Environnement

Par Frédérique Hermine, le 23 janvier 2026

Journaliste

L’écoguide qui défend la forêt amazonienne de Guyane

Thomas Saunier, gérant des camps de Maripas et Cariacou © F. Hermine

Arrivé en Guyane en 1979, à l’âge de 3 ans, Thomas Saunier en est devenu un fidèle ambassadeur et un ardent défenseur. Pendant son enfance, il suivait souvent son père en forêt, l’un des rares chasseurs professionnels dans les années 80. Il a donc naturellement développé une fibre écologiste et s’est orienté plus tard vers l’écotourisme.

Thomas Saunier gère aujourd’hui les « carbets » Maripas et Cariacou, des campements de découverte de l’écosystème amazonien, autrefois de grandes cases collectives utilisées pour les rassemblements et pour abriter les embarcations de pêche. Il est également de tous les combats pour protéger la forêt amazonienne. Nous l’avons rencontré au bord du fleuve Kourou pour qu’il nous partage sa passion, mais aussi ses inquiétudes pour cet environnement extraordinaire.

Selon vous, comment la forêt amazonienne se porte-t-elle en Guyane ?

Elle est de plus en plus menacée et en premier lieu, par l’activité illégale de l’or, pratiquée par ceux que l’on appelle les garimpeiros. Ils sont environ 10 000 qui ne respectent aucune loi, tandis que l’activité légale est soumise à des règles environnementales strictes par l’État français. Mais ce dernier n’arrive pas à se débarrasser des clandestins qui connaissent par cœur la forêt. C’est une main-d’œuvre qui accepte de travailler dans des conditions dignes de l’esclavage, qui est hyper efficace, surtout face à des gendarmes qui viennent de métropole et ne connaissent pas cet environnement.

La France et même l’Europe sont incapables de protéger la forêt. Car lorsque l’on grimpe à 100 000 euros le kilo d’or – les prix ont explosé depuis un an-, l’activité mafieuse est puissante. Les miniers utilisent 10 tonnes d’explosifs par jour pour broyer la roche et 10 tonnes de cyanure pour en extraire l’or, sans compter les tuyaux qui crachent l’eau à forte pression et consomment 20 mégawatts d’électricité. Autant que pour alimenter toute une rue de Saint-Laurent du Maroni. Mais la mine est rentable, car l’or reste la valeur refuge par excellence.

On a réussi à stopper les gros projets miniers, notamment celui de Montagne d’or grâce à la pression de la société civile, à la mobilisation des associations de protection de l’environnement et à la médiatisation du sujet à l’échelle nationale et internationale. Pas par une volonté politique. Car tous les présidents ont validé des projets miniers.

Environ 10 000 garimpeiros qui travaillent illégalement sortent à peu près 10 tonnes d’or par an contre 1,5 à 2 tonnes pour les miniers légaux © FH

Pensez-vous que la reforestation obligatoire après l’exploitation minière aurifère parvienne à régénérer la forêt ?

Encore faut-il qu’elle soit respectée. Parfois, les dégâts sont tels, les sols tellement lessivés que les jeunes pousses ne peuvent plus s’y développer. On a également assisté à une autre catastrophe écologique. Pour restaurer les sites et retrouver une dynamique forestière, il faut travailler sur les espèces d’arbres et la densité de végétaux. Donc replanter des essences capables de pousser sur des terrains très pauvres et acides (de type latérite) et à croissance rapide.

L’acacia mangium, qui n’est pas guyanais, mais australien, a ainsi été replanté sur des terrains ouverts en pleine forêt pour revégétaliser des espaces avec beaucoup de soleil. À priori, c’était un bon choix. Il apporte de l’azote dans le sol, remet de l’ombre. Cependant, ces plants ont migré et sont arrivés dans les savanes du littoral. Aujourd’hui, cette espèce invasive dont les graines résistent au feu colonise donc cet écosystème – c’est le risque avec une espèce exogène. Et les savanes qui abritent une part importante de la flore guyanaise sont en train de disparaître.

La Guyane possède un réseau hydrographique particulièrement dense avec des fleuves comme le Maroni, l’Oyapock, le Kourou, la Mana, l’Iracoubo… mais aussi de nombreux petits cours d’eau surnommés des criques © FH

La forêt guyanaise est-elle également touchée par le réchauffement climatique ?

La forêt est résiliente, mais on ne peut que constater la disparition de certaines essences d’arbres, dans les criques par exemple. Et pas forcément de vieux arbres. Les scientifiques ont mis en évidence cette surmortalité depuis deux ans, notamment dans la forêt à l’intérieur des terres, jusqu’à présent préservées. Ils ont fait ce constat à l’occasion d’une saison des pluies particulièrement longue. A contrario, vers Saint-Laurent du Maroni, on observe beaucoup de palmiers tout secs, grillés par manque d’eau. On ressent davantage les pics d’intensité de pluie, de sécheresse…

Les mangroves, forêts de palétuviers qui occupent près de 80% du littoral guyanais, ont la particularité d’être mouvantes ©FH

La nature peut s’adapter, encore faut-il lui laisser le temps. Ces écosystèmes sont extrêmement riches, donc extrêmement fragiles. Car il y a beaucoup d’interactions et si un maillon souffre, c’est l’ensemble de la chaîne qui est fragilisé. Un autre exemple : on dénombre ici plus d’une centaine d’espèces de chauves-souris, primordiales pour la régénération de la végétation. Elles disséminent les graines qui génèrent des arbres parasols utiles à l’agriculture. Ces chauves-souris se nourrissent notamment de moustiques. Or, si on les éradique chimiquement pour une question de santé publique, ça peut devenir une catastrophe environnementale.

