AgricultureEnvironnement

Par Frédérique Hermine, le 7 mai 2026

Journaliste

Terre Apara, l’outil collectif qui accélère la résilience du vignoble provençal

Une lecture fine du fonctionnement des sols ©Terre Apara

Le programme Terre Apara, « protéger la terre » en provençal, n’est ni un label, ni une certification. Cet outil d’apprentissage collectif et évolutif, initié par le syndicat des Côtes-de-Provence, est un laboratoire à ciel ouvert. Il redéfinit, parcelle après parcelle, une viticulture méditerranéenne capable de faire face aux défis climatiques.

Dans le paysage des initiatives viticoles engagées face au changement climatique, le programme Terre Apara s’impose comme une expérimentation collective. Elle est à la fois structurée, pragmatique et profondément ancrée dans les réalités agronomiques du vignoble. Loin des discours didactiques, ce projet porté par les acteurs des Côtes-de-Provence revendique une approche méthodique. Elle est fondée sur l’analyse, mais également sur l’échange pour une montée en compétence progressive des viticulteurs.

Fosses pédologiques pour une analyse des sols à la parcelle © Terre Apara

Son originalité tient dans l’articulation entre science du sol, intelligence collective et adaptation concrète des pratiques. À l’origine, un constat inquiétant : « Le faible taux de matière organique dans les vignes provençales empêche de retenir l’eau quand il pleut », annonce en préambule le président des Vins de Provence, Éric Pastorino. « Dans une région où la sécheresse s’intensifie, plus de 2,1 degrés en cinquante ans et une durée de sécheresse multipliée par deux, la question du sol est devenue centrale ». Non seulement comme support de production, mais comme véritable réservoir hydrique et levier de résilience.

Une lecture fine à la parcelle

C’est dans ce contexte que le programme Terre Apara a été pensé, à partir de 2022, comme un outil opérationnel au service du plan climat. Il repose sur la conviction que l’on ne transforme pas un vignoble sans partir d’un diagnostic précis. Antoine Mathias, ingénieur agronome en charge du projet, insiste sur cette base scientifique « qui permet d’établir un état des lieux des sols. Nous avons besoin de chiffres pour savoir d’où l’on part ». Cette exigence de quantification structure toute la démarche. Analyses organobiologiques, fosses pédologiques, tests-bêche systématiques : chaque parcelle devient un cas d’étude approfondi.

Ce passage d’une approche déclarative à une lecture fine du fonctionnement des sols marque un tournant. L’interprétation elle-même a évolué, internalisée désormais par les équipes techniques : « Il est plus important que ce soit nous qui fassions les interprétations étant donné que nous avons vu la parcelle et que nous connaissons le contexte », précise Antoine Mathias. Une manière d’éviter les diagnostics hors-sol, déconnectés des réalités locales. « En Provence, les équilibres organiques sont plus difficiles à maintenir du fait des fortes chaleurs et de l’historique des pratiques ».

Antoine Mathias en charge du Développement Durable et de la transition écologique au syndicat des Côtes-de-Provence ©Terre Apara

« La preuve ne vient pas de l’expert, mais du voisin »

Au-delà de l’outil technique, Terre Apara se distingue par son fonctionnement collectif. Le projet démarre par des diagnostics groupés, suivis de deux jours de formation réunissant les viticulteurs. L’enjeu n’est pas seulement d’apprendre, mais de confronter les résultats, sans anonymat. « C’était un peu dur pour certains qui n’avaient pas de bons résultats, mais on ne donnait aucune leçon ». Dans ce dispositif, la preuve ne vient pas de l’expert mais du voisin : « Quand on voit un viticulteur qui fait de bons rendements, des raisins de qualité, et qui, en plus, a de super analyses de sol qui sortent du lot, on n’a pas besoin de prouver. ».

« Le but n’est pas de garder ses secrets, mais de les partager pour que tout le monde en profite », confirme Fabien Doudon, président de la coopérative Lou Bassaquet de Trets (13). « Et c’est justement lors de ces formations collectives que l’on peut comparer les savoirs et les expériences et vraiment échanger ».

En 2025, 82% du vignoble des Côtes-de-Provence est enherbé, un chiffre corroboré par des images satellites © Terre Apara

Pas d’enherbement sur des sols pauvres

Cette dynamique horizontale s’appuie sur des pionniers. « Souvent ils appliquaient les bonnes pratiques depuis des années dans leur coin. Mais ils étaient parfois vus comme des hurluberlus », reconnaît Antoine Mathias. Leur intégration au programme a changé la donne : ils sont devenus des références, accélérant l’appropriation de pratiques telles que l’apport de broyats et de composts.

L’apport de matière organique de bonne qualité est l’un des principaux leviers d’action avec la couverture des sols @ Terre Apara

Sur le terrain, les leviers d’action sont clairement identifiés. « L’enherbement est souvent présenté comme un piège à carbone universel, mais il demande une grande technicité dans le contexte méditerranéen car sur des sols pauvres en matière organique, il peut se révéler contre-productif. La réponse passe néanmoins par la gestion de la couverture des sols et des apports de matières organiques extérieures ».

En Provence, le manque d’élevage limite l’accès au fumier. Le projet mise donc sur des ressources locales : broyats, composts de déchets verts, amendements organiques, boues, pailles… « Le broyat stimule la biomasse microbienne et apporte du carbone qui va se digérer assez vite, tandis que le compost va rester plus longtemps dans le sol, avec des effets sur 15 à 20 ans. » Cette complémentarité permet d’agir à la fois sur le court et le long terme, en relançant l’activité biologique tout en reconstruisant un stock durable.

En quête de matière organique

L’apport massif à la plantation de broyats ou de composts se révèle vraiment bénéfique. Et pour un coût plutôt modeste. Ils constituent une sorte de capital organique de départ, indispensable pour enclencher une dynamique vertueuse. A fortiori partant du constat que plus de 30% des sols de la région sont assez dégradés. Suite à la réalisation de fosses pédologiques réalisées, Fabien Doudon confirme qu’un apport de matière végétale améliorée (broyats) de 150 à 200 tonnes à l’hectare au moment de la plantation a permis de « diminuer ensuite l’apport d’engrais, d’où des économies tout en améliorant la vie microbienne des sols ».

Une quinzaine de sites de production de composts, broyats et déchets verts sont installés sur le territoire provençal, ce qui devrait suffire à satisfaire toutes les demandes, même si ces plateformes doivent aussi fournir l’agriculture en général, les golfs et les fabricants de terreau. Les besoins théoriques du vignoble ont été estimés à près de 33 000 tonnes par an pour les plantations et environ 62 000 tonnes pour l’entretien.

90 viticulteurs dans le nouveau dispositif

© Terre Apara

Reste néanmoins à financer le transport et la logistique, sans oublier la difficulté d’accès aux parcelles pour certains exploitants. Coopératives et Cuma (Coopérative d’Utilisation du Matériel Agricole) ont donc commencé à investir dans des épandeurs pour aider leurs adhérents.

Actuellement, 90 viticulteurs sont engagés dans le nouveau dispositif, sur un total de 240 participants depuis trois saisons. Les résultats commencent à être visibles à l’échelle du vignoble et témoignent d’une évolution des pratiques. Le taux d’enherbement, par exemple, est passé de 37% en 2006 à 82% en 2025, confirmé par des images satellites. « Il fallait aussi des rendements minimum pour que ce soit économiquement viable », rappelle Antoine Mathias. Une contrainte intégrée dès le départ, qui évite l’écueil d’une écologie déconnectée du terrain. ♦

 

Bonus

#Des économies par les changements de pratiques. Les formations Terre Apara sont financées par les organismes habituels.

Un design iconique revisité, plus moderne et attractif, avec 25 % de poids en moins (420 g au lieu de 560 g), soit 353 tonnes de CO₂ économisées/an pour 6 millions de cols.

Les aides par le syndicat permettent au viticulteur de ne payer que 150 euros pour le premier diagnostic. Mais avec son extension SolViVar, Terre Apara entre dans une logique d’accompagnement sur la durée. « On suit les viticulteurs sur 24 mois et on rajoute des analyses de sols, de sarments, et de vigueur. » Ce suivi plus complet (269 euros par participant) permet d’ajuster les pratiques, de mesurer les effets et d’ancrer les changements.

Parallèlement, le programme s’inscrit dans une stratégie plus large : développement de cépages résistants adaptés, des vendanges de nuit ; réduction des intrants ; allègement de 25% de la flûte à corset, la bouteille syndicale, à 420g disponible depuis février dernier. Et, en dernier recours, optimisation de l’irrigation (seulement 27% des parcelles sont irrigables en Provence)… Cette approche systémique est revendiquée. « L’enjeu est de retenir l’eau, rationaliser l’utilisation des intrants, tendre vers une viticulture neutre en carbone, et intégrer l’agriculture régénérative », résume Antoine Mathias.

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