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Par Marie Le Marois, le 22 mai 2024

Journaliste

Transformer des couches en compost, une innovation prometteuse

La couche Popotine dans une crèche à Bordeaux @Frapado
En France, les 3,5 milliards de couches jetées chaque année représentent près de 500 000 tonnes de déchets incinérés ou enfouis. Un fléau écologique auquel différents acteurs ont décidé de s’attaquer en créant ensemble un nouveau marché : la couche compostable industriellement. Mundao et Celluloses de Brocéliande la fabriquent, une centaine de crèches l’expérimentent. Et des spécialistes du compost urbain, comme Les Alchimistes, la transforment en fertilisant pour les sols agricoles. Marcelle a suivi la filière de Lyon, où la Ville et la Métropole ont adopté le projet.

La crèche municipale Édouard Weill, dans le 8e arrondissement à Lyon, présente les caractéristiques habituelles d’un lieu d’accueil pour les 0-3 ans. Quelques poussettes garées devant, pièces vitrées – dortoir, salle de jeu, sanitaires – et pleurs par intermittence. Une particularité à l’entrée : une poubelle blanche estampillée ‘’Les Couches Fertiles’’ dédiée à la couche compostable.

Cet établissement, agréé pour 40 berceaux par jour, est l’une des dix crèches sélectionnées par la Ville de Lyon pour l’expérimenter durant huit mois, jusqu’en juillet 2024. Ce produit innovant permet de « réduire la moitié de nos poubelles ménagères, car le plus gros déchet était nos couches », rapporte la directrice de Weil, Nathalie Bigot. Cette femme chaleureuse et discrète calcule : « on change les enfants deux à trois par jour, donc on jette environ 2400 couches par mois, plus de 25 000 par an ». 

Semblable à une couche classique

La crèche Weil, située dans un quartier mixte à Lyon, reçoit une cinquantaine de familles @Marcelle

La couche compostable ressemble en tous points à une couche bébé jetable : elle enveloppe les fesses, remonte sous le nombril et les attaches sont symétriques. Quelques différences cependant : « elle est toute blanche, un peu moins élastique car ils [les fabricants] évitent de rajouter du plastique. Et sans agent chimique pour absorber [l’urine] ». Les avantages, pour cette éducatrice de jeunes enfants depuis 20 ans, sont multiples. « C’est mieux pour la santé des enfants, l’environnement et ça ne change rien dans notre pratique du quotidien, car la manipulation est la même. Donc c’est assez bien accepté », raconte-t-elle en faisant référence à l’échec de la couche lavable « plus contraignante et pas forcément écologique » (bonus).`

♦ Certaines substances chimiques ont été identifiées dans les couches jetables par l’agence nationale Anses (lire ici).

Mais une composition différente

Nathalie Bigot, la directrice de Weil, a rapidement adopté la couche compostable @Marcelle

Pour son expérimentation étalée de novembre 2023 à juillet 2024, la Ville de Lyon a sollicité Mundao et Celluloses de Brocéliande, « les deux seules entreprises en France et même à priori en Europe et dans le monde, qui émettent sur le marché de couches industriellement compostables », indique Steven Vasselin, adjoint au maire de Lyon à la Petite enfance. L’objectif est double : « réduire les déchets de la commune. Et proposer un produit sain pour les enfants, sans plastique, et donc sans perturbateur endocrinien », assure l’élu contacté par téléphone. Popotine, la couche de Mundao fabriquée dans les Vosges, est composée uniquement de matériaux naturels, biodégradables et compostables industriellement. « Fibre de bois, amidon de maïs ou de canne à sucre, etc. », dévoile par visioconférence Stéphanie Mazet, cofondatrice solaire de Mundao qui a « sourcé ou développé ces matériaux ». En revanche, pas de divulgation concernant la technologie absorbante. Et pour cause, elle est la spécificité de ce projet innovant.