Côté santé publique justement, les rejets de mercure de l’extraction minière sont-ils toujours une menace pour les populations ?

Les miniers légaux ont interdiction de l’utiliser depuis 2006. Ils ont dû se doter de tables à secousses pour récupérer les particules d’or. Comme les clandestins n’en ont pas les moyens, ils achètent du mercure au Surinam. Quand ils lessivent les sols, ils remettent en circulation tous les métaux lourds qui se dégradent dans la rivière et vont infiltrer les végétaux dont se nourrissent les poissons. Le mercure passe ainsi dans la chaîne alimentaire en remontant jusqu’à l’homme.

Ce poison en puissance est particulièrement concentré chez les grands carnassiers des fleuves, comme ce poisson nommé aimara dont se nourrissent les Amérindiens. Sa forte concentration peut se révéler catastrophique pour le système nerveux et induire des malformations des bébés pour les femmes enceintes, notamment chez les populations du haut Maroni. Ce qu’a démontré l’OMS qui tire la sonnette d’alarme depuis plus de vingt ans.

La Compagnie des guides de Guyane créée en 1999, ambitionne d’abord de valoriser et professionnaliser l’activité d’écoguide. Mais aussi de participer au développement du tourisme en sensibilisant au développement durable © FH

La Guyane est riche en terres rares, notamment pour le coltan utilisé dans les portables et les ordinateurs. Ce minerai va-t-il devenir le nouvel eldorado de la Guyane et son extraction est-elle aussi nocive que celle de l’or ?

La Compagnie des guides de Guyane, avec les associations de protection de l’environnement, se bat contre le projet de déboisement pour cette exploitation. Il menace la qualité des eaux des criques, analyses à l’appui, notamment un point de captage en eau potable qui alimente près de 100 000 personnes sur Kourou et Cayenne. Et, par extension, le projet agraire vivrier porté par plus de 300 familles qui veulent cultiver du manioc, des ananas, des agrumes, lancer une exploitation de cacao…

 

Vous avez présidé pendant 20 ans la Compagnie des guides de Guyane. Vous servez-vous de votre métier comme arme de résistance ?

La vocation première de La Compagnie des guides de Guyane, qui regroupe une trentaine d’écoguides, est de fédérer et professionnaliser. Elle milite pour un label spécifique de « guide en milieu amazonien », comme celui des guides de moyenne et haute montagne, pour valoriser le métier. Mais le gros challenge est de protéger l’environnement et la biodiversité guyanaise, faire de la sensibilisation à tous les niveaux, y compris auprès des touristes locaux, métropolitains et internationaux. Le massif forestier n’est pas seulement une valeur ajoutée pour le tourisme, mais un grand laboratoire à ciel ouvert à préserver à tout prix.

L’enjeu consiste aussi à démystifier l’image de la Guyane, en s’éloignant des clichés d’aventuriers en terres inconnues. La forêt amazonienne ne se résume pas à la jungle, qui s’étend uniquement au sud. Elle n’est ni un enfer vert, ni un milieu hostile et dangereux. C’est un cadre de vie authentique pour des expériences à taille humaine et qui donne l’occasion d’échanger sur les enjeux écologiques. On essaie même de convaincre les touristes de boycotter l’or. Bien sûr, on n’est pas dans le monde des Bisounours. Mais après tout, pour l’ivoire, ça a marché : quand il n’y a plus de commerce, on tue l’activité. ♦

Le parc amazonien de Guyane, le plus grand parc national français, n’est accessible qu’en avion ou en pirogue depuis le littoral et s’étend sur près de 34 000 km2 © FH

 

Bonus

# La forêt amazonienne en Guyane. 98% du territoire guyanais est recouvert par la forêt équatoriale qui couvre environ 8 millions d’hectares (80 000 km2), soit à peu près la taille de la Nouvelle-Aquitaine, la région la plus étendue de l’Hexagone. Cette forêt dense et luxuriante joue un rôle crucial dans la régulation du climat mondial et dans la préservation des écosystèmes.

Véritable réservoir de biodiversité, elle abrite 10 000 espèces animales (jaguar, puma, tapir, agouti, singe hurleur, tamarin, caïman…), 2,5 millions d’insectes et 390 milliards d’arbres.

Elle fournit également aux communautés amérindiennes les matériaux pour la construction, l’artisanat, des plantes médicinales et des produits alimentaires. Mais cet écosystème fragile est de plus en plus menacé par la déforestation, l’expansion agricole, le réchauffement climatique et surtout l’exploitation minière illégale. Des zones protégées et des programmes de reforestation et de surveillance de la faune ont été mis en place. Assortis de campagnes de sensibilisation. Celles-ci visent à informer les populations locales et les touristes sur la protection des écosystèmes, et encouragent des pratiques respectueuses de l’environnement.

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