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The Beit Project, école nomade du ”vivre ensemble”
[cet article fait partie du programme Éducation aux Médias et à l’Information développé par Marcelle]
The Beit Project est un projet européen et méditerranéen sur le ‘’vivre-ensemble’’. Il associe le patrimoine historique à la lutte contre les discriminations, en créant des ‘’écoles nomades du vivre ensemble’’ dans l’espace urbain. Depuis son lancement en 2011, il a sillonné une vingtaine de villes et touché plus de 10 000 jeunes. En 2024, elle a choisi de se concentrer sur Tanger, Marseille et Bastia pour relier les deux rives de la mer.
Lorsqu’il œuvrait comme architecte dans des projets de réhabilitation de lieux historiques, David Stoleru mettait toujours en avant les éléments racontant leurs habitants successifs. À Barcelone, il a découvert le quartier juif médiéval du Call où une communauté importante vécut jusqu’à son massacre en 1391. Il s’est alors demandé comment un lieu, témoin du rejet de l’autre, pouvait muer en vecteur de rencontres interculturelles. De cette question est née en 2010 The Beit Project. Ce mot signifie ‘’maison’’ en hébreu (et en arabe). Mais désigne également la deuxième lettre de l’alphabet hébraïque. Il fait donc référence au chiffre 2, au binôme. À la rencontre de l’altérité, de l’autre – fondement de l’association.
Une école nomade

Pour faire avancer concrètement la lutte contre les discriminations, David Stoleru a mis sur pied une école nomade qui propose une triple rencontre : avec un lieu, avec l’histoire et avec l’autre. Elle s’adresse à des collégiens et associe toujours deux établissements scolaires de réalité différente – privé/public, enseignement général/professionnel, laïc/religieux.
Durant le projet, ils partent sur les traces d’éléments qui racontent l’histoire de leur cité et de ses habitants, souvent en lien avec les discriminations – raciales, de genre, etc. : statues, plaques commémoratives, détails sur le fronton d’une maison. Pour ensuite débattre sur une thématique générale et actuelle. Par exemple, à partir d’une « trace » sur l’esclavage, ils échangent sur la discrimination liée à l’origine ethnique, puis la mettent en parallèle avec l’actualité contemporaine et ce qu’ils vivent. Ont-ils déjà été victimes ? Témoins ? La session, étalée sur deux jours, est clôturée par des travaux. Le plus souvent un reportage vidéo avec les habitants du quartier.
Des sessions de deux jours d’école hors les murs

Depuis sa création, The Beit Project, basé à Barcelone, puis à Marseille depuis 2021, a sillonné plusieurs villes d’Europe – Londres, Bucarest, Athènes, Berlin, Rome, Sarcelles, Timisoara, Nantes, Nice, etc. En 2022-2023, l’équipe a monté son projet autour de la Méditerranée, sur un voilier avec un équipage multiculturel composé de jeunes adultes. À chacune des escales, ils ont réalisé des ateliers pédagogiques avec des centaines d’élèves locaux. Pour l’année 2024-2025, l’association a décidé de reprendre le même format, mais à terre, forte de cette expérience et en raison de l’actualité. « Les tensions actuelles, liées notamment aux vagues migratoires et au conflit à Gaza, creusent le fossé entre les rives nord et sud », déplore David Stoleru.
Tanger, Marseille, Bastia

Pour cette édition baptisée École Nomade du Vivre Ensemble en Méditerranée, l’association a choisi trois villes emblématiques. Marseille, porte européenne de la Méditerranée. Tanger, pont entre l’Europe et l’Afrique. Et Bastia, identité insulaire en évolution. Pour animer les ateliers, elle s’est appuyée sur une équipe mobile de six volontaires en service civique, français et marocains, dans l’objectif de renforcer les liens entre jeunes de différentes villes et cultures. Durant six mois, de novembre 2024 à mai 2025, ils ont ainsi accompagné 400 collégiens toujours issus de deux écoles de réalité différente. Ensemble, ils ont exploré leur ville, son patrimoine et son histoire.
L’interprétation