Co-conçues avec les crèches

La couche Popotine est une innovation Mundao, qui conçoit également d’autres textiles sanitaires compostables (masques, charlottes, surchaussures, blouses..). @DR

Popotine est le fruit de plus de cinq ans de R&D. « Cela prend du temps, car cette couche contient de nombreux matériaux et technologies innovants qu’il a fallu fiabiliser et sécuriser. Tester la qualité, l’innocuité (dermatologique, perturbateurs endocriniens et allergie), le compostage industriel et la compatibilité avec les machines ». Puis une dernière phase, « le crash test » sur les enfants : les couches ont subi les tests de confort, de performance, d’absorption et de solidité « pour qu’elles soient le plus près possible des standards du marché », souligne Stéphanie Mazet. Elle a mené une phase pilote en 2022 avec trente crèches à Bordeaux et quatre à Poitiers. Et une seconde depuis 2023, toujours avec Bordeaux, mais aussi Bègles, Angoulême – « eux c’est parti pour toujours ». Et bien sûr Lyon. La directrice de la crèche Weil a effectué de nombreux retours à Mundao et noté, lors de la deuxième production, des améliorations concernant l’absorption, les attaches et l’entrejambe.   

Une couche classique jetable met entre 400 et 500 ans à se décomposer à cause de la matière plastique – Ademe.

Collectées deux fois par semaine

Trois poubelles désormais à la crèche Weil : emballages, ordures ménagères et couches @Marcelle

Deux fois par semaine, les professionnelles de la petite enfance de Weill sortent la poubelle blanche sur le trottoir. La collecte et le traitement des couches sont pris en charge par la Métropole de Lyon, associée aux Alchimistes, structure spécialisée dans la collecte et le compostage de déchets alimentaires. L’entreprise agréée Entreprise Solidaire d’Utilité Sociale (ESUS) travaille depuis sept ans à la création d’une filière dédiée aux couches jetables à Paris et Lyon. Les trois premières années ont été consacrées au compostage de la couche conventionnelle. Car, malgré le plastique, elle est composée à 70% de matières organiques, comme la cellulose ou les urines qui contiennent, avec les excréments, de nombreux nutriments. Donc de super fertilisants qui pourraient retourner au sol. Sans succès (bonus). « Ce travail a montré qu’il était devenu indispensable d’obtenir des changes compostables », insiste Mathilde Chataigner, cheffe de projet Couches Fertiles chez Les Alchimistes.

Tri primordial

Mathilde Chataigner, cheffe de projet Couches Fertiles chez Les Alchimistes devant le composteur démonstratif à Lyon. Mélangées avec du broyat de bois et des déchets alimentaires, elles deviennent du compost en six mois. @Marcelle

Les Alchimistes assurent la collecte des couches au sein des crèches, notamment en vélo-cargo (bonus). Puis les trient au sein de leur plateforme de compostage industriel à Vénissieux, dans la banlieue sud de Lyon. Pour que les couches soient valorisées de manière optimale, il ne faut aucun élément étranger. « On vérifie qu’il n’y a que des couches compostables. C’est facile : toutes les autres ont des imprimés », pointe la jeune femme de 27 ans devant le plateau de tri. « Il peut arriver qu’on trouve des sérums physiologiques, lingettes, coton ou couches non compostables. Mais ça reste minime. 97% des poubelles sont bien triées à la source ». Pour composter les couches à grande échelle, Les Alchimistes les envoient, à Paris ou à Lyon, chez leurs partenaires qui les mélangent à des boues de stations d’épuration, qui elles-mêmes sont des engrais organiques. Des analyses sont en cours pour assurer que le résultat « rentre bien dans la norme NFU 44-095 qui garantit le compost de boue ». Il servira de super fertilisant pour les agriculteurs.

« Il est impossible de composter les couches compostables chez soi, car il faut que le compost monte suffisamment en température pour tuer les pathogènes », Les Alchimistes.

600 000 couches Popotine compostées 

Couches triées en attente d’être mélangées avec les boues d’épuration @Marcelle

Depuis septembre 2023, 600 000 couches Mundao ont été vendues, collectées et compostées sur le territoire français. L’équivalent de 80 tonnes de déchets incinérés ou enfouis évités. « C’est une petite goutte dans l’océan des couches jetables, mais une quantité significative », insiste la cofondatrice de Mundao. Le prix est certes plus élevé qu’une couche classique – 30 centimes hors taxe – notamment à cause des matériaux innovants. Il sera réduit lorsque Popotine traitera de plus gros volumes. D’autres villes ont déjà signé un partenariat pour septembre 2024, dans le Grand Est, en Île-de-France et en Nouvelle-Aquitaine. L’entreprise compte développer des filières locales sur tout le territoire en agrégeant les différents acteurs concernés. Car le Graal, pour Stéphanie Mazet, reste que les protections utilisées soient toutes collectées et compostées. « Mais si notre couche termine dans une décharge, elle reste quand même plus écologique : elle pollue moins et se dégrade plus vite », complète la quadra. 

