Tranchant, responsable des Master 1, Olivier Aballain, directeur de l’Académie ESJ et une salariée de l’ESJ travaillant aux ressources humaines, NDLR) pour recueillir la parole des étudiants. Deux autres membres de l’équipe pédagogique (dont Corinne Vanmerris également directrice d’études), sont en charge du pôle « enquête ». Elles interviennent notamment dans les cas de propos ou gestes déplacés dans l’école ou lors de soirées. Un dernier pôle « autorité » dont fait partie le directeur de l’école, évalue la situation et les sanctions éventuelles. 

Une formation aux premiers secours en santé mentale 

Selon Marie Tranchant, la mise en place de ce dispositif est un vrai changement dans la pratique. « Avant c’était Corinne qui remplissait seule un peu tous les rôles et c’était difficile pour les étudiants de se confier à quelqu’un qui menait ensuite l’enquête et décidait des sanctions qui pouvaient en découler, etc ». Pour accentuer la neutralité de l’écoute et que les étudiants ne craignent pas des répercussions sur leur avenir au sein de l’école (choix de leur stage, etc)., une personne des ressources humaines fait partie du pôle écoute. La Maison des Ados (lire bonus) a dispensé une formation aux premiers secours en santé mentale, aux 40 salariés permanents. Le but pour Corinne Vanmerris : « Qu’on sache repérer l’urgence. Est-ce qu’il faut que cette personne soit prise en charge immédiatement ? Est-ce qu’elle doit être envoyée aux urgences psy ou à la Maison des ados ? Avant, on n’était pas du tout capable de le déterminer ».

Marie Tranchant, responsable pédagogique des Master 1, fait partie du pôle "écoute" mis en place par l'ESJ Lille.
Marie Tranchant, responsable pédagogique des Master 1, fait partie du pôle “écoute” mis en place par l’ESJ Lille. ©Virginie Menvielle

Jusqu’où aller ?

Marie Tranchant est salariée de l’école depuis quatre ans et elle avoue avoir été surprise par un nombre de sollicitations d’étudiants auquel elle ne s’était pas du tout préparée. « Pour des jeunes qui sont loin, voire très loin de chez eux, concernant les étudiants internationaux, nous sommes parfois le seul adulte « référent » qu’ils connaissent sur Lille. Cela peut être un peu dur à porter », explique-t-elle. 

La responsable pédagogique reconnaît avoir eu besoin d’un peu de soutien de temps à autre. « J’ai eu des cas un peu compliqués à gérer, de tentatives de suicide par exemple. Et il m’est arrivé d’en parler à Corinne. Même si je n’entre pas dans la sphère de l’intime et que je préserve l’anonymat, cest important et nécessaire. Ce n’est pas toujours facile de savoir jusqu’où aller. » Et c’est justement pour cette raison que Corinne Vanmerris souhaite que les dispositifs d’accompagnement de la santé mentale soient les plus cadrés possibles. « Avant, certaines personnes se sont impliquées au-delà du raisonnable, et ça a été très couteux pour elles. Le dispositif permet d’offrir une première aide et de passer ensuite le relai à la Maison des ados ». Et de rappeler : « Nous ne sommes pas psy. » ♦

*Les prénoms ont été changés 

Bonus

La Maison des ados. Il existe 125 Maisons des adolescents en France. Elles sont des lieux d’accueil, d’écoute et de soutien pour les jeunes de 11 à 25 ans et leurs familles. Elles proposent des consultations gratuites avec des professionnels (psychologues, médecins, travailleurs sociaux) pour aborder divers sujets : santé, bien-être, scolarité, ou difficultés personnelles.  Travaillent régulièrement avec des collèges et lycées, mais beaucoup moins avec des établissements d’enseignement supérieur. Dans le cas de l’ESJ, il s’agit donc d’une démarche volontaire de la part de l’école. 

L’Éducation nationale est l’un des partenaires obligatoires des MDA.