Les petits Marseillais ont découvert par exemple, dans le quartier du Panier, la plaque de la “Petite Naples’’. Elle raconte l’immigration napolitaine dans la cité phocéenne et la rafle du Vieux Port. Les Bastiais ont arpenté le centre, où se trouvent plusieurs traces rappelant l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, l’occupation italienne. Mais aussi la libération de la ville, grâce notamment à des contingents marocains. Les Tangérois ont découvert, quant à eux, Fatima Al Fihria, fondatrice de la plus ancienne université du monde encore en activité. Après une première journée centrée sur la découverte, les élèves des trois villes ont interprété les éléments observés par l’écriture collective. Les Tangérois ont fait parler la fontaine Sabilah, la porte Bab al-Assa et même un carreau de zellige bleu blanc et vert – « qui symbolise le ciel, la paix et la nature […] », peut-on lire dans leur texte poétique.
Les Marseillais ont raconté la cathédrale de la Major et le savon de Marseille – « je suis né à Alep en Syrie et j’ai navigué avec mon frère le savon noir jusqu’à Marseille […] ». Les Bastiais ont personnifié une plaque à la mémoire des enfants victimes du fascisme. Et des armoiries génoises – « J’ai été apporté par les Génois. Toute ma vie, j’ai vu des personnes importantes […] ».
Retour des élèves et des volontaires

Lors de la restitution de ”Med 2025”, au Musée d’Histoire de Marseille, le 15 mai dernier, les élèves présents ont partagé succinctement leurs textes et leur expérience. Globalement, ils ont aimé le projet, car ils ont appris « plein de trucs » sur l’endroit où ils vivent. « Dorénavant, je vais faire attention aux traces », complète un ado au tee-shirt bleu. Ils ont appris aussi à mieux connaître « les gens » de leur école et à se faire des amis dans l’autre école. Certains sont plus bavards : « Ce projet a changé ma vision des choses. Et j’espère que ce monde sera meilleur dans quelques années », souhaite une jeune fille.
♦(re)lire Contre la peur de l’autre, provoquer la rencontre
Des similitudes entre les trois villes
Les volontaires en service civique, qui ont animé les ateliers par binôme franco-marocain, sont tous unanimes. Le temps passé ensemble et la découverte de leur patrimoine urbain mutuel leur ont permis de tisser des liens forts entre eux. Amine, Tangérois de 22 ans, a été marqué par les similitudes architecturales entre les trois villes et les modes de vie des habitants. « Quand on était à Marseille ou à Bastia, on se sentait chez nous ». Thanae, 20 ans, a ressenti que la Méditerranée « n’est plus la limite, mais un lien qui nous lie ».
Soren, franco-tunisien marseillais confie, quant à lui, que ce projet « confirme à quel point les villes peuvent raconter les guerres, l’immigration et les échanges ».
« Il faut faire tout ce qu’on peut »

Pour les mois à venir, The Beit Project travaille déjà sur d’autres territoires : Essaouira, Casa, Sofia, Skopje, Bruxelles, Paris et Nantes. En attendant, à la rentrée, il s‘installera avec différents établissements sur le parvis de l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris.
Une action hautement symbolique pour David Stoleru, « comme lien entre le Nord et le Sud, l’Orient et l’Occident. Pour renforcer le vivre-ensemble entre les différentes cultures et communautés qui font partie de la société française, européenne et méditerranéenne ».♦

Bonus
#Partenaires locaux. Marseille : Musée d’histoire de la Ville de Marseille, Mémorial des Déportations, Ancrages, Marseille Capital de la Mer et Euroméditerranée. Tanger : Musée de la Casbah et des Cultures méditerranéennes, l’Institut Français de Tanger, Tamkeen Community, Bastia : Casa di e Lingue, Bibliothèque d’étude et de recherche Tommaso-Prelà et Musée de Bastia.
#Partenaires financiers : Union européennes, les pays et les villes concernés, ainsi que des fondations privées. Une des partenaires de Med 25 est La Fondation Daniel et Nina Carasso. « Ce projet est nécessaire par les temps que nous vivons. Les rives s’éloignent. Il faut faire tout ce qu’on peut pour vivre ensemble », souligne sa présidente, Marina Nahmias.
#The Beit Project, c’est une équipe de sept personnes, salariées ou en free-lance. Et huit personnes sur place, dans les villes, à chaque opération. « Cela représente 80 à 100 personnes mobilisées, selon les années », annonce David Stoleru.