Une trentaine de crèches à Lyon

À l’école d’horticulture de la Ville de Paris, tomates, fraises et blettes poussent avec succès dans le compost de couches (bonus) @Les Alchimistes

À Lyon, l’expérimentation a convaincu la Ville. « Les voyants sont au vert », se réjouit l’adjoint à la petite enfance. Il ne sait pas encore quel fabricant remportera le marché, Mundao ou Celluloses de Brocéliande. Mais est décidé à étendre durablement les couches compostables à une trentaine de crèches. Il compte aider la filière à se stabiliser et montrer que le modèle fonctionne « pour qu’il soit essaimé au niveau national ». L’objectif des Alchimistes, qui a co-créé avec les fabricants le réseau CUBE (bonus), est de développer la filière dans les 22 villes où ils sont implantés, dont Marseille. « À long terme », de faire bouger la norme du compost pour que les couches puissent être intégrées aux biodéchets. Et devenir un produit (un fertilisant), « comme c’est déjà le cas pour le compost des déchets alimentaires ».

La directrice de la crèche Weill, à Lyon, n’a aucune difficulté à convaincre les nouveaux parents lors de l’inscription de leur bébé. « Ils sont tous partants pour la couche compostable et aimeraient même en acheter. Ils savent que c’est pour la santé de leur enfant ». Mundao projette de la commercialiser pour les particuliers dès la fin 2024.

Bonus 
      • Couche lavable. La Ville de Lyon a expérimenté la couche lavable entre 2021 et 2023 dans une douzaine de crèches. Dans cet objectif, elle a développé des moyens pour accompagner les équipes des crèches, notamment en externalisant la blanchisserie, « mais malgré cela, cette solution n’a pas pris. L’appropriation est plus complexe que les couches compostables », raconte l’adjoint de la petite enfance. 
      • Compromis de Mundao. L’entreprise de textile sanitaire compostable souligne que, « pour trouver un équilibre entre élasticité dans les attaches et compostabilité, il a fallu réduire l’élasticité par rapport à une couche conventionnelle qui est totalement pétrosourcée. Mais c’est une question d’habitude », étaye Stéphanie Mazet qui se réjouit d’être parvenue à « un modèle satisfaisant »
      • (Re)lire Toilettes durables #1 : Popee, le PQ qui ne tue pas les arbres
      • La couche compostable, créatrice d’emplois. À Lyon, la collecte est assurée par les entreprises solidaires et sociales locales Santy-Plaine-actions (Entreprise à But d’Emploi, implantée sur le territoire zéro chômeur de longue durée dans le 8ème arrondissement). Et ELISE Lyon qui utilise uniquement des modes de transport doux, tels que le vélo-remorque à assistance électrique. Le partenaire bordelais de Mundao est le collecteur Les Détrivors qui a créé deux équivalents temps plein.
      • Composter les couches conventionnelles : le projet COMPIC. Entre 2017 et 2020, Les Alchimistes, avec l’Ademe, ont essayé par tous les moyens de composter les couches conventionnelles. « Avec des déchets alimentaires, des drêches de bières, des résidus de fleurs, etc. », égraine Mathilde Chataigner, chef de projet Les Couches Fertiles chez Les Alchimistes. Sans succès. « Impossible de garder la partie compostable, car l’urine mélange tout ». 
      • (Re)lire Collecte et revalorisation des biodéchets : des formations existent !
      • Les blettes poussent mieux avec des couches. Depuis deux ans, L’Ecole Du Breuil, l’école d’horticulture de la Ville de Paris, mène avec Les Alchimistes et l’entreprise ECT un programme d’essais comparatifs sur différents mélanges de terre et composts (déchets verts, alimentaires, lombricomposteur, etc.). Le compost de couches présente des performances très encourageantes, comparé aux autres composts. Et ce, sur de nombreux aspects, dont la qualité de l’enracinement, le développement des feuilles et le volume de production.
      • Le Réseau Cube. Pour fédérer les acteurs qui portent des initiatives autour de la valorisation des couches certifiées compostables, et avoir du poids, Les Alchimistes ont créé, avec les deux fabricants, le Réseau Cube – Réseau pour les couches circulaires compostables. Et lancé une charte avec des représentants de collectivités, industriels, opérateurs, acteurs sociaux, agriculture, etc. pour que le futur écobarème de la REP (Responsabilité Élargie du Producteur) soutienne financièrement les couches compostables.

